‹ uvres de Dante AlighieriChapitre 7 sur 106 · XX · texte numérisé non relu

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* S'umm., Suppl., qiuest. 71, art. S, ad. 5 : « Mod m laferao Goalitef d»

pouti... >

f . ae 23 ocl. les Viim lancforum Je Surioa.

f04 LA DIVINE COMÉDIE

broiisos, jusqu'à une haute colonne placée par Alexandre à l'ev- Irémilé de la terre. Après quarante jours de marche, ils traversent l'enfer. On y découvrait, ici un grand lac do soufre plein de serpents, là des figuiers sur lesquels une foule d'oiseaux criaient avec une voix humaine : «« Initié, pitié! » et par-dessus ces clameuis dominait ce cri imposant : « C'est ici le lieu des châliments. » Enfin les moines voyageurs parviennent à l'extrémité de l'enfer, où veillent quatre gardiens couronnés de pierreries et aimés de palmes d'or. Après quarante jours encore de fatigue, sans autre aliment que l'eau, ils commencent à sentir une odeur parfumée, pleine de douceurs inconnues aux sens. Une contrée merveilleuse se révèle à leurs yeux, avec des teintes de neige et de pourpre, des ruisseaux de lait, des contours lumineux, des églises aux colonnes de cristal. Un jeûne de cent journées étant subi, ils peuvent se nourrir d'herbes blanches. Enfin la route les mène à l'entrée d'une caverne où ils trouvent Macaire, qui, comme eux, était arrivé miraculeusement aux portes du paradis, gardées par le glaive du chérubin. Depuis cent années, le saint était là abîmé en prières. Instruits par cet exemple, les pèlerins abandonnèrent leur projet, et reprirent, en louant Dieu, le chemin de leur couvent.

Voilà la vision dans toute sa plénitude, dans toute son exaltation ; aucune notion de temps ni de lieu, les contes de l'âge d'or et les splendeurs des Mille et une Nuits mêlés aux aspirations de l'ascétisme, une soite d'enivrement enfin. Quant à saint Macaire lui-même, il est longtemps resté célèbre, et c'est précisément ce voyage à travers les mystérieuses contrées de la mort qui le rendit populaire. Dans les danses macabres, il se montre habillé en docteur, et, après avoir reçu les trois morts et les trois vifs, il vient prononcer la moralité; on le roirouve jusqu'au Campo-Santo, dans les peintures d'Orcagna. Je suis, de plus, porté à croire, malgré les commentateurs, que c'est ce même Macaire-Romain, Maccario, que saint Benoit montre à Dante parmi « les contemplatifs,» dans soa poème du Paradii *.

.' xxu, 49.

AVAM DANTE. 105

' On ne contestera pas, je suppose, le caractère bien plus cé« leste qu'infernal des visions sur l'autre monde durant les premiers âges du christianisme. Le doute serait encore possible, qu'il suffirait de rappeler ce qui arriva à sain^ Sauve , alors qu'il n'était encore qu'un humble abbé voué aux plus austères pénitences. Ici rien d'apocryphe; Grégoire de 'fours* atteste devant Dieu qu'il a recueilli les faits de la propre bouche du saint : la bonne foi est patente

Sauve mourut après une fièvre violente, et, pendant la cérémonie des obsèques , il ressuscita. Au bout de trois jours, cédant enfin à l'importunilé de ses frères, il leur raconta comment il avait été emporté au delà des sphèresjusqu'à des plaines pavées d'or où s'agitait une multitude immense ; comment enfin il était parvenu en un lieu où l'on était nourri de parfums, et où planait une nuée plus lumineuse que toute lumière, et de laquelle sortait une voix pareille à la voix des grandes eaux. Mais tout à coup ces mots retentirent avec éclat: « Qu'il retourne sur la terre, car il est utile à nos églises ! » Sauve s'étani jeté à genoux : « Hélas! hélas! Seigneur, pourquoi m'avezvous révélé ces splendeurs , si je devais bientôt les perdre? » il lui fut aussitôt répondu : « Va en paii, je serai avec toi jusqu'à ton retour, » Et Sauve, pleurant, sortit par la porte t'hiouissanle qu'il avait naguère franchie. A ce récit, les moines demeurèrent frappés, et l'abbé s'écria en gémissant: « l^lal-

Jieur à moi, qui ai osé trahir un pareil secret! Le parfum qui me nourrissait s'est retiré de moi; ma langue est comme déchirée et semble remplir toute ma bouche. » Bien des annécf après, le saint abbé quitta le cloître pour devenir évèque d'Albi. On le voit, Sauve n'accepte pas son retour sur terre avec la même résignation que sainte Christine; il y a déjà décadence. Cependant il est bon de remarquer qu'il n'est ici question encore que des (élicilés célestes, et que la terreur s'efiace devant l'espérance. Ces ravissements, où domine l'idée de salut et de héatiludc, se prolongeront jusqu'au septième siècle. Quand 6ainl Fursi* sera enlevé à son corps afin de visiter les divinf

* Hiit Franc, I. vu, | t.

* Bolbod., 10 janvier, p. ST. Cf. Bède, Uiêt tuUa. attgL, i. ÏU, ck, |I2«.>

lOC LA DIVINE COMÉDIE

parvis, il assistera sans doulc à bien des luîtes; les anges fl». ronl obligés de parer avec leurs boucliers les flèches de fco que lui lanceront les démons; mais il ne sera pas dit un mot de l'enfer.

Les hétérodoxes iront même plus loin ; au neuvième siècle encore, Jean Scot osera enseigner que les corps des damnes, quoique livrés au feu éternel, conservent toute leur beauté, en un mot, qu'ils jouissent d'une béatitude naturelle, que seulement ils sont privés des félicités du ciel, et que c'est là tout leur malheur*. Les hérésies aussi ont leur signification historique.

Toutefois, en avançant dans les âges, on voit 3a préoccupation de la vie à venir devenir de plus en plus sérieuse et générale; les vivants ne cessent de prier pour les morts. La foi au purgatoire était même si vive, que, dans une assemblée tenue à Altigny, en 765, vingt-sept évèques et dix-sept abbés •ignèrent un compromis par lequel il était convenu que, chaq-ue fois que l'un d'entre eux décéderait, tous les prêtres attachés aux prélats et abbés survivants réciteraient pour lui cent psautiers et diraient cent messes*. S'il transpire dans ce détail tni peu d'égoïsme, il y éclate, en revanche, une foi profonde. L'égoïsnie et la foi I deux choses pourtant qui sembleraient s'exclure, si l'une n'était de tous les temps, si l'autre ne semblait un privilège des peuples qui n'ont pas yieilU.

lŒVE DE GONTRAM. — l'aNCLAIS DRITHELME. -— LE RESSUSCITF DE SAI^T BONIFACE. — DACOBEr.l. — CJ/ABLEMAGNE. — WETTIN.

L'invasion barbare devait laisser parliuit son empremtej nous allons la retrouver dans les légendes sur la vie future. {'.V ne sera plus, en effet, l'extase puérile et naïve; après le ravissement sincère du saint, viendra le rêve calculé du poli-

1 Keiii) C.liici . licnv. ecclés.,t. XIX, p. 2Ô. ï Lal.l.c, Coiicil., I. VI, p. l-;02.

tinue. L'Église approche des siècles om elle devra présider aui destinées, non plus seulement religieuses, mais temporelles du monde. Or c'était se faire goavernement, et un gouvernement politique a bien plutôt à punir qu'à récompenser. Nous touchons donc à une ère nouvelle : la vision va devenir une arme entre les mains des évêques contre les princes, puis entre le? mains des moines contre les évêques. C'est même dès l'abord un instrument utile pour un roi franc. Tout le monde se rappelle le caractère historique de Chilpéric , tel qti'il ressort des Récits d'Augustin Thierry. Quand ce barbare eut été assassiné, son frère Gontram supposa une vision* dans laquelle il avait vu Chilpéric enchaîné que lui présentaient trois évêques. Deux d'entre eux disaient : « Nous vous supplions de le laisser : qu'il soit libre après avoir subi son châtiment. » Mais le troisième répondait avec emportement : « Non ; qu'il soit dévoré par le feu pour les crimes qu'il a commis! » Cette discussion ayant continué longtemps entre les prélats, Gontram vit de loin un vase d'airain placé sur le feu; puis, tandis qu'il pleurait de douleur, son frère Chilpéric fut violemment saisi; on jeta se» membres brisés dans le vase , où ils disparurent bientôt sans qu'il en restât la moindre trace.

Ainsi peu k peu cette espèce de légende pénètre partout : elle n'est pas seulement cher les théologiens, chez les agiographes, elle envahit le domaine des faits et trouve crédit auprès des graves écrivains. Je n'en voudrais pour preuve que l'épisode intercalé par le vénérable Bède dans son Uistoire ecclésiastique des Anglais*, qu'il écrivait au huitième siècle. Il s'agit d'un homme pieux nommé Drithelme, qui mourut, ressuscita, et, laissant sa famille, se voua à Dieu. Drithelme racontait souvent ce qu'il avait vu au sein de la mort, son voyage <itins les \ allons, tantôt glacés, tantôt brûlants, do l'enfer, les rica iw menls et les menaces des démons lorsque son guide lumiuonx l'abandonna, et enfin son miraculeux ravissement sur un mur énorme, sans portes, sans ouvertures, sans terme, et du haut duquel se découvraient les colonies pieuses qui attendaient

• Gr««. Tur., llUt. Frm€,, viu, S. (Ap. Ducb«ea«, W I, p. S06.)

• L. T, c. xni.

