LE PURGATOIRE. CHXST XV
r\îîléchie devant moi, de sorte que ma vue fut prompte à fuir cet éclat.
«^ Doux père , quelle est cette clarté dont je ne puis défendre ma vue, et dont je suis comme criblé? Il me semble, dis-je, qu'elle s'avance vers nous.
— Ne l'étonné pas, répondit-il, si la famille du ciel t'éblouit encore; c'est un messager qui vient inviter l'homme à monter.
» Bientôt il ne te sera plus pénible de voir ces choses, mais tu seras heureux autant que la nature t'a donné de ientir. »
Quand nous fûmes tout près de l'ange béni, il nous dit d'une voix joyeuse : « Entrez par cet escalier qui est moins droit que les deux autres. »
Nous montions déjà hors du cercle, quand derrière nous on chanta : Beati miséricordes^, et Sois joyeux, toi qui et vainqueur *.
Mon maître et moi, nous montions seuls, et je pensai, tout en marchant, à tirer profit da ses paroles.
Donc je me dirigeai vers lui en demandant ainsi : « Que voulait dire l'esprit de la Romagne *, en parlant de biens qui l'un l'autre s'excluent? »
Et lui à moi : « Il connaît à présent le danger de son plus grand péché; ne félonne donc pas s'il le condamne, pour que d'autres aient moins à pleurer.
n Parce que si vos désirs s'attachent à des biens dont chaque part, lorsqu'on est plusieurs, diminue, l'envie ex ci le vos poumoiîs à soupirer.
» Mais si l'amour de la sphère suprême tournait en liaul votre désir, il n'y aurait pas une telle crainte dans votre cœur.
» Car, dans celle enceinte, plus chacun dit nôtre, plus il possède du vrai bien, et plus il est brûlant de charité.
— Je suis plus aiïamé de tes réponses, lui dis-je, que si
* Paroles de Jeia».Ckri»u (MaUk., chap. ▼.)
Ibid.
'Ouido del Daca. — Ce qui tuît eti de U acolasliqiw
jusqu'à prL'sont je m'étais tu; et il s'assemble plus que ?-> mais des doutes dans rîH)n esprit.
» Comment peut-il être qu'un bien divisé rend plus riches ses possesseurs plus ils sont en nombfii, que ceux qui seraient en petit nombre à le posséder? »
Et lui à moi : « Comme tu cloues toujours ton esprit aux choses terrestres, tu fais sortir des ténèbres de la vraie lumière
» Ce bien infini et inefl'able qui est là-haut, s'élance vers l'amour comme un rayon vers un corps lucide.
» Il se donne d'autant plus qu'il trouve plus d'ardeuT; de sorte que d'autant la charité s'étend, d'autant s'accroît sur elle rétcrnclle vertu.
» Vlus là-haut il y a d'âmes unies entre elles, plus il y a lieu à bien aimer, et plus on s'y aime, et, comme un miroir, l'un l'autre on se renvoie l'amour.
» Si mes raisons ne le rassasient pas, tu verras Béatrice, et elle apaisera pleinement ce désir et tous les autres.
» Avance cependant, afin ^ que promptement s'efTacent, comme deux le sont déjà, les cinq taches qui ne disparaissent que sous les larmes *. »
Comme je voulais dire : a Tu me satisfais, » je me vis arrivé à l'autre cercle, et mes regards avides et errants me firent taire.
Là il me sembla être ravi soudainement en une \ ision extatique, et voir dans un temple un grand nombre de personnes.
Et une femme à l'entrée disait, dans la douce attitude d'une mère ; « Mon fils, pourquoi as-tu agi ainsi envers nous?
» Voici que , tout en pleurs, ton père et moi nous te cherchions*. » El, comme elle se *ttt, ce qui m'avait apparu d'abord disparut.
