LC PURGATOIRE. CHANT HI
« Maintenant qui sait de quel côté descend le sentier, dit mon maître en airêlant ses pas, afin que puisse monter ce- /ui qui va sans ailes? »
E^ pendant qu'il tenait les yeux baissés, songeant au chemïn dans sa pensée, et que je regardais en haut autour des rochers,
A main gauche, j'aperçus une foule d'âmes qui dirigeaient leurs pas vers nous, et pourtant ne semblaient pas marcher, tant elles venaient lentement.
« Lève les yeux, dis-je à mon maître, en Toilà de ce côté 7ui nous donneront conseil, si tu ne peux en recevoir de toi-même. »
Alors il me regarda , et d'un air plus rassura me répondit : « Allons de leur côté, car elles viennent lentement; et à toi meilleure espérance, mon doux fils. »
Cette troupe était encore loin, et je dis qu'après mille pas que nous avions faits, il restait entre nous autant d'espace qu'un bon frondeur en mesurerait d'un coup de pierre ,
Quand elles se réunirent toutes contre les durs rochers de la rive escarpée, et s'arrêtèrent immobiles et serrées, comme celui qui, doutant de son chemin, regarde et s'arrête.
tt 0 vous qui eûtes une bonne fin, esprits déjà élus, s'écria Virgile, oh! par cette douce paix qui, je le crois, est attendue de vous tous,
» Dites-nous où la montagne s'abaisse, afin qu'il nous soit possible de la gravir, car la perte du temps est plus déplaisante à qui mieux l'apprécie. »
Comme les brebis sortent de leur enclos à une, à deux, ï trois, et que les autres s'arrêtent timides, baissant à terre leurs yeux et leur museau,
^X ce que fait la première les autres le font, montant sur son dos si elle n'avance, simples et paisibles, et ne sachant pourquoi elles font ainsi ;
De même je vis se mouvoir, pour venir à nous, la première âme de cette bande fortimée, pudique de visage, et modeste dans sa démarche.
Lorsqu'elles virent qu'à ma droite, et par TelTet de mon
9f2 LA DIVINE COMÉDIE.
corps, la lumière était rompue sur la terre, de façon qull y avait i.ne ombre de moi à la grotte,
Elles s'arrêtèrent, puis reculèrent de quelques pas; cl toutes les autres qui venaient après, sans savoir pourquoi, en firent autant.
« Sans attendre votre demande, je vous avoue que c'est un corps humain que vous voyez; c'est pourquoi la lumière du soleil est ainsi coupée sur la terre.
» Ne vous émerveillez pas, mais croyez que ce n'est point sans une vertu venue du ciel qu'il cherche à franchir celtt barrière. »
Ainsi parla le maître. Alors cette noble troupe : « Eh bien, tournez-vous, dit-elle, marchez devant nous, » et tous nous faisaient signe du dos de la main.
Et un des esprits commença : « Qui que tu sois, tout en allant ainsi, tourne sur moi les yeux, et cherche en ta mémoire si là-bas tu ne me vis jamais. »
Je me tournai vers lui et le regardai flxemenl; il était blond et beau, et de gentil aspect; mais un coup avait partagé en de'jx up de ses sourcils.
'^ruasù V iîit^ *îis excusé humblement de ne l'avoir jamais V!i,. i:^ l'^ii M : « Maintenant, Tois! » et il me montra une blessure en haut de sa poitrine ;
Puis il reprit en souriant : a Je suis Mainfrov *, petit- âls de l'impératrice ConstariCe; donc, je t'en \n-^ , qiiand tu retourneras sur la terre,
» Va voir ma gnuiefî^i; ^Ût, cette mère de l'honneur je Sicile et d'Aragon, et dis-lui la vérité si on dit le contrai:- .
» Quand on eut percé mon corps de deux coups mortels ', je me remis en pleurant à celui qui volontiers pardonne.
w Mes péchés furent horribles, mais la bonté infinie de Dieu a des bras si grands qu'elle prend tous ceux qui se Vournent vers elle.
» Si le pasteur de Cosence, qui fut envoyé par Clément
' Matti/roy ou Manfred, roi de la PiMXlIe i:l de .'» >'>;cila. 'a la bataille de Ccppcriis) contre Ct/ailes -JAnjoa.