108 LA DIVINE COMÉDm

le jugement dans des champs fleuris. En avançant, Drilhefcie rencontra tant d'cdals et de parfums, les choses d'alentour prirent un caraclère si diflorentdes choses huniaines, qu'il fui obli^'é de rebrousser chemin, et que, sans savoir cominenl, il se sentit avec amertunie redevenir homme. Entré aussitôt au cloître, il s'imposa toutes sortes d'austérités. On le voyait, au plus fort de l'hiver, se plonger dans les fleuves glacés, et quand ses frères l'interrogeaient sur cet excès de pénitence, il répondait naïvement : « J'ai vu bien d'autres froidures, frigidiora ego vidi. »

Bède, pour le huitième siècle, a des idées sur la vie future plus nettes, plus arrêtées qu'aucun de ses contemporains. Les écrivains de l'Église d'Orient n'en étaient pas là; ainsi saint Jean Damascène place en un même lieu , dans les profondeurs de la création* et au milieu des ténèbres, les châtinienls temporaires qu'infligent des anges, et les châtiments éternels qu'infligent des démons. C'est à peine s'il spécifie ces punitions : il parle seulement d'un lac de feu inextinguible où personne n'a encore été jeté, et qui est là en réserve pour l'époque du jugement dernier. Quant au paradis, saint Jean Damascène ne se le représente que comme un séjour enchanteur où il n'y aura pas de saisons ; pour lui, c'est tout simplement le sein d'Abraham. L'historien anglais, ou le voit, est plus affîrmalif que le père grec : le génie audacieux de l'Occident devance les lenteurs du génie orientaL

Avec Drilhelme, on était encore dans la vision pure, sans mélange d'inlérèls contemporains; mais ce caractère va devenir de plus en plus exceptionnel. L'un des derniers exemples qu'on en trouve est emprunté aux LeUres de saint Boniface*.

Le bruit s'étant répandu qu'un mort venait de ressusciter dans le monastère de Milbourg, Boniface voulut s'en assurer par lui-même, et interrogea, en présence de trois vénérables religieux, e^ visionnaire, qui se mit à raconter commenl, du-

' Locus in rcbus crcalis incondiiu». eic. (Joann. Oaciasceni Oper». édiU du P te'iuieii, 1748, iu-fol., pastim.)

* Epxti. XXI. Voir aussi la Lellrt LXXI, où se trouve une aulre vision, mais mntilre cl qui u'a rien de curieux, sîDon qv'uDe femme, cootre l'ordiDaire, en eti 'bcToiiK».

AVANT DANTE. i09

nni une maladie, son âme s'était séparée do âon corps, et comment un autre monde lui avait été révélé aussi brusquement que l'est la lumière à des yeux voilés qu'on découvre loul d'un coup. De ce nouvel horizon, la terre lui apparaissait bien loin comme entourée de flammes, et, dans rintervalle, l'espace était tout rempli d'âmes voyageuses qui venaient de mourir. Dès que ces âmes arrivaient, elles devenaient ui^u> jet de querelles entre les anges et les démons, querelles violentes parfois, lorsque les malins esprits s'avisaient de tricher dans la pesée des vices et des vertus de chaque âme.' Les Vices et les Vertus, quand ces sortes de conflits devenaient trop violents, comparaissaient en personne et intervenaient dans le débat. C'est ce qu'ils firent pour le visionnaire de saint Boniface. L'Orgueil, la Paresse, la Luxure, vinrent tour à tour charger son passé; puis ses Vertus, ses petites Vertus, parvœ virlutes (il faut bien paraître modeste) eurent aussi leur tour; l'Obéissance et le Jeûne firent son apologie, et il n'y eut pas jusqu'à son Psaume familier qui ne vînt en chair et en os prononcer sa louange. Aussi les anges, prenant le parti du moine, l'enlevèrent à l'infernale légion, et lui montrèrent en détail les contrées de la damnation ; puis ils le conduisirent vers un lieu charmant, où il découvrit une foule glorieuse d'hommes admirablement beaux, qui de loin lui faisaient signe de venir, mais il ne put pénétrer plus avant. C'était le paradis. Les anges alors ordonnèrent au moine de retourner sur la terre. Us lui enjoignirent aussi de raconter aux hommes pieux tout ce qu'il venait de voir, et de nVn I ien dire à ceux qui s'en moqueraient, insuUanlibus narrare

hnegaret. La précaution était sage, mais qui se fût avisé de .»' scepticisme au huitième siècle? Le ressuscité de saint Bo» nifacc eut tous ces rêves merveilleux dans un couvent. Il est

Il effet à remarquer quf^. durant les siècles qui >ont suivre, le clergé aura le monopole de ces sortes de visions.

C'est à celte origine sacerdotale que je ra[)|)orterais volontiers les récils de deux écrivains anonymes * où reviennent

'Ces deux i^ciU ont ctë imprimés par Lcngict Diifrcinoy dans ie$ Di$tertatiom mr le» apjmri fions, I7&1, in-tl, 1. 1, p. 178 ci 182. Uie autre vulon qu'on tr««*

ces coiiihals des malins esprits et des saints à l'occasion de quelque ânîe en litige, dont on retrouvera chez Dante le souvenir modifié. Dans le premier, il s'agit du roi Dagobert, que des démons poussent à coups redoublés en enfer, et que saint Maurice et saint Martin (dont ce roi avait doté les couvents) viennent délivrer pour Teminener au ciel *. Dans ie second, iî est îjuestion de Tàme de Charlemagne, que les diables en troupe veulent pareillement saisir après sa mort, lorsqu'un, couple sans têtes, Jacques de Galice et Denis de France, se présente el exige qu'on procède à une nouvelle pesée; alors les» deux décapités se mettent à jeter dans la balance toutes les bonnes œuvres du prince, bois et pierres des abbayes construites, ornements donnés aux églises, et ce poids énorme n'a pas de peine à l'emporter sur les pécbés et les vices.

Le nom de Charlcmagne, en nous ramenant à Dante, non* conduit à Weltin. Ce religieux du cloître d'Augie-la-Hiche eut en 824, la veille de sa mort, une vision qu'il redit à tout le couvent, el que son abbé, llelto, rédigea aussitôt après. Baluze, qui retrouva celte rédaction primitive el la communiqua à MabilloD, assure que, de toutes les histoires analogues, celle de Weltin fut la plus célèbre au moyen âge, et qu'elle devint immédiatement populaire dans toute l'étendue du royaume des Francs».

Comme Wetlin malade était couché les yeux fermés, oculis clausis (je n'invente pas le détail, qui n'a rien de piquant d'ailleurs depuis les beaux miracles du magnétisme), il vit entrer un démon sous la forme d'un clerc noir et sans yeux, portant des instruments de supplice; une légion de diables l'accompagnait avec des lances et des boucliers. Mais plusieurs

«era dans lu même >olnine, p. 189, et qui est relative au cbaucelier Gcrvais, arclicv('(|ue de Reims au onzième »iècle, me parait simplement copiée sur celle de Dagol'crU

' Le t< xlc cl bon à citer : a ... Qu» non tam verisimilia quam vcrissima, ut arUilror, \idcri possunt, quoniam idem rex cum et alias longe lateque ecclesias dilassL'i iiim prxcipuc horum copiosissime locupletavit. >

' ... Fiiil itla Visio omnium quas seculo illo eveiierunt et celebcrrima et accepiissiin.i. Slalim crédita, staUm f)er univcrsas Trancici imperii nationes sparsa xz ttilgata Psl... [Acl. SS. t. Benedictiy Venise, 1733, infol, t. V, p. 238. Cf. D. C»h «net, Tiaiié des apparitions, t. II, :>. 378.)

AVANT DANTE. iH

personnages véné''ables, habillés en moines, vinrent bientôt les chasser. Alors apparut, au pied du lit de Weltin, un ange environné de lumière et vêtu de pourpre, qui l'appelait d'une voix douce. Weltin obéit, et fut emporté, à travers « le chemin charmant de l'immensité, » jusque dans de trè?^ hautes montagnes de marbre. Le long de cette vaste chaîne coulait un fleuve de feu où étaient plongés une infinité de damnés, parmi lesquels un grand nombre de prêtres de tout rang que Wetlin avait connus. On voyait plusieurs de ces prêtres liés par le dos, au milieu des flammes, à des souches brûlantes, et vis-à-vis de chacun d'eux étaient enchaînées de la même manière les femmes qu'ils avaient séduites. Tous les deux jours des bourreaux armés de verges les fustigeaient sans pitié en 'eur disant : « Soyez punis par où vous avez péché. »

Les voluptueux, chez Dante, sont moins sévèrement traités peut-être : dans l*Enfer, il n'y a point de flammes pour eux; c'est une rafale seulement,

La Imfeni i^ferital cbe mai non nnU ',

une rafale qui les emporte dans son tourbillon comme wu bande de grues, et les entrechoque saiis reiàcho.

Chez Weltin, l'idée d'expiation temporaire, de rachat, est évidemment distincte de l'idée de damnation. Le visionnaire observe cependant l'unité de lieu dans ce vaste drame de l'éternité; le purgatoire et l'enfer se confondent pour lui sur la inènie scène. Ce système péniloutiairc de l'autre mgnde est très-peu avancé, même pour le moyen âge. Nous ferons des pi'ogrès avec le temps. Le moine rêve toutes ces belles choses <ians un cloitre dont son imagination ose à peine franchir 1^

iiiK Parmi les suppliciés, il ne distingue guère que des rt- ,; ru\ ; mais il est de bonne composition pour eux, et il S9 {Vit de df les laisser éternellement en lieu si triste. Voulant S6 iiioiitur bon confrère, il ne les met là (jue pour leur apprendre à vivre, ad purgalionem, non ad damnalionem. Les excès du pouvoir civil trouvent cependant leur punition chef

' In/êrn., t, Si.

H2 LA DIVLNE COMEDIE

Wetlin à côté de» excès du pouvoir cléricai. Ainsi un grand nombre de comtes apparaissent tour à tour dans son récit, et on les voit expier d'une façon singulière leurs rapines et leurs vols. Tous les objets pillés par eux sont successivement déposés à leurs pieds, et les malheureux ont pour lâche de les mâcher et de les avaler, quels qu'ils soient. Ils ont beaucoup à faire, comme on l'imagine.