Ensuite m' apparut une autre femme ayant sur les joues
• La tache «le l'Orgueil et celle de l'Eovie ; il ne reste plus que cinq P au frost la poëlf.
* Paiole» do Marie ei de Josepk à Jésus enfaoU
LE PURGATOIHE. CUANT XV. 365
ces gouttes dVau que distille la douleur quand elle naît d'un grand dépit contre quelqu'un.
Et elle disait : « Si tu es seigncui- de la ville pour le nom de laquelle il y eut entre les dieux tant de débats, et de laquelle toute science jette ses étincelles *,
» Venge-toi * de ces bras hardis qui. ont embrassé notre fille, ô PÎsistrate! w Et ce seigneur doux et clément
Me semblait lui répondre avec un visage serein . « Que ferons-nous à celui qui nous désire du mal, si celui qui nous aime est condamné par nous? »
Ensuite je vis des gens brûlés du feu de la colère, tuer un jeune homme à coups de pierres en se criant fortement les uns aux autres : « Martyrise ! martyrise ' ! »
Et je le voyais, lui, se courber sou» la mort qui déjà le terrassait; mais de ses yeux il faisait toujours des portes pour le ciel.
Au milieu de cette guerre furieuse, il priait le Seigneur suprême, de cet air qui ouvre la pitié, de pardonner à ses persécuteurs.
Quand mon âme revint de ses visions placées hors d'elle aux objets véritables, hors d'elle aussi placés, je reconnus qu'en substance mes erreurs n'étaient pas fausses.
Mon guide, qui pouvait me voir faire comme un homme qui se débarrasse du sommeil, me dit : a Qu'as-tu donc, que tu ne peux te soutenir?
» Tu as marché plus d'une demi-lieue en femiant les yeux, et les jambes incertaines, pareil à celui que le vin ou le sommeil incline.
— 0 mon doux père! si tu m'écoutes, je te dirai, lui dis-je, ce qui m'apparut quand mes jambes chancelaient ainsi. »
Et lui : « Si tu avais cent masques sur la face, tes pensées, véme les moindres, ne me seraient pas moins connues.
* Atbèoct.
* Valére Maxime, liv. ▼.
* SaÎBt Élw>nDe : toa* esempUa de rëtigoi
36f) LA DIVINK COMEDIE.
» Ce que tu as vu te fut révélé pour que tu ne refuses pas d'ouvrir ton cœur aux eaux de paix qui sont versées par rëlernelle fontaine.
» J(3 ne t'ai point demandé : a Qu'as-tu ? » comme fait celui qui ne regarde qu'avec l'œil, et qui ne voit plus quand le corps gît inanimé.
» Mais je te l'ai demandé pour rendre la force à tes pieds. II faut ainsi exciter les paresseux, trop lents à bien employé: le temps de la veille. »
Nous marchions par cette vêprée, attentifs à regarder aussi loin que le pouvaient nos yeux contre les rayons brillants du soir.
Et voilà que peu à peu une fumée s'avança vers nous obscure comme la nuit; et il n'y avait aucun lieu pour s'en garantir.
Elle nous priva de l'air pur et de l'usage de la vue.
CHANT XVI
Dante, en suiTant «or guide Virgile, eotreToit dans l'ëpaitM fanée les A»#«é* ceux qui cédèrent à la Colère. — Ces Ames priaient tendrement i'Agoeaa »^ leste. — Une d'elles, Marc Lombard, démontre à Daste que les infloeoctt ds ciel ne décident point les actions des hommes.
L'obscurité de l'Enfer et d'une nuit privée de toute étoile sous un ciel aussi triste que le peut rendre un amas ténébreux de nuages,
Ne mit pas devant ma vue un voile si épais que la fumée qui alors hoi.s couvrit, et n'était pas un voile si rude et si grossier.
L'œil ne pouvait rester ouvert; donc mon compagnongage et fidèle, s'approcha de moi et m'offrit son épaule.