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à la chasse de mes os *, avait su voir en Dieu la face de sa miséricorde,
» Mes os seraient encore à la tête du pont, près de Bénévent, et sous la garde des lourdes pierres.
» Maintenant la pluie les mouille, le vent les remue hors du royaume, presque au bord du Verde où on les jeta sous la malédiction des torches éteintes.
» Mais, par leur malédiction, l'amour divin n'est pas tellement banni qu'il ne puisse revenir, tant que l'espérance est verte et peut donner sa fleur.
» Il est vrai que celui qui meui^t contumace envers la sainte Église, encore qu'il se repentît à la fin, doit rester en dehors de cette rive
» Trente fois autant de temps qu'il est resté dans son obstination, à moins que cet arrêt ne soit abrégé par des prières secourables.
» Vois donc si tu veux me faire joyeux en révélant à ma bonne Constance* comment tu m'a? vu, et quel interdit me retient,
» Car ici-bas on avance ô'îaucoup par les prières de là-bas. »
CHANT IV
Pir na Knlier étroit el trc8-e«carp€, Dante, soutena par Virgile, arrive pp'nibl*. ment sur one plate-forme. — Là sont reteaos les Négligents, ou ceiiK qui ont atteoda jusqu'à la mort pour le repeotir. -^ Ointe reconnaît Belacqua.
Quand, par l'effet du plaisir ou de la douleur dont quelqu'une de nos facultés serait frappée, l'âme se recueille en cette faculté.
Il parait que l^âmc ne fait plus attention à aucune autre
' L'ëté<jue de Coience, eo Calabre, euToyé par le pape Cle'roent IV pour déterrer le corp* 'le Maufred excommunié pour tes crime* et ses bcrcsics. * Sa fille, qui avait le même oob que l'impératrice Coottaixe, sa bisaieule
facullé, et ceci est contre l'erreur de ceux qui croît.^t qu'en nous une âme naît et se développe sous une autre âme *.
Par cette raison, lorsqu'on entend ou lorsqu'on voit une chose qui absorbe fortement l'âme dirigée vers elle, le temps passe, et l'homme ne s'en aperçoit pas ;
Car l'une est la faculté qui écoute, l'autre celle qui tient l'âme tout entière; l'une est comme lice, et l'autre est libre ;
J'eus de ceci une sûre expéiienc»: en écoutant l'esprit et en l'admirant parler; car le soleil avait bien franchi cinquante degrés.
Et moi je ne m'en étais pas avisé, quand nous vînmes à un point où ces âmes nous crièrent à la fois : « Ici est l'objet de votre demande. »
Le villageois, au temps où le raisin brunit, ferme avec une fourchée d'épines une ouverture souvent plus large
Que n'était le sentier où mon maître et moi nous montâmes seuls, quand la troupe des âmes se fut séparée de nous.
On parvient à San-Léo , on descend à Noli, on monte à l'aide des pieds jusqu'au sommet de Bismantua; mais ici U faut voler *,
Je dis avec les ailes légères et les plumes d'un grand désir, derrière celui qui, me conduisant, me donnait l'espérance et éclairait mon chemin.
Nous montions entre les pans rompus des rochers; de chaque côté leurs parois nous serraient, et le sol sur lequel nous marchions nous forçait de nous aider des pieds et des mains *.
Quand nous fûmes sur le bord supérieur du haut rivage et en plaine découverte ; a Mon Maître, dis-je, quelle voie prendrons-nous? »
* Voir Can. xi du huitième concile : c Apparet quosdam in tantum mpietatii venissc, ut bominem diias animas habere impudenter dogmatiuDt. >
' San-Lëo, ville dans le duché d'Urbin ; Noli, port entre Final et S*Tonc ; Bijmantua, montagne de Lombardie.
* < Cccy monstre combi(>n estoit difficile à escbelcr la montagne du Purgatoire, pour à laquelle parvenir il faut s'ayder des pieds qui sont pris pour la bonne v** Swtc, cL des mains qui siguiiieut les bonnes et saintes œuvres. > (Grangier.)