Ce n'est pas là le trait le plus bizarre du ravissement raconté par Wetlin avec un accent de vérité qui montre l'hallucinatioD et qui exclut la mauvaise foi. Le conquérant catholique des Saxons, le soutien de TÉglise d'Occident, Charlemagne, est, le croirait-on, rangé parmi les victimes : son tourment honteux ne peut même se redire*. Michel-Ange (c'est bien la lignée de Dante), un de ces génies qui osent tout, semblerait s'èlre inspiré de l'audace cynique de Wetlin dans les tortures qu'il fait subir à je ne sais quel caidinal de son Jugement dernier. 11 y a de ces traits bizarres qui reparaissent à travers les siècles : celui-là est assez commun au moyen âge. Wetlin étant tombé dans un grand étonnement à la vue de Charlemagne, l'&iige lui expliqua que ce prince était, il est vrai, «lestiné aux joies du salut, mais qu'il expiait momentanément la liberté de ses mœurs. Peut-être ne faut-il voir là qu'une dernière protestation «ontre la polygamie germanique. Au surplus, c'est un moment d'humeur qui passera vite. Cet empereur, en effet, mort à peine depuis dix ans, et que Wetlin ose poursuivre de ses vengeances, bientôt l'Église le canonisera à-dcmi ; et l'apothéose religieuse de Charlemagne, se continuant à travers le moyen âge, ne cessera pas jusqu'à Dante, qui, dans son Paradis*, fait du grand empereur l'une des

' Toici comment Walafrid Strabo raconte, dans sa rédaction en vers de cette .ëçende, l'ctrange punition que subit Charlemagne, Carolm tmperator, ctr il k tomme eo acrosticiie, tandis qu'Hetto disait seulement quermlam pnnc*p9m :

Fixo considère gressu

Opposilumque animal laccrare virilia stantis, Laetaque per reliquum corpus lue membra caretMDkM

Cela nous gale un peu le CiurleaaagDC officiel et elasiiiint. « ITIU, 49.

lumières de la croix éblouissante formée par les défenseurs du Christ. ^

Quant à Wettin, après avoir contemplé le paradis, il s'éveilla de son assoupissement, raconta ce qu'il venait de voir, et mourut.

LE PRÊTRE DES ANNALES DE SAINT BERTIN. — BERNOLD. — ' CHARLES LE GROS. — LA FIN DU MONDE.

Jamais les visions n'ont été plus fréquentes qu'au neuvième siècle*. L'un des premiers exemples qui me vienne au souvenir est ce que rapporte Prudence, évèque de Troyes, dans la partie des Annales de saint Berlin qui lui est généralement altribuée*.

Un prêtre anglais, dont le nom est inconnu, fut, durant une nuit, tiré de son sommeil par un personnage qui lui ordonnait de le suivre. Le prêtre (on avait encore le sentiment de l'obéissance dans ce temps-là) se hâta d'obtempérer à l'injonction, et fut conduit en une contrée où s'élevaient un c.rand nombre d'édifices. Les deux voyageurs entrèrent dans l'un de ces monuments, qui n'était autre chose qu'une magnifique cathédrale. Là était une troupe innombrable d'enfants. Ayant remarqué que chacun d'eux lisait assidûment dans un volume oti se croisaient des lignes noires et des lignes sanglantes, l'Anglais interrogea son guide : « Les lettres de sang, répondit l'inconnu, sont les crimes des hommes; ces enfants sont les âmes des saints qui invoquent la clémence de Dieu. » Il ajouta que la corruption des générations nouvelles était pire pie jamais, et qu'il fiillait s'attendre à une prochaine invaeion de barbares maritimes (sans doute les Normands) et à (les ténèbres qui envelopperaient la terre pendant trois jours. Quand le prêtre eut subi ce sermon, il lui fut permis de regagner le chemin de son lit. On se demandera peut-être s'il

' Oo en trouvrra de trn-curieiitcs preuves dans M. Ampère, HUt. litténirt </« l» France avant It dousitmt iiid», t. IH, p. Il6 el luiv. * Aanée 839, ap. Ducbetne, t. Ill, p. 19&.

H4 LA divinî: comédie

Tavail quitté; ee qu'il y a (riiuoiilrslal>lc, • ost que cette étraiifye vision n'annonce guère la Divine Comhlic : seulement ce livic que licuueul les saints, ce livre où sont inscrits les crimes des tiommes, ne peut-on pas dire que Dante aussi Ta lu jusqu'à la dernière page, et que son œuvre en est la poétique copie?

Remarquons que c'est un évêque des Gaules, saint Prudence, qui raconte cette histoire. Ainsi l'épiscopat, qui essayait alors de se faire une position indépendante, ne manqua pas de s'emparer des visions comme d'un instrument utile. I.c fait se trouve encore confirme par le ravissement qu'Hincmar attribue à un certain BernohP, soji paroissien, lequel lui était particulièrement connu; et nolez que ce morceau a un caractère tout à fait ofliciel, puisqu'il fait pailie d'une leUre écrite par l'archevêque à ses suflraganls el aux fidèles de son diocèse.

Bernold, durant un évanouissement, se trouva transporif en un lieu obscur et fétide, où le roi Charles le Chauve pourrissait dans la fange de sa propre putréfaction ; les vers avaient dévoré sa chair, et il ne restait plus que les nerfs et les os. Après avoir demandé au pèlerin de lui mellrc une pierre sous la tête : « Va annoncer à l'évcque Uincmar, lui dit-il, que je suis ici pour n'avoir pas suivi ses conseils. Qu'il prie, et je serai délivré. » Aussitôt Bernold vit une magnifique église où était Uincmar en hahils pontificaux, avec son clergé, et il lui rapporta les paroles du roi Charles; puis il revint vers le prince, qui le remercia. Charles, en effet, n'était plus ce cadavre rongé de tout à l'heure, mais un homme vigoureux el sain de cor|)s, un monarque splendide dans toute la magnificence de son coslume royal.

Voilà comment lliicmar osait traiter son maître mort hier, et des attaques pareilles S9 renouvellent de sa part contre Eb-

' Uincmar, Oper., 1645, in-fol., t. II, p. 805. La vision de Bernold se retrouv* lextucllomcnl, avec qm-lquos omissions toutefois, dans Flodoard, Ilist. Ecclet. rtmtusit, 1. 111, c. 3 et 18. Sculcmenl Flodoard ajoute : c Le seigneur Uincmar oxpota cotte vision là où il était nécessaire, et la fit parvenir à la connaissanc» d'un grand nombre de personne». > On louclic ici du doigt le tecret des vïmmi. «ftire» politiques.

AVANT DANTE. i 1 5

bon, ton compéliteur au siège de Reims, et contre d'autres ennemis. Sous le couvert de son paroissien Bornold, il joue tout à fait le rôle de Dante au début du Purgatoire^ : ce sont (les âmes qui viennent tour à tour le prier, aiiu qu'il prie pour elles, ombre che pregar pur ch'aUri pregi. La politique fnil chez tlincmar ce que la poésie fera chez Danle. C'est à la crédulité des populations barbares que s'adresse rarchcvênue de Reims; aussi ne raffine-t-il pas sur les moyens. Son héros n'est guère plus vraisemblable que le héros de Rabelais. Panta^îmel apparaît tantôt avec une taille de géant, tantôt avec une taille ordinaire, sans qu'on aperçoive et qu'on saisisse la transition. Bernold fait quelque chose de tout à fait analogue; on le voit causer avec des morts, puis prier pour eux auprès des vivants, et tout cela dans le même quart d'heure. La grossièreté des procédés littéraires est frappante : nous entrons au sein des âges barbares. Heureusement l'étoile de Dante, comme dans son poème, luit et nous appelle à l'horizon.

liincinar, dans ses sombres tableaux, ne maltraitait que les morts : pour satisfaire ses inimitiés, pour plonger ceux qu'il baissait dans les abimes maudits, il attendait au moins que le cercueil eût recueilli leur dépouille. Dante, plus implacable, plus farouche, n'aura pas ces ménagements : il ne «e fera point scrupule de mettre des vivants en enfer, de les inonlrer en proie aux plus horribles supplices de la damnalion; il assurera même que le démoi> seul occupe sur terre leur enveloppe charnelle, et les malheureux alors consumeront dans la peur les restes d'une vie agitée. Étrange conquête du génie que de pouvoir mettre ainsi à jour les ténèbres des consciences; que d'accomplir au sérieux ce rôle d'Asmodée rendu depuis plaisant par Le Sage! Singulier et redoutable privilège que cette royauté de la mort dont Alighieri pouvait (aire chacun vassal !