Comme l'aveui^le s'en va derrière son guide pour ne poinf s'égarer et ne se point hem'ter contre une chose qui le blesse ou te tue.
Je m'en allais ainsi par cet air épais et amer, en écou-
LE PURGATOIRE. CHANT X\l. 367
tant mon conducteur, qui disait : « Prends garde d'être séparé de moi. »
J'entendais des voix, et chacune d'elles semblait prier pour obtenir paix et miséricorde de l'Agneau de Dieu qui efface les péchés.
Agnus Dei^, tel était leur exorde; toutes disaient cette seule parole sur un seul ton, si bien qu'une parfaite concorde semblait exister entre elles.
tt 0 maître ! dis-je , ce sont des esprits que j'entends? » — El lui à moi : « Tu dis vrai, et ils sont occupés à dénouer le nœud de la colère.
— Or, qui es-tu, toi qui fends notre fumée et qui parles de nous comme si tu partageais encore le temps en calendes? »
Ainsi parla une voix; c'est pourquoi le maître me dit : « Réponds, et demande si par ici on monte là-haut. »
Et moi : « 0 créature qui te purifies pour retomner belle à celui qui t'a faite ! tu entendras des merveilles si tu veux me suivre.
— Je te suivrai autant qu'il m'est permis, répondit-elle, et si la fumée ne nous laisse pas nous voir, le son nous rapprochera à défaut de la vue. »
Alors je commençai : « Je m'en vais là-haut avec cette forme que la mort dissout, et je suis venu ici à travers les peines infernales.
» Et si Dieu m*a tellement reçu dans sa grâce, qu'il veuille bien que je puisse voir sa cour par une voie si en dehors de l'usage commun,
» Ne me cache pas qui tu fus avant ta mort, mais dis-lemoi; et dis-moi encore si je vais bien au passage, et tes paroles seront nos conductrr.es.
— Je fus Lombard et je fus appelé Marco *. Je fus savant dans les affaires du monde, et j'aimai cette probité Vers laquelle maintenant personne ne tend son arc.
n Pour arriver là-haut , va tout droit. » Ainsi il oae ré-
JOA'»., 1,29.
Hpltli; vénitieo, ami àm
W8 LA DIVINE COMËDIB.
pondit, et il ajouta : « Je te prie de prier pour moi quand tu seras en liaut. »
Et moi à lui : « Je t'engage ma foi de faire ce quo tu me demandes, mais je m'embarrasse dans un doute si je ne puis le dénouer.
» D'abord il dtait simple, et après il est devenu double, lorsque j'accouple ton opinion présente, qui est pour moi certaine, avec une autre opinion que j'ai entendue ailleurs.
» Ainsi, le monde est dénué de toute vertu comme tu me l'annonces, et il est chargé et couvert de malice.
» Mais je te prie de m'en donner la raison si claire, que je la voie et la montre aux autres, car l'un place cette raison dans le ciel, cet autre ici-bas. »
D'abord il exhala un profond soupir que la douleur termina par un hélas ! et puis il commença : « Frère, le monde «st aveugle, et je sens assez que tu en viens.
» Vous qui vivez, vous reportez toute cause au ciel, comme si toute chose ?e mouvait nécessairement par lui.
» S'il en était ainsi, le libre arbitre serait détruit en vous, cl il n'y aurait pas de justice à recevoir, pour le bien la icie, et pour le mal la douleur.
» Le ciel aide le commencement de vos mouvements, mais je ne dis pas de tous; mais en supposant que je le dise, B lumière vous est donnée pour distinguer le bien et la méchanceté.
» On vous a donné aussi le libre arbitre qié, si on l'emidoie dans les premiers assauts, peut résister aux influences célestes, et qui, par suite, si on Teutretient bien, est vainqueur de tout.
» Libres, vous êtes soumis à une force plus grande et à me meilleure nature, et celle-ci créa en vous l'esprit que k ciel ne tient pas sous son influence.
