LE PURGATOIRE. CHANT XIX
Avec ses ailes ouvertes qui semblaient celles d'un cygne, celui qui avait ainsi parlé nous mena entre les deux flancs de la dure montagne;
Ensuite il agita ses plumes et éventa mon front * en affirmant : « Heureux ceux-là qui lugenl, car ils auront de quoi consoler leurs belles âmes. »
« Eh bien î qu'as-tu donc à regarder la terre? » se prit à me dire mon guide, peu de temps après que l'ange s'était élevé au-dessus de nous.
Et moi : « Une nouvelle vision qui me soumet à elle me jette dans de tels doutes, que je ne puis m'empêcher d'y penser.
— Tu as vu , me dit-il , Tan tique enchanteresse qui , dans les cercles au-dessous de nous, fait seule verser tant de pleurs ? Tu as vu comment l'homme peut se détacher d'elle?
» C'en est assez. Frappe sur la terre tes talons, et tourne tes yeux vers ce rappel que te fait le Roi éternel avec ses grandes roues. »
Tel le faucon, qui d'abord regarde ses pieds, arrive au cri du chasseur, ensuite déploie son vol, excité par le désir de la pâture qui l'attire ;
Tel je me fis, et tel, tant que la roche se fend pour donner passage à celui qui monte, j'allai jusqu'au point où l'on entre dans le cercle.
Lorsque j'eus pénétré dans le cinquième cercle, j'y vis des âmes gisantes à terre, toutes renversées sur le visage et qui pleuraient *.
Cl Adhœsit pavimento anima mea ', » disaient-elles avec des soupirs si profonds, qu'à peine les paroles s'entendaient.
a 0 élus de Dieu, en qui la justice et l'espérance rendent les soud'rances moins dures ! dirigez-nous vers les degrés iupéricurs.
* L'tDge efface on anUe P (le pécké de Paretsc), eo ditaol : Ueareux ceui ^i pleurent. (S. Mattb., V^
* Les àmef dea ÂTarea.
— Si VOUS venez ici, exemples d'y rester étendues, et si vous voulez trouver plus tôt le chemin, que votre main droite suive toujours le bord extérieur du cercle. »
Telle fut la demande du poëte, et telle la réponse qui un peu en avant de nous lui fut faite. Je reconnus donc à se? paroles que cette âme ignorait la moitié de mon sort.
Je tournai les yeux vers les yeux de mon maître, et pai un signe joyeux il consentit à ce que mes regards demandaient avec tant de désir.
Quand j'eus le pouvoir de faire à ma guise, je m'appiochai de cette créature que ses paroles me firent d'abord connaître,
En disant ; « Esprit en qui les pleurs mûrissent l'expiation sans laquelle on ne peut retourner à Dieu, suspends un peu pour moi ton plus grand soin.
» Qui as-tu été? Et pourquoi avez-vous tous le dos tourné en dessus? Dis-le-moi, et dis encore si tu veux que j'obtienne quelque chose pour toi dans ce monde d'où je suis sorti vivant. »
Et lui à moi : « Pourquoi le ciel ordonne que notre dos soit ainsi tourné vers lui, tu le sauras; mais d'abord scias quod ego fui successor Pétri *.
» Entre Sestri et Chiavari s'abîme un beau fleuve*; c'est de son nom que le titre de ma famille fait sa cime.
» Un mois et quelques jours m'ont prouvé combien pèse le grand manteau à celui qui le garantit de la fange : toutes les autres charges ne paraissent qu'une plume.
» Ma conversion , hélas ! fut tardive ; mais quand je fus fait pasteur romain, je découvris combien la vie est trompeuse.
» Je vis que là le cœur n'avait point de repos , et qu'on ne pouvait monter plus haut dans cette vie mortelle; aussi Tainour de la vie éternelle en moi vint s'allumer.
» Jusqu'à ce moment, je fus une âme misérable, éloignée
* Adrien V, pape. — < Sache qne je fus successeur de Pierre. > il rëgiu tu ■oit et neuf jours. Il était des Fieschi de Ginet. ' Le Lavagao.