Tout se touche et se mêle en ce monde heurté du moyen A;;e. Je parlais tout à l'heure de l'abbaye d'Augie-la-Riche ou «le Richenaw, laquelle était située dans une île du lac de Constance. C'est la que vécut, c'est là que fut enterré Wetliiir

H6 LA DIVINE COMÊbm

Eh bien! la tombe de ce religieux confina peut-être à celle du roi visionnaire Charles le Gros, qui y fut égalfinenl inhume •oixanfe-quatre ans plus tard, en 888. Ainsi doux \isionnaires à côté l'un de l'autre, un prince et un moine qui se rapprochent dans la morti

La légende de Charles le Gros eut une grande célébrité au moyen âge*. Comme ce roi revenait des matines et qu'il allait se coucher, un inconnu vêtu de blanc vint l'enlever, qui tenait à la main un peloton rayonnant comme une comète; il en déroula un bout, et dit à ce prince de se l'attacher au pouce droit, afin que ce fil lumineux le guidât dans les labyrinthes infernaux. A peine Charles était-il arrivé en un lieu où étaient punis les mauvais évéques qui avaient servi son père, que deux démons fondirent sur lui, et, à l'aide de crocs de fer ardent, s'efforcèrent de s'emparer du peloton lumineux. L'éclat les ayant éblouis, ils voulurent attaquer le prince par derrière; mais son guide lui jeta aussitôt le fil merveilleux sur les épaules, et en ceignit deux fois ses reins. Les malins esprits furent aussitôt forcés de s'enfuir et de laisser les deux voyageurs continuer leur route. Charles alors gravit de hautes montagnes (les montagnes tiennent une grande place dani cette géographie de l'autre monde) d'où sortaient des torrents de métaux liquéfi 'S, au sein desquels étaient baignéts une immense foule d'âmes. Charles reconnut entre autres celles de |)lusieurs seigneurs, ^s compagnons à la cour de son père. Les unes disparaissaient sous le (lot brûlant jusqu'aux cheveux, les autres jusqu'au menton, et une voix criait : « Le châtiment des grands sera grand. » Cette gradation se repro-

•Yoir le continuateur de Bèdc (Guill de Malmesbury ?), De gest. Anglor., liv. II, chap. 2, année 884. Après lui, Aiboric des Trois-Fnniain<*s (dans sa Chrorique, ann. 889), Vincent de Heauvais [Spect. h%st. chap. 49,, el l'Alircviatour de» Gestes des roi» de France (ap D. IJou.iuci., t. Vil, p. 147), om ri'pioduil des extrait» le cette vision. On la retrouve oralement en lanj;iie vulgaire dans les ChrO' niques dt Satnt-Denis (ëdil. de M. Paulin PAris, t. III, p. â8). Deux des nombreuses rëdaclioiis manuscrites ont aussi ctii im|trimces, l'une avec traduction par Lenglet Dufrcsnoy (Dtssert. sur les apparit., t. 1, p. l84i, l'anUe avec une savante dissertation par Zur Lauben. [Acad. Inscript., i. XXXVI, p. '207, hist.). Ce dernier texte est de beaucoup le meilleur. Il a été cniiu donne plus récemineDl «oe traduction pi(|uante de cette légende par V. Génio. [National, 2i août 1839.1

duit souvent chez Alighieri. Enfin Charles arriva en un vallon dont un côté avait la rougeur blafarde d'un four allumé, dont l'autre était radieux et lleuri. Tremblant dans tous ses membres, le prince vit, du côté sombre, plusieurs rois de sa race en proie à la damnation. Bientôt l'un des coins obscurs de cette vallée s'éclaira d'une sorte de reflet blanchâtre. Charles aperçut alors deux sources, l'une très-chaude, l'autre tiède, et tout à côté deux tonneaux qui étaient remplis de ces eaui. Dans la tonne bouillante, un homme se tenait debout, plonge à mi-corps. C'était Louis le Germairique, le père même de Charles le Gros. « Biau fils, n'aie paour, » lui dit-il, pour parler comme les Chroniques de Saint-Denis; et il lui expliqua comment, grâce à l'intercession de saint Pierre et de saint Denis, il ne passait plus qu'un jour sur deux dans l'eau brûlante. Puis il ajouta : « Si vous m'aidez de messes et d'offrandes, toi et mon fidèle clergé, je sortirai tout à fait du tonneau fatal... Pour toi, fais pénitence de tes crimes, ou ces deux vastes tonneaux que tu vois à gauche te sont réservés. » Transporté au paradis, le roi des Francs reconnut son oncle Kothaire, assis sur une énorme topaze, et qui lui dit avec Jouccur : « Ton père sera bientôt délivré, mais notre race est perdue, et tu cesseras pmchainement de régner. » En effet, le fantôme du jeune prince successeur de Charles apparut, et Charles, dénouant le fil lié au pouce de sa main droite, le lui présenta conunc l'emblème du gouvernement, et le peloton lumineux alla aussitôt s'amonceler entre les mains de l'enfant. Charles on même temps revint sur terre, et trouva son ci.rps plein de fatigue.

La couleur dantesque est frappante dans cette inexacte prophétie de l'abdication de Charles le Gros; néanmoins c'est toujours la politique qui se montre au premier plan de ces tableaux fantastiques du neuvième siècle. Quand raichevéque de Hambourg, saint Auschaire, raconte» tout simplement ce qu'il a vu dans l'autie monde, sans y mêler d'allusions contemporaines, c'est là un rôle tout à fait exceptionnel. 11 y a

■ Voir AU t. VI <lo> Uollandiiteê, la vie de saint AoKbaire par taiot Bcinbertt MM dis<ripl(> ot ton $iircoM«ar. •

Il8 LA DIVIÎSE CUMtUlK

d'ailleurs, dans le iticil de rarchevêque, qut'l<|:ios bcajx «lé tails. Sa Iransfiguralioii daus les feux du piir^^aloire, sa course vers le paradis cnlrc les deux ajxMres ses guides, qui iiiap^ client d'un pas immobile, gressu immobili ambulanteSy à travers une lumière croissante, ee tableau des saints tournés tous avec adoration vers l'orient, et plus loin ces vingt-quatre vieillards assis sur des trônes et les yeux levés aussi vers l'orienl ; à l'orient enfin, cette immense clarté en qui résident toute couleur précieuse et tout bonheur ineffable, c'est-à-dire le Dieu éternel ; tout cela n'est pas sans une certaine poésie, rare au neuvième siècle, et qui ne serait pas indigne d'Alighieri. Mais encore une fois, c'est là l'exception.

Ce qu'il y a de plus remarquable dans les visions d'alors, c'est qu'elles ont pour héros des contemporains. Évidemment la foi à ces sortes de fictions était facile et générale, et jamais le mol rapporfl} par saint Chrysostomc * ne semble avoir été plus applicable : « Si quelqu'un sortait de chez les morts, tous ses récits seraient crus. » Autrement on n'eût pas manqué .d'attribuer à de saints personnages du passé de glisser sous la grave autorité de leur nom toutes ces inventions sur le monde futur. La précaution élail facile à prendre : personne ne sentit le besoin d'y avoir recours, et de transporter ces merveilles dans les lointains commodes de l'hisloire. Les imaginations, on le comprend, étaient bien autrement ébranlées encore quand on leur désignait, non plus seulement dans les livres, mais dans leur temps, tout à côlé, dans le pays, dans la ville même, ces visionnaires authentiques desquels on disait sans doute, comme les femmes de Ravenne à la vue de Dante : « Voilà l'homme qui revient de l'enfer. »<

Ainsi la crédulité atteint son apogée dans les années de ténèbres qui succèdent à la grande ère de Charlemagne. La fécondité des légendaires disparaît même au dixième siècle. L'ange de la mort semble étendre un instant r*s ailes sur la société européenne. Des générations tout entières, prenant au sérieux les fantasnuigories infernales qiù ont successivement passé sous nos regards, croient à la fin prochaine du monde,

AVANT DANTE. il9

€ï alteiulent avec terreur le moment suprême. Termine mundi appropinquanlCy des chartres , des lettres sont ainsi dalées. La croyance des millénaires est devenue un lieu commun de chronologie. Il semble qu'alors l'humanité elle-même ayant le pied dans la tombe, personne, sous celle impression générale et profonde, n'ose plus se risquer, du sein de la vie présente, au dangereux pèlerinage de la vie à venir. C'est une halle des légendaires.

SAINT BRENDAN. — SERMON DE GREGOIRE VII. — ALBERIG. — ODILON DE CLUNY. — LA CAVERNE DE SAINT PATRICE. — TIMARION.

Au onzième siècle, les visions commencent à reparaître. La première qui se présente a précisément le caractère dont nous avons noté l'absence dans Tépoque antérieure. La foi populaire devenant quelque peu rebelle avec l'âge, on se hâta de mettre sur le compte de morts respectés ce qu'on n'osait plut dire en son propre nom; on s'empara des traditions analogues, des traditions des vieux temps, pour les développer dans des rédactions nouvelles. C'est ainsi que deux saints irlandais du sixième siècle se trouvent tour à lour, Brendan au onzième, <?t Patrice au douzième, évoqués «]<ans les légendes.

Les fabuleuses merveilles du Voyage de Brendan^ nous touchent par quelques points seulement. Laissons le saint abandonner la verte Lrin , et chercher à travers les mers la fontrée idéale, l'iU; foitunée, ce jardin regretté d'Adam, au ' uil duquel il voudrait au moins mourir comme Moïse : laissons-le courir les aventures et enlasscr des miracles aupi*èa «lesquels les merveilles de Hobinson et de Gulliver seiiiblentde (-héli\es inventions, et notons seulement trois Irails distinctf qui renlrenl dans notre sujet.

C'est d'alxH'il une île remplie d'innonibrablis oiseaux blancs lesquels chantent avec des voix humaines les psaumes de Da-

• Voir la l^çtndê latine dt êaint Urandainet, publice p»r M. Ackille Jubia&l, ItM, in-8*.