» Donc, si le monde présent dévie, la raison en est en WHis, il faut la chercher en vous; et moi, je t'en serai à cette àeure la vraie preuve.
p L'âme sort de la main de celui qui la caresse en soq
LE PURGATOIRE, CHANT XTl. 369
?isprit avant qu'elle soit, pareille à un enfant qui, tout en pleurant et en riant, balbutie et se joue;
I) Cette âme simplette qui ne sait rien, sinon qu'elle provient d'un créateur bienheureux, retourne v( lontiers à celui qui fait sa joie.
» D'abord elle prend le goût des biens de peu de valeur, en cela se trompant, et elle court après eux, si un guid« ou un frein ne dirige ailleurs son amour.
» Il a donc fallu des lois pour servir de frein, il a fallu des rois qui, de la Cité véritable *, sussent au moins discerner la Tour*.
» Les lois existent, mais qui offre sa main pour elles? Le pasteur qui précède le troupeau peut ruminer, mais il n*a pas les ongles fendus.
» C'cot pourquoi toute la bande voyant son guide se nourrir des choses dont elle est gloutonne, s'en repaît et n'en demande rien de plus.
» Tu peux bien voir que la mauvaise direction est la raison qui a rendu le monde coupable, et que ce n'est pas la nature qui est. corrompue en vous.
» Rome, qui améliora le monde, avait deux soleils *, lesquels faisaient voir l'une et l'autre voie, celle du monde et celle de Dieu.
» L'un des deux soleils a obscurci l'autre. Le glaive a été uni au bâton pastoral; ainsi joints de vive force, l'un et i autre doivent mal s'accorder.
» Car, réunis ainsi, l'un ne craint pas l'autre. Si tu ne me crois pas, que ton esprit pense à l'épi ; car toute herbe se
irmail à sa semence.
') Au pays que l'Adige et le Pô arrosent*, on ne trouvait que valeur et couitoisie, avant que Frédéric* eût toutes se* •tîcri'lles.
' Le rjel.
* Le» «IcvoÏM Micluiix.
' Le pape et l'empercar.
' La Loiiibarilic cl la fn iim^lÉ L'empereur Frcdcric i*»
» Pour rhciire, il pourrait y passer en toute sûreté, celui-là qui, par honte, éviterait de parler aux gens de bien et d'en approcher.
» Il y a bien encore trois vieillards * en qui l'ancien âge gourmande le nouveau, et à qui il tarde que Dieu les appelle à une meilleure vie !
» Ce sont • Conrad da Palazzo, le bon Ghérardo, et Guide da Castel, qu'on nomme mieux en français Lombard le Simple.
» Dis dorénavant que l'église de Rome, pour confondre en elle les deux gouvernements, tombe dans la fange et salit elle et sa charge.
— 0 mon cher Marco ! lui dis-je, tu raisonnes bien! Et je comprends à cette heure pourquoi dans l'héritage les en- Jants de Lévi furent exclus*.
» Mais quel est ce Ghérardo que tu tiens pour un sage, ce reste d'une race éteinte qui est un reproche pour ce «iècie sauvage?
— Ou ton parler me trompe, ou bien il me tente, répondit Marco, puisqu'en me parlant, Toscan, tu semblés ne rien savoir du bon Ghérardo.
» Je ne le connais sous aucun autre surnom, à moins que je ne le tire de sa fille Gajà'. Que Dieu soit avec vous, puisqu'avec vous je ne vais pas plus loin.
» Vois l'aube qui rayonne à travers la fumée, et déjà Manchit. L'ange est ici; il faut que je parte avant qu'il pa> raisse. »
Il parla ainsi, et plus ne voulut m'écouter.