(20 lA DIVINE COMEDIE

\icl Ces oiseaux sont des anges di'chus, qui, sans parlajyer la ré>olle de Satan, demeurèrent neutres et la laissèrent éclater. Ces anges ne souffrent point, ils sont iiièine libres toute la semaine et errent à leur gré dans les espaces; mais le dimanche est pour eux un jour d'esclavage, durant lequel ils sont forcés de revêtir ce blanc plumage et de psalmodier lei offices. Dante a été bien autrement sévère envers ces esprits égoïstes qui n'osèrent se montrer ni rebelles ni fidèles à Dieu *. Pareils au sable quand le vent tourbillonne, ces malheureux roulent en gémissant dans un air éternellement orageux, et c'est au seuil extérieur de l'enfer qu'ils souffrent leur vie obs«ure et jalouse; car, si le ciel les a chassés pour ne pas perdre sa pureté, l'enfer aussi les a repoussés, de peur que les damnés n'en tirent quelque gloire. On voit ici quels souffles différents et presque contraires animent le légendaire et le poète : ce ne sont presque jamais les inspirations d'indulgence que l'implacable génie de Dante emprunte à ses devanciers. Brendan ne voit guère que les abords de l'enfer; à un certain moment, pourtant, on croirait qu'il va pénétrer plus avant : Sumus modo in confinio infeniorum. Il s'agit d'une île sauvage, entourée de fumée et de lueurs lugubres. On n'y entend que le bruit des noirs forgerons (singulière réminiscence des Cyclopes ! ) qui frappent à coups redoublés sur de vastes enclumes. Ce sont sans doute les damnés qui servent de fer malléable. Un de ces monstrueux ouvriers, à la fois plein de ténèbres el de feu, vint pour frapper Brendan avec son marteau enllammé; mais le saint, armé de sa croix, le fit fuir aussitôt, n.nis sk fureur, la bande infernale se mit alors à incendier l'île; et comme chacun de ces affreux forgerons jeta sa massue de feu à la mer, l'eau bouillonna comme eu une chaudière échauffé»^*

• Angeli che non furon ribelli

Né fnr fedeli a Dio, ma pci- se foroM. [Infern., m, 38.) -•ominc dil le poêle dans ses admiraMos vers. ' Li mers com caudicre bouloil

Quant clc a fort fu desous li,

pour emprunter les paroles du trouvère qui a mit cette le'gende en

Plus loin, Brendan trouve assîs sur une pierre un homme velu et diflbrme, contre les yeux duquel frappait incessamment un pan de voile agité par le vent C'était Judas, qui, par la clémence de Jésus, venait là, les jours de fêle, se reposer des tortures que les démons lui faisaient endurer le reste du temps. Le malheureux raconta au pèhrin comment la monta{jne qu'il voyait était la demeure de Lévialhan et de ses satellites, et comment, à chaque âuie impie qui lombaii dans le cratère, l'enfer, en signe de joie, lan^-ait des llammes au dehors. A la prière de Judas, et au grand mécontentement des démons ses bourreaux, Brendan lui accorda une nuit de répil.

11 est tout à fait remarquable que Judas, dans cette légende, soit précisément le seul qui jouisse du repos dominical. C'est un généreux privilège que le Christ, en son infinie charité, accorde à celui qui l'avait trahi. On pourrait bien trouver quelque chose d'analogue chez ceux qui ont enseigné que le jour du sabbat interrompt les supplices du purgatoire. Cependant observez la différence. Qu'est-ce, en effet, que le purgatoire entre lenfer et le paradis, sinon une chose éphémère entre deux choses éternelles? Ce n'est pas le bien, mais ce n'est plus le mal. Transition mystérieuse où les douleurs sont tempérées [)ar l'espérance; asile provisoire où, comme sur \% terre, on sait aussi ce que c'est que le temps, et combien durent les heures I 11 n'est donc nullement étrange de voir introduire des tempéraments, des délais, dans ce qui n'est pas destiné à durer toujours. Mais la pitié en enfer, mais le Christ pardonnant autant qu'il est en lui (puisque l'éternité des peines est proclamée) à l'homme qui l'a conspué et vendu, c'est assurément le plus poétique et le plus touchant, sinon le plus orthodoxe effort des imaginations chrétiennes du moyen âge. Dante, qui se complaît à la tradition c:itli(ili(iue en ce qu'elle a de plus rigoureux, s'est bien gardé de suivre cet exemple. Loin d'imiter ces excès d'indulgence, il a nmntrc au dernier degré de l'enfer Judas, la Icte dans la gueule de Lucifer, agitant en dflhnra ses jambes d'-nudées pai' les coups de griffrs-

Le poète, qui savait tout co qu'on savait de oi,i] .cinps, adâ •onnaître le Voyage da saint Brendan. Aucune tradition du ïnoyen âge ne fut plus répandue que ccUc-là; lo tour, l'imagination biillanle et presque orientale qu'elle décèle, ont un pou ('flVayé la facile critique des lîollandistes, qui n'ont vu dans tout cela que des rêves indignes iV alionlmi, deliramcnla apocnjpha. Le malheur est que précisément cette antique légende est uiit' de celles qui ont exercé la plus longue, la plus réelle mtluence. Soupçonnerait-on qu'il n'y a guère plus d'un siècle, en 4721, un vaisseau, et cela dans un but non de piété, mais d'ambilion, parlait encore des ports de l'Espagne pour chercher à l'ouest des Canaries l'île fortunée, l'île fabuleuse de saint IJiendan ? Voyez le triste sort de ces idées du moyen âge: celles qui tentent la cupidité et l'intérêt sont presque les seules qui persistent. Dans l'Espagne du dix-huitième siècle, on n'eût point rencontré peut-être un seul soldat qui voulût, coinnce aux grandes époques chrétiennes, tenter la croisade et délivrer le tombeau du Sauveur. Eh bien, il se trouvait en revanoue des aventuriers qui couraient au delà des mers vers je ut sais quelle terre inconnue, vers je ne sais quel souvenir égaré de l'Atlantide. Il est vrai que cette superstition avait si profondément pénétré dans les croyances populaires, qu'au seizième siècle, au temps de Luther, on avait vu des spéculaleurs se ruiner cl des expéditions considérables mettre à la \oile pour atteindre celte chimère. La terre apocryphe de saint Brendan avait même eu la consécralion diplomalique. car elle figure sous le nom iVile non trouvée dans le traité par lequel le Portugal cède à la Caslille ses droits de conquête sur les Canaries.

Quoi qu'il en soit de cette tradilion étrange et obstinée, il est légitime de penser qu'elle n'a pas été sans quelque lointaine et sourde intluence sur les deux plus grands génies des temps nouveaux, Dante et Colomb, deux noms qui sappellent, deux fugitifs qui rêvent la conliée idéale, car ils ont uu tel vide en eux-mêmes, qu'il leur faut l'infini pour le combler. Repousses de leur patrie, ils vont en chercher une autre, l'un dans l'inconnu des mers, l'autre dans les mystères de la vie future et chacun revient avec sa conquête Colomb avec des empires.

Danle avec son poème, tous les deux avec un nioiule nouveau. Ce ne serait pas assurënient une petite gloire pour le premier et ignoré rédacteur du Voyage de saint Brcndan que d'avoir ainsi, après des siècles, donné une impulsion à lliomme qui a trouvé T Amérique, à l'homme qui a fait la Divine Comédie. Hevenons au onzième siècle. Rien ne s'accomplit dans cette ère d'envaliissemeni pontifical sans que le génie d'Hildebrand intervienne, Grégoire VII, archidiacre alors, et prêchant un jour devant Nicolas II, n'hésita pas à se servir à son tour de ces prosopopées de l'enfer, et se mita raconter comment, dix années auparavant, il était mort en Allemagne un comte riche et en même temps honnête , ce qui semble un prodige dans cette classe dliommes (c'est déjà une haine de guelfe, comme on voit). Depuis lors, un sa'«l personnage, étant allé en esprit dans le séjour de la damnation, vit ce mêujc comte sur le degré le plus élevé d'une vaste échelle. Mais je ne veux pas altérer plus longtemps la pensée de Grégoire Vil, je le laisse parler lui-même : « Cette échelle, dit-il, semblait s'élever intacte entre » les flammes bruyantes et tourbillonnantes de l'incendie ven- » geur, et être là placée pour recevoir tous ceux qui desceo-

• daient d'une même lignée de comtes. Cependant un noir t chaos, un affreux abîme, s'étendail à l'infini, et plongeait

• dans les profondeurs infernales d'où montait cette échelle » immense. Tel était l'ordre établi entre ceux qui s'y succé- M daient : le nouveau venu prenait le degré supérieur de » l'échelle, et celui qui s'y trouvait auparavant, et tous les » autres, descendaient chacun d'un échelon vers l'abîme. Le8 ■ hommes de cette famille venant après la mort se réunir suc-

• cessivcment sur cette échelle, à la longue, par une loi inévita-

• ble, il» allaient tous l'un après l'autre au fond de l'abîme. « Le saint homme qui regardait ces choses demandant la cause < de cette terrible damnation, et surtout pounjuoi élait puni B rc comte, son conleuiporain , qui avait vécu avec tant de . justice, de décence, de probité, une voix répondit : « A cause n d'un domaine de l'église de Metz qu'un de leurs ancêtres, u dont celui-ci est l'héritier au dixième d« gré, avait eidevéau

• bienheureux Etienne, tous ceux-là ont été dévoues au même

» supplice, et comme le même péché d'avarice les avail réunit • dans la même faute, ainsi le même supplice les a rassem- » blés pour les feux de l'enfer. » Que dire de celte malédiction implacable étendue pour une faute pareille sur tant de {jénéralions? que dire de l'incertitude et de l'attente ainsi introduites connue un raffinement au milieu des supplices éternels? On reconnaît un anc^l^trc de Dante dans le terrible génie qui a inventé ce noviciat progressif de l'enfer, selon la vive expression de M. Villemain, à qui j'emprunte ces lignes qu'il lui appartenait de citer le premier*.

Propagée de la sorte par l'homme qui, quelques années plus tard, sut faire des monarchies de l'Kurope une sorte de féodalité pontificale, celte apostrophe, diversement reproduite el commentée, ne tarda pas à devenir un lieu commun de la prédication usuelle, un texte vulgaire, un canevas commode pour les vengeances. Le pardon d'ailleurs (on est sûr d'en toujours trouver quelques traces, même aux plus sombres époques du christianisme) continuait d'avoir sa part en ces légendes sur la vie future. Ainsi on racontait, dans la première moitié du onzième siècle*, qu'un chevalier, nu retour de la Terre- Sainte, avail été jeté pgir les tempêtes en une île déserte , et que là un ermite, ven': à sa rencontre, lui avail explique comment les gouffree .i-è on tourmentait les morts n'étaient pas éloignés. L'ermit»- iui assura même avoir entendu les diables tout récemment se plaindre du grand nombre d âmes que l'ahbé Odilon et ses moines de Cluny délivraient par leuif prières : pas un jour ne se passait sans (jue quelque patient fût par là rachelé. El alors chactni se mil à conjurer le pieux abbé de toujours continuer, el d'augmenter de cette façon la joie des saints dnns le ciel, la fureur des démons dans l'enfer.

C'est ainsi que les promesses toujours se relrouvaient, eo celte série de visions, à côté des menaces. Espérer el craindre, n'est-ce pas là tout l'homme? Aussi on conçoit l'avidité avec

' Tableau de la littérature au moyen âje, leçon l.

* y. La Fleur de* Sunts, du P. Girard, t. U, p. 445. Voltaire s'est anioreDenl egayc sur ccue ioooceaie légi^ndCf au mol Purgatoire de son Dictionnaire philm

AVANT DANTE. < 2fi

laquelle la foule s'emparait de récits qui excitaient à ee, degr<;. sa peur comme sa confiance dans le monde à venir. Au surplus, ce n'est pas la publicité, ce n'est pas la popularité qui jamais, durant le moyen âge, manquèrent à ces légendes; et si celle d'Aibéric demeura ignorée jusqu'à ce que l'abbé Cancellieri en publiât le texte latin*, il y a une trentaine d'années, ce fut là seulement un de ces hasards qui se rencontrent quelquefois dans l'histoire des lellres. Celle vision était advenue, vers le commencement du douzième siècle, à un jeune moine du Monl-Cassin, et on en conservait avec soin la relation dans ce monastère même, où l'Alighieri en prit peut-être connaissance, au temps de son ambassade à Rome*.

Il y avait en Campanie un certain châleau, dit le château des Sept Frères. Un noble chevalier l'habitait , qui avait un Gis nommé Albéric. A l'âge de dix ans, Albéric, attaqué d'une maladie de langueur, demeura neuf jours immobite et sans connaissance. C'est durant cet évanouissement qu'il eut sa vision. Une colombe blanche l'emporta par les cheveux, tandis que saint Pierre et deux anges lui servaient d'ailes. Ravi en un autre monde, il trouva à son lour cet enfer déjà connu, celte foule de supplices vulgaires que nous avons déjà reneontrés tant de fois. A la fin, le jeune pèlerin de la mort se trouva vis-à-vis d'un reptile gigantesque, devant la gueule iuquel les âmes voltigeaient comme des insectes. Quand le monstre respirait, ces malheureuses disparaissaient ainsi qu'une nuée dans sa poitrine, et rejaillissaient ensuite en étincelles: Judas était du nombre. Au sortir d'une mer de flammes, tout a fait comme Alighieri dans le Purgatoire^, Albéric arrisa à lies champs innnenses, couverts de chardons, et à Iraveis lesquels un démon, monté sur un dragon, poursuivait avec une

'Rome, 1814, ii;-12. La viiioD d'AllM*r'tc a ctc insérée par Lnml>ar<li dam M célèbre édition de Dante, avec une confrontation dos passages analogues de la Ditint Comédie. Ces passages «ont nombreux sans dont»; touirruis la plu|iart des déhiils cités n'appar:icnnent ni à Dante ni à Albéric, mais bien aux visions anlcs riearcs. C'est ce qu'il eût fallu dire.

* Par ad., xxn, 37* M. Arrirabene a péremptoirement réfuté l'opinion de Gin* («end, qui prri4'nd que Dante n'avait pu aller au Mont-Cassin. (Voir la Dtv. Com 9uJ. giust. la \et. de! cod. BartolioiaDO. Udine. Ig77. in-8*, U III, p. 69».)

* »va. 10.

t-Ô LA D1VI^E COMÉDIE

fourche rntolirée de vipères les pauvres repenlanls. Après avoif assislé au jugement d'un pécheur par le Tout-Puissant, après avoir vu une page de crimes effacée du livre de la justice par une seule larme de repentir qu'avait recueillie l'auge de la miséricorde, le jeune moine parvint aux abords du ciel, où, comme toujours, il ne rencontra que dos parfums, des lis et des roses. Aussitôt il revint sur terre, et s«iint Pierre, lui fainnl j)arcourir un grand nombre de royaumes, lui montra les lieux sacrés auxquels il fallait croire. Houlant ensuite une innnense carte sur laquelle était tracée l'image di* ces contrées, l'apôtre la broya et la lui fil avaler. Albéric ne sentit rien, mais bientôt il se réveilla de son assoupissement, étourdi et frappé au point que, pendant plusieurs jours, sa mère ne put se faire reconnaître de lui. Plus tard il se fil moine et prit Thabit au Monl-Cassin.

Un des traits caractéristiques du texte d'Albéric, c'est que l'idée de purgatoire y domine celle d'enfer, ou plutôt que les deux choses sont entièrement confondues. Guidé par la docirine de saint Thomas, qui annonçait que les âmes, dans le purgatoire, ne sont pas tourmentées par les démons*, Dante, le premier parmi les poètes, comprendra qu'au point de vue chrétien, le purgatoire n'est pas un appendice de l'enfer, mais une sorte de vestibule du paradis; le premier parmi les visionnaires, il séparera, il éloignera les réprouvés (]es éprouvés. Toutefois, il faut rendre justice à chacun, cette idée commençait déjà à poindre d;uis le voyage de l'autre monde que nous avons vu accomplir au roi Charles le Gros,

Si la vision d'Albéric est restée inconnue et n'a guère franchi les murs de l'abbaye du Monl-Cassin, on peut affirmer que celle dite du purgatoire de saint Patrice* i\e\\nl, en revanche, familière à toute l'Europe. ^lalhieu Paris' ainsi que Vincent de Beauvais* lui firent les honneurs de leur prose, Marie de France enfin, et d'autres jongleurs avec elle, la rendirent po-

* Summ.y teil. part., siippl., qua<st. 72, art, S. » y. IJollyn.h, 17 mars, p. 587.

* Éd. de 1644. in-foU, p. 61 et (uiv.

* Aun. 1153.

fulairo par leurs rimes*: c'esl une de celles qui probablement furent connues d'Alighieri.

Une très-ancienne tradition voulait qu'au sixième siècle Tapôlre Patrice eût, pour convaincre les Irlandais, ouvert près de Dungal une caverne miraculeuse qui menait à l'autre monde. C'est dans cette caverne que s'avisa de vouloir dese»'ndre, six siècles plus tard, et par pur esprit de pénitence, lin soldat converti nommé le chevalier Ovvein. Après être deïiieuré quinze jours en prières (il y a là évidemment quelque souvenir de l'antre antique de Trophonius, tel que l'a dépeint Pausanias*), Owein s'aspergea d'eau bénite; puis, se recommandant à Dieu et à la procession qui l'accompagnait, il entr;i seul et pieds nus. Après qu'il eut longtemps marché dans les ténèbres, le chevalier arriva à une vaste cour entourée de colonnes. Là, quinze religieux vinrent le trouver, et le prieur, qui marchait en tète, l'engagea vivement à ne se point laisser tenter ni effrayer par les démons. Une légion de diables difformes ne tarda pas en effet à arriver, et, après avoir vainement offert à Ovvein de le reconduire par où il était venu, elle essaya de le jeter tantôt sur un énorme bûcher, tantôt sur une roue aux dents de feu; mais toujours le nom du Christ, prononcé à propos par Owein, faisait évanouir ces simulacrei de supplice. Le chevalier, resté seul avec quelques démons, se sentit entraîner rapidementdans des solitudes ténébreuses, lointaines, sans fin, et où soufllait un vent violent. Enfin apparut une plaine dont l'horizon élail infini, et d'où partaient des gémissements : une multitude d'hommes couchés à terre et traversés par des pieux rougis mordaient le sol avec rage. Dans un autre champ, ils étaient couchés sur le dos : des dragons, assis ^uv leur poitrine, les déchiraient avec des dénis de (eu, et des trpents ignés, les serrant à les étouffer, lançaient leurs dards dans le cœur de chacun d'eux. De hideux démons et des vautours gigantesques volaient sur cette foule, et lacéraient ceux

• Boqucfoil, Pottiei if Marte de t'rancty t. II, p. 411 cl suiv. Cf. Uo Larue, tardes rt Jon/teurt, t. III, p. 245.

* Uescripl Orac , '. ix, Êhe tica, c. 39. Cf. Le Grand d'Auujr, FablituM, é^ l.D<.ujr.l, 1829, ln-8*, U V, p. 93.

128 LA DIMNK COMÉDIE

qui ne souffraient pas assez. P!us!oin, c'étaient d'autres lournienls : ici, des squelettes grelottant sous une glace éternelle; là, dos patients attachés au sol par des clous si nombreux qu'on n'eût pas trouvé à poser le doigt sur Teur chair*; puis venaient d's damnés suspendus dans le soufre par les ongles, une rou* >? feu qui tournait si vite qu'on eût dit un cercle rouge, et V Jifin des broches colossales que des dénions arrosaient avec d?s métaux fondus. Voilà ce qu'Owein vit dans les vallées de la damnation; quant aux ineffables délices des jardins célestes, il ne les contempla qu'à dislance, à travers une lumière fatigante et du haut d'une grande montagne, vii une procession l'était venue conduire. Il lui fut défondu d'aller plus loin : on le reconduisit à la porte, qui se ferma, et îe chevalier revint humblement sur terre, purifié de ses péchés.