* Allusion à Conrad da Palano, elc
* Parce que Moïse les consacra au sacerdoce
* CMtoit, d^t Graogier, ua graad miroir d«
LE PURGATOIRE. CHANT XYIl. '^'^
CHANT XVII
iêeti avec Virgile de l'ëpaisse fnmée, Dante voit en'imaginali )n plusieurs ex*a> f les de Colore. — Ensuite, les deux poètes, guides par un Ange, montent let degrés qui laèneot aa quatrième cercle. — Comme la nuit est survenue, ik s'arrêtent. — Virgile apprend à Dante que dans le quatrième cercle se purifie le pëchc de Paresse.
Rappelle-loi, lecteur, si jamais dans les Alpes tu fus enveloppé par un nuage à travers lequel tu ne voyais pas autrement que la taupe à travers la pellicule qui couvre ses yeux;
Comme lorsque les vapeurs humides et épaisses commencent à se raréfier , les rayons du soleil les pénètrent faiblement;
Et ton imagination arrivera vite à voir conmient je revis le soleil, avant l'instant où il s'allait coucher.
Ainsi, égalant mes pas aux pas fidèles de mon maître, je sortis de cette nuée quand les, rayons étaient déjà morts pour la partie basse de la montagne.
0 imagination, qui parfois jettes l'homme hors de luimême , si loin qu'il n'entend pas qu'autour de lui sonnent mille trompettes!
Qui donc t'anime, si les sens ne t'aiguillonnent pas? Oh! ce qui t'anime, c'est une lumière formée dans le ciel, ou d'elle-même , ou par la divine volonté qui l'envoie id-bas.
La figure de celle que son impiété fit changer en cet oiseau * qui se plaît le plus à chanter, appaïut à mon iniai,inalion.
Alors mon esprit se concentra tellement en lui-même^ que du dehors n'arrivait chose qui fût perçue par lui.
Ensuite, dans ma haute fantaisie, pleuvait l'image d'un crucifié dédaigneux et fier*, et tel je le voyais mourir.
Autour de lui étaient le grand Assaérus, Ësther son
• Philomèle, fille d* Pandioo, roi d'Ali
172 LA DIVINE f.OMÉDIE.
épouse, et le juste Mardochde, qui, à dire et ,i faire, fui irréprochable.
Et lorsque cette image se fut rompue d'elle-même , à la manière d'une bulle, dès que manque l'eau sous laquelle elle s'était formée,
Dans ma vision surgit une jeune fille pleurant fort et q'il disait : « 0 reine ! pourquoi donc par colère as-tu voulu ne pluî être?
» Tu t'es tuée pour ne pas perdre Lavinie*, cependant tu m'as perdue; et moi, ta fille, je me lamente sur ta perte, & ma mère! plutôt que sur celle d'un autre*. »
De même que, lorsqu'une nouvelle lumière frappe les paupières fermées, le sommeil tout à coup se brise, et, ainsi rompu, g)«sse avant de mourir entièrement;
De même mes imaginations tombèrent, aussitôt que mon Tîsage fut fiappé par une lumière plus grande que celle qui est à notre usage.
Je me tournais pour voir où j'étais, quand une voix me £t : tt On monte par ici ! » et de moi écarta toute autre attention.
Elle rendit aussi ma volonté si prompte à regarder quel était celui qui parlait, que je n'eus point de repos avant de l'avoir envisagé.
Mais comme notre vue s'abat devant le soleil qui se voile sous sa lumière, de même ici ma force défaillait.
« Celui-ci, dit mon maître, est un divin esprit, qui, sans avoir été prié, nous dirige dans la voie de la montagne, et 3 se cache lui-même dans sa lumière.
» Il agit avec nous comme l'homme doit agir avec ses semblables ; car celui qui attend une prière , lorsqu'il voit le besoin , se dispose malignement à refuser tout secours.
» Que nos pieds obéissent à une si grande invitation; hâtons-nous de monter avant qu'il fasse nuit, car nous ne le pourrions plus jusqu'au retour du soleil. »
Ainsi parla mon guide, et lui et moi nous tournâmes nos
* Fille du roi Latinus et d'Amala. (Tirg., liv. xu.)