Je ne mets pas en doute que l'auteur de la Divine Comè' die n'ait directement connu cette légende; le souvenir s'en vt trouve à bien des endroits du poème, et les rapprochements •ont tiop faciles pour qu'il soit besoin de les indiquer. On a même été plus loin; on a voulu que Dante ait puisé directement son sujet et tout son plan dans le vieux i oman de Guerino il Moschino*, dont la date et l'origine, soit piovençale, soit française, sont incertaines, et où se retrouvent tout simplement les principaux détails de la vision d'Owein. L'enfer a, dans ce roman, la forme concentrique qu'il a reçue de Dante, et Satan y occupe également le fond de l'abîme; niais il serait aisé d'établir, malgré l'autorité de Pelli et de Fontanini, que le roman de Guerino, si populaire a\i quinzième siècle, et qui a eu les honneurs de la Bibliothèque bleue, est, au moins dans sa rédaction actuelle, postérieur à la Divine Comédie.

Peu importe; avec le temps, avec chaque siècle, le cycle légendnire auquel appartient la Divine Comédie s'étend et se diversifie. On le voit ainsi grandir jusqu'à Dante, qui absorbe tous ces ruisseaux, comme fait un grand fleuve, sô.'»» jue sei eaux mémos paraissent grossir et s'augmenter.

' Si cspos que nul ni meUreit

Sun ilci k'a clou ni tuchereit.M i'A Marie de France.

' Padoue, 1473, io-fol., cb. 160etiu>T.

AVANT DANTE. i'}'^

n n'est donc pas possible de douter que le pèlerinage de l'autre monde ne fût à la fin devenu coininc une forme générale et courante, commode aux écrivains. Ce genre littéraire, répandu dans toute l'Europe, pénétra jusqu'à Constantinople, sans doute à l'aide des croisades. Un contemporain inconnu d'Anne Comnène chercha en effet à rajeunir . par une composition de cette espèce, la littérature dégénérée de la Grèce. Rien de plus plat que cette Vision de Timarioii ^ Un gourmand entouré de rats qui lèchent sa barbe, un rhéteur qui mord l'épaule de Diogène pour entrer en paradis, ^oilà tout ce que sait trouver l'imagination abâtardie du Byzanlin. Le tribunal de l'éternité n'est plus chez lui qu'une méchanle échoppe où plaident des avocats bavards; ce ne sont que rivalités de pédants ou ergoteries de théologiens, en un mot l'empire grec au douzième siècle.

Ne rions pas trop de ce manque d'art, de cette grossièreté du moyen âge ; il eu reste des traces dans l'œuvre même du maître, et le lecteur de Dante s'aperçoit trop souvent qu'il n'assiste qu'au rêve d'un homme. Çà et là les petites haine» du gibelin, les intérêts de faction ou de caste font irruption tout à coup au milieu des intérêts éternels. 11 y a, par exemple, un endroit du Para'Iis qui m'a toujours choqué : on est au milieu des sphères, tout semble s'abîmer dans l'infini, et le poète montre à peine visible à l'horizon des espaces la planète obscure où végète l'honnue; mais voilà que subitement la terre se rapproche comme par un coup de théâtre, au point qu'on la louche pour ainsi dire, et qu'on reconnaît les rues de Florence. L'illusion, qui a des ailes, disparait aussitôt, et il me semble que j'ai entrevu les ficelles du machiniste. Toute* ffjis le génie de l'Aligbieri a en soi quelque chose de si despotique, qu'on retombe vite sous le jougj il ne vous lâche qu« pour vous ressaisir.

On le sait, il est douteux que Dante eût lu directement Ho*

• Elle a éli pobUde par H. Hâte, Nolieet du Mu., t. IX, 1813, io-4*, p. I4l. U y a cDcore deux aalrea raptodic* byzantines du icf tnc genre, mais posterienres à Danlc. M. Hase a donne l'analjrte de la prcinicrc à lu suite de celle de Tiniario* [ibid,y p. 129 c\ (uiT.). M. Boissonade a inséré le texte de U tecon^* >«il^to Ui\*i\ ly ^iv] daaa les Anêcdot» grmf.

<ôo , LA DIVINK COMÉDIE

nicie; en revanche, les platitudes byzantines de Tiniarion parv.jirent-ellcs jusqu'à lui? Ce serait un grand hasard, et il est presque permis d'affirmer le contraire. Je tenais néanmoins, en poursuivant ainsi jusque dans la Grèce mourante celle inspiration commune et générale des visions sur l'autre monde, je tenais à montrer, par un exemple d'autant plus frappant qu'il est plus détourné, quel est au fond le caractère en quelque sorte humain do l'œuvre du poète. Dante avait pour lui l'initiative des peuples qui, par tant d'ébauches successives, préparèrent cette épopée à laquelle il devait donner son nom.

Si on voulait même sortir de ce vieux monde païen, de venu, au moyen ége, le centre el conmie le domaine immédiat du catholicisme, on pourrait demander à la poésie Scandinave et à la littérature orientale quels sont les monuments analogues qu'elles présentent à la critique. On a rapproché quelques traits de l'Edda de certains passages de la Divine Comôdie; je pourrais en faire autant pour le voyage de ïadjkita vers le roi de la mort dans le Mahabarala, enfia pour tous ces codes des religions de l'Inde, pour toutes ces épopées sanscrites dont les poètes semblaient faire de gigantesques sépultures à leur pensée. Sans même s'égarer si loin, il y aurait à rechercher si l'inlluence arabe, manifeste à la cour lettrée de Sicile, et qui par là avait dû remonter en Toscane, n'a pas fait pénétrer chez Alighieri quelques-unes de« images du Koran ; il y aurait à rechercher aussi si les sept compartiments * progressifs introduits dans le séjour de la damnation par les rabbins, ne lui donnèrent pas l'idée première de ses cercles infernaux. Mais, je le demande, ne serait-ce pas élargir inutilement, indiscrètement le cercle de l'inspiialinn danlesque? ne serait-ce pas se montrer infidèle au caractère même de ce grand génie poétique? Assurément, si on considère le sol, pour ainsi dire, de la culture littéraire du moyen âge, on voit peu à peu s'établir comme un double

• < Hjcc vocantur : gehenna. porta morlis, port» umbr» morlis, puleus corrup. liODis, liitum cœni, perditio ; inKaiiinri est infcrnus... > (Jah. Biixtorlii, LKxicon tlialdaieum, talmudieum et rabbinicutn. Bàle, 1639, in-fol., p. 231 a.)

courant qui vient féconder ces places arides et jonchées des débris de la civilisation romaine. L'nu sort du monde germanique et de la Scandinavie pour apporter à la vieille Kurope cette po< sie originale et barbare qu'on retrouve dans les Eddas et dans les Niebelungen; l'autre nous arrive de Bagdad avec les féeries, avec les splendeurs inattendues de la littérature arabe. Dante, sans nul doute, a profilé de rinfluence générale que celte nouvelle et double révélation poétique avait déjà exercée de son temps; mais il n'eu a rien tiré individuellement, directement. Le propre de son talent, ou, si Ton veut, de sa méthode, c'est de s'enfermer dans l'ancien monde, dans la Rome impériale devenue la Rome pontificale. Sou livre ressemble à ces temples des anciens dieux changés eu églises; le poète s'agenouille au pied de la croix , mais il est aussi en contemplation devant l'adorable beauté de l'art païen. C'est Virgile qui le guide dans son pèlerinage catholique : les véritables tendances de Dante éclatent ici manifestement; parsoo culte pour l'antiquité, il fait présager la Renaissance; par la donnée pieuse de son poème, il résume les croyances du moyen âge. Ces statues de Janus , qu'il pouvait contempler dans les ruines italiennes et qu'allaient bientôt recueillir les musées des Médicis, semblent lui avoir fait envie; comme elles, il a les regards tournés en même temps vers le passé et vers l'avenir.

ENVAHISSEMENT DU GROTESQUE PAR LES TROUVERES. — ADAM DE ROS. — RUTEBEUF. — RAOUL DE HOODAN. — FABLIAUX.

Dante a commencé son poème à la fln du treizième siècle; or, au treizième siècle, s'ouvre précisément une ère nouvelle. Il y a comme un temps d'arrêt dans les visions, connue ua moment de silence solennel avant la venue d'Alighieri. 1a*s moines soril dépossédés par les trouvères. Dorénavant, au lieu d'être le résultat d'hallucinations sincères, ou de servir d'instruments aux ruses politiques, les pèlerinages dans l'autru monde deviennent de simples thèmes littéraires.

L'esprit narquois et trivial des trouvères venait de faire la

I3îi LA DIVINE COMÉDIE

satire de la vie dans le Roman de Renarl. Pour conl.nuer celU œuvre, il lui suffit de s'emparer des visions, car rien n'est si facile que de railler ce monde-ci en parlant de l'autre. Comme limaginalion, d'ailleurs, n'était pas le propre de ces poètes de la langue d'oil, ils durent naturellement se saisir dés l'abord d'un cadre aussi facile et aussi anciennement populaire. On devine quelles transformations va subir la vision en passant ainsi du cloître dans la rue, de la langue officielle de l'Église dans les patois vulgaires : le familier se subslituera au sérieux, la satire à la menace, la plaisanterie burlesque à la terreur. Il n'y a pas à s'y tromper, c'est l'esprit des temps nouveaux, c'est le scepticisme futur qui commence à apparaître, sans qu'on le devine, sous cette livrée et avec ces grelots de baladin. Quand Voltaire, plus tard, se moquera des contes bouffons que les jongleurs faisaient de la vie à venir, il mé' connaîtra sa piopre généalogie; il ne se doutera pas que ces paradoxes impies qu'il ose émettre sur l'autre monde, il n'a la liberté de les écrire et le privilège de les faiie croire que parce que ces pauvres rimeurs du moyen âge ont les premiers risqué le sarcasme contre la foi des époques antérieures. L'éclat de rire amer qui semble se correspondre, à travers les â«;es, de Lucien à l'auteur de Candide, a certainement son éclio chez les trouvères. De là le caractère étrange et inattendu des visions versifiées d'alors.