* Ternus.
LE PURGATOIRE. CHANT XVll. 373
pas vers un escalier; et aussitôt que je fus sur la première marche.
Je sentis comme un mouvement d'ailes qui éventait ma Ggure * ; et l'on disait : Beali pacifici* qui sont sans mauvaise colère !
Déjà les derniers rayons qui sont suivis par la nuit s'élevaient si droit des bords de l'horizon, que les étoiles apparaissaient de toutes parts.
a 0 mon courage! pourquoi ainsi l'éloigner? » disais-je à part moi ; car je sentais la force de mes jambes demander trêve.
Nous étions là où l'échelle ne monte plus, et nous étions arrêtés comme la nef qui arrive à la plage.
Et j'écoutai un peu si j'entendais quelque chose dans le nouveau cercle ; puis , me retournant vers mon maître , je lui dis :
a Mon doux père, de quelle offense se purifie-t-on dans le cercle où nous sommes? Si notre pied s'arrête, que ton entretien ne s'arrête pas! »
Et lui à moi : « L'amour du bien qui n'a pas su accomplir son devoir ici est justement repris dans sa direction; ici la rame trop lente doit encore battre les flots.
» Mais, pour que tu comprennes encore plus nettement, tourne ta pensée vers moi, et tu retireras quelque bon fruit de ce moment de halte.
» Mon fils, coramença-t-il, ni créateur ni créature ne furent jamais sans amour, soit naturel, soit volontaire; tu sais cela.
» L'amour naturel fut toujours exempt d'erreur, mais l'autre peut errer par un objet coupable, ou par trop ou par trop peu de vigueur;
» Tant que cet amour est dirigé vers les biens premiers, ou se modère lui-môme dans son attachement pour les biens secondaires, il ne peut être l'occasion d'un plaisir mauvais;
' L'ange eiïace le UoUièm* P, qui repr^tenU'.t l« péchd de ColèM. ■ g. Mauàiea.
374 LA DIVINE COMfcDIE.
» Mais quand il se tourne au mal , ou qu'il poursuit le bien avec plus ou moins d'ardeur qu'il ne faut, alors la créature agit contre son Créateur.
« De là tu peux comprendre que l'amour est en vous la ftcmence de toute vertu et de toute œuvre qui mérite châtiment.
» Or, comme l'amour ne peut ôtre indilTérent au salut de son sujet, toutes les choses sont ainsi préservées de leur propre haine;
» Et comme aucun être créé ne se peut concevoir étatit par lui-même, et séparé du premier être, tout sentiment qiii portait à haïr le Créateur est impossihie.
» Il en résulte, si cette division est hien faite, que le ma» que l'on aime est contre son prochain; et cet amour naît de trois manières dans votre limon.
» L'un, par la chute de son voisin, espère de l'élévation, et, seulement pour cela, il désire qu'il soit mis à bas de sa grandeur.
» L'Tiutre craint de perdre pouvoir, faveur, honneur et réputation, parce que son prochain prospère; pour cette cause il s'attriste tellement, qu'il lui souhaite le contraire.
» Un troisième semble tout honteux de quelque injure, et devient avide de vengeance ; le mal de son offenseur est tout ce qu'il recherche.
» Ces trois sortes d'amour s'expient là-bas , au-dessous. Or, je veux que tu comprennes aussi cet autre amour qui recherche le bien sans règle et sans mesure.
» Chacun conçoit et désire coufasérnent quelque bien dans lequel son esprit se repose; c'est pourquoi chacun s'efforce de l'atteindre.
» Si un amour trop lent vous attire à voir ce bien ou à l'acquérir, ce cercle, après un juste repentir, sera le lieu de votre martyre.
» Il est un autre bien qui ne rend pas l'homme heureux; il n'est pas la félicité, il n'esl pas la bonne essence de tout bien; il n'en est pas le fruit et la racine.
» L'amour qui s'aband'jnne tro]) à ce bien s'expie au-
LE PURGATOIRE. ClUNT XVIIl. 375
dessous de nous dans trois cercles; mais comment cette triple répartition est établie, » Je le tairai, afin que tu le cherches par toi-même. »
CHANT XVIII
▼Iffile qoi, à la fin do chant précédent, avait dit que toute œn^re, bonne et mo- Tai*e, provenait de l'Amonr, démontre ici ce qu'est praprpineni l'Amour, et trtite de La Liberté homaine. — Amei des Paresseux qui parcouraient le cercle ea oouraoï. — Les deux premières de la bande citaient des exemples de Célérité ; le* deax dernière*, d«t exemples de Parewe. — Dante succombe au som-
Lc sublime docteur avait fini son raisonnement, et il regardait attentivement dans mes yeux si je paraissais content;
Et moi, qu'une nouvelle toif excitait encore, je me taisais au dehors , et au dedanb ^ me disais : « Peut-être le trop de demandes que je lui fais le fatigue. »
Mais ce vrai père, s'apcrcevant du timide vouloir qui ne se découvrait pas , me donna la hardiesse de lui parler en me parlant.
Donc moi : a Maître, ma vue s'avive tellement à ta lumière, que je discerne clairement ce que ta raison renferme on décrit.
» Or, je te prie, doux et cher père, déniontre-moi cet tmour auquel tu ramènes toute bonne œuvre et son contraire.
— Dirige vers moi, dit-il, les yeux perçants de ton intel* iigence, et tu verras d'une façon manifeste l'erreur des aveugles qui se font guides ^
» Le cœur qui est ciéé propre à aimer s'élance vers toute chose qui lui plait, aussitôt qu'il se sent touché par l'attrait du plaisir.
* CoBCl siiot cl iucct ccecorum. (8. Matti., sv, ver*. Il^
» Votre faculté apprëhensive vous retrace un être réel, et le développe en vous avec tant de charme, que votre âme •e tourne vers cet objet;
)) Et Si en se tournant elle s'élève vers lui, cette inclination est l*amour naturel, lequel s'unit à vous par le plaisir.
» Ensuite, comme le feu va en haut par sa forme qui est faite pour monter là où il vit le plus dans sa vraie matière ,
» Ainsi l'âme éprise s'abandonne au désir, qui est le mouvement spirituel , et qui jamais ne repose qu'il n'ait joui de la chose aimée.
» Or tu peux voir combien la vérité est cachée à ceux qui affirment que tout amour est en soi une chose louable,
» Peut-être parce que sa matière leur semble toujours bonne; mais toute empreinte n'est pas bonne, encore que bonne soit la cire.
— Tes paroles et mon esprit attentif à les suivre, lui répondis-je, m'ont expliqué l'amour; mais cela m'a rempli de plus grands doutes.
» Car si l'amour nous est offert par les objets du dehors, et si l'âme ne va pas autrement, elle n'a aucun mérita qu'elle aille droit ou de travers. »
Et lui à moi : « Tout ce que notre raison voit sur ce point, je puis te le dire ; pour le reste, car c'est une œuvre de foi, attpnds d'être arrivé à Béatrice* : ceci regarde la foi.
» Toute forme substantielle qui est disthicte de la matière et qui lui est cependant unie, a, renfermée en elle, une vertu spéciale,
» Laquelle, sans ses œuvres, ne peut être ni sentie, ni démontrée, mais se manifeste par ses effets, comme par ses feuilles vertes la vie de la plante.
» D'où vient l'intoUigence de ses premières notions, rhomme ne le sait pas, non plus la pente de ses premiers appétits,
» Lesquels sont en nous, comme dans l'abeiile la passion
* 4 U ibi olo^i*.