L'histoire liltéiaire n'échappe pas à la loi des transitions; entre les visions latines, qui étaient écrites d'un ton grave, et les visions en langue vulgaire, qui furent rédigées dans une intention plaisante, il dut se produire des œuvres intermédiaires. C'est précisément le caractère d'un petit poème rimé, au commencement du treizième siècle, par un pauvre moine anglo-normand. Ce qu'il y a de curieux dans la Descente de saint Paul aux enfers^ d'Adam de Ros, c'est que Dan le semble avoir connu ce poème, tandis qu'il a ignoré, ou faitconime s'il ignorait les autres productions des jongleurs. Il dit en effet

' LKcrilurc a spulcmenl raconte le ravissement de saint Paul au ciel [Act., IX]. Quant au poème d'Adam de Ros jV. De Larue, Jongleurs, t. III, p. 139), ii a et« msérc dans les pièces juslilit-atives du livre de M. Ozanam sur Dante et la philofopHie catholique au treiùème tiètle, 1839, in-8*, p. 243 et suiv.

AVANT DAISTE. ï 33

i Virgile, au deuxième chant de l'Enfer : « Pourquoi vonir ici? Je ne suis pas Énée, je ne suis pas saint Paul. » Le texte est irrécusable.

Après avoir trouve aux enfers les divers supplices qui sont devenus pour nous des banalités, saint Paul arriva à une citerne scellée de sept sceaux. L'archange Michel, son guide, l'ouvrit, et une odeur infecte s'exhala. G était la prison des incrédules, et à l'entour se trouvait une fosse où d'autres coupables, nus et rongés tout entiers par la vermine, se roulaient les uns sur les autres. On reconnaît ici le cloaque des faussaires pestiférés* que Dante va bientôt nous montrer, tantôt rampant, tantôt s'arrachant à coups d'ongles les scares d'une peau gangrenée. Au surplus, ce n'est pas la seule ressen>blance : la scène du démon qui vole et se démène plein de joie , emportant sur son dos une âme que les diables harponnent, se retrouve presque littéralement chez l'Alighieri*.

Quand il eut parcouru le paradis, saint Paul, louché da contraste, se mil à prier le Christ, et obtint que les supplices cesseraient dorénavant du samedi soir au lundi matin. Puis, avant de s'en retourner sur terre, il demanda à Michel combien dureraient les tourments de l'enfer; et l'archange répondit Daïvemenl : « Quarante-quatre mille ans. » Ainsi le trouvère, comme l'enfant qui ne soupçonne point de nombres au delà du chiffre qu'il sait, accumule au hasard quelques milliers d'années, afîn de représenter l'idée d'infini ; c'est l'immensité réduite aux proportions de son intelligence. Voilà bien la poésie du moyen âge, et en même temps la gloire d« Dante.

Rutebeuf •, ce cynique précurseur de Villon, a, un des premiers parmi les trouvères, essayé de descendre le chemin de l'autre monde; mais il s'est, pour ainsi dire, arrêté au milieu. Sa Voye de Paradis n'est qu'un fabliau pb in de ces personniûcatioDS oiseuses qui, appliquées aux expéditions ven

• Inftrn., XZIX, S2.

• lufrrn.y Ml, 30.

» OEuvru pul.l. par M. iabisal, 1839, m-«*. t. II. o 24. Cf. Le Grand d'Aeat)^ ftbUuux, éd. RcDouard, t. Il, p. "nt.

i34 LA DITINE COMEDIE

Taulic monde, n'étaient pas même une nouveauté; car, déi le quali iènie siècle, Marcianus Capella avait raconté le voyage de Philologie au ciel. H ne fallait pas grand effort d'iniaginalion pour montrer, sur la route de la vie future, la Paresse; vêtue en chanoine et l'Orgueil habillé en évèque. Eu nous approchant de la Divine Comédie, nous nous on éloignons. L'inspiration dantesque ne s'annonce pas davantage dans un autre Voyage de Paradis^, mauvais réve où le Irouvère Raoul de iloudan se fait montrer, par Dieu lui-même, la couronne qui Taltcnd dans réternité. Alighieri s'in»posera bien d'autres épreuves avant d'obtenir la purification.

Jusqu'ici nous avons vu les trouvères ne jouer, pour ainsi dire, que sur les limites du sujet; mais ce même Raoul de Houdan y entra plus pleinement par son Songe d'enfer, où il a transporté les burlesques allures des rimeurs de fabliaux : on se croirait déjà dans le Tartare de Virgile parodié par Scairon. L'enfer n'est qu'un immense réfectoire *. A peine le voyageur est-il aperçu des convives, qu'en l'entoure avec empressement; des clercs, des évcques, lui serrent la main. Belïébuth fait mettre un couvert et lui dit : « Raoul, bien sois-tu venu. » Je le demande, ne se croirait-on pas chez ces cuisinières de Proserpine qu'Aristophane nous montre dans le$ Grenouilles? Ne croirait-on pas assister déjà à celte scène étrange de Rabelais' où Épistemon, après avoir eu la tête coupée, raconte à Pantagruel comment » il avoil parlé à Lucifer familièrement, et fait grand' chière en enfer et par les Champs Élysées, asseurant devant tous que les diables estoicnt bons compaignons? » Quand Raoul de Houdan s'est mis à table, il s'aperçoit que la nappe est faite de peaux de publi-

■ Dans les aoics des OEuvret de Rutebenf, t. II, p. 127.

' î.ljisuiir»', le croirait-on ? vient ici servir d'appui au jonglenr : < ... Prêtres e| nioitii'> i!i«(Mi( que les âmes sont tourmenlecs les unes jusques au col, les autres ju!>qir:i la cf'tiiurf, autres le doigt, et disent que quelquefois elles sont assises et mani^ciilà Uilile >'t font dos banquets, et sprcialenu-nt à la fi&tc des morts quand 1rs peuples oiïrent auv prêtres largement sur leurs sépultures et disent que quelquefuis elles cueillent Ici miettes sous les tables des riches... Et le peuple est forlemuni déçu et tfompé toucbant les &mes en purgatoire... > (Jean Léger, Uiêi. dm éyhses vaudotiet, p. 8S.)

• L. II, c. 30.

«iins ; la serviette qu'on lui sert est un cuir de vieille courtisane. Les plais se succèdent rapidement; ce sont des langues de plaideurs, des libertins à la broche, des larrons à l'ail, des nonnes en pâle; le reste du service se devine, et je n'en détaillerai pas le menu*. On est effrayé de ces hardiesses des jongleurs, quand on songe qu'elles ont précédé Voltaire da plus de cinq cents ans : tout a été osé de très-bonne heure.

Ne nous récrions pas trop contre ces grossièretés du rimeur, qu'on rejetterait volontiers sur le compte d'un Saint- Amant ou d'un d'Assoucy. Pour être plus indulgents, rappelons-nous les monuments de la sagesse indienne, ces Lois de Manon, par exemple, qui datent de treize siècles avant notre ère, et où il est sérieusement question de damnés qu'on eipose dans des poêles à frire *.

Voilà ce que les trouvères firent de ces idées sur la vie future pour lesquelles le moyen âge, dans sa poésie, avait épuisé toutes les ressources de la terreur et de l'espérance : il était impossible de descendre plus bas dans la parodie. C'est lesprit du temps; nn grand nombre de fabliaui sont pleins, ici de brocards railleurs, là de trivialités ridicules sur les châtiments et les récompenses que la religion montre au deig de la tombe. On en jugera par quelques exemples. Tantôt, comme dans la Cour de Paradis, c'est une sorte de fêle grotesque que Dieu improvise [mur les élus'. Saint Simon, muni d'une crécelle, va éveiller les bienheureux dans les dortoirs; les chœurs de vierges et de martyrs accourent aussitôt, et, tandis que les quatre évangélistes jouent du cor, ce sont des danses et des refrains erotiques qu'on n'attendrait pas en pareil lieu. Tantôt c'est le célèbre conte du jongleur qui va en enfer*, et

■ C( tte pièce ■ iié insëree & la suite do« Myitèru inédits, pulilics par M. Ja> binai, l. Il, I». 384. Cf. Le Grand d'Aïuny, t. Il, p. 222. Dans 1rs Jowjleurt et Trouvèrti, i-diu> aiiui par M. Juhinal, 1835, in-8*, |i. 43, on tmuvn une [)etil« tatirc inliliilre Salut (Ttnfer, dans laquelle le poète anonyme racouie rgaicnieni 1rs festins qu'on lui a donods chez Satan, et le bon feu qu'on lui a hit avec dea moines. Les usuriers au pot cl les entremets d'avocats lui avaient paru délicieux.

*iv, 30; dd. de Loiseleur-Drslongchamps, 1833, in-8*, p. 136.

* Fabliaux de Rarbazan, ëd. Mcoo, t. JU|p. 128. Cf. Le Gr«nd d'Aussy, t. ^ r.66.

• BarbaMo, U lU, p. 312.

qu'on charge, dumnt Tabsencc du diable, de faire bouillir U cuve des damnés. Saint Pierre vient avec des dés et lui gagne toutes les âmes en peine. Ou bien enfin c'est l'hisloire du vilain qui gagna le paradis * en faisant vacarme à la porte gardée par saint Pierre, et en atliranl l'altonlion de Dieu luimême, qui, riant de son insistance plaisante, finil par le laisser entrer.

Mais c'est assez, c'est trop de ces citations que je pourrais multiplier; do est à même maintenant de juger les tiouvères par rapport à D«nle. Telle est la poétique qui avait cours autour de lui et qu'il eut à détrôner, car l'aimable lyre deâ troubadours s'était brisée comme d'elle-même. Une remarque surtout me frappe à propos de l'éclatante apparition de la muse d'Alighieri au milieu de ces trivialités satiriques, au n)i Heu des fadeurs de la première poésie italienne : c'est cg:v. bien elle est en même temps tardive et précoce : tardive pai rapport aux idées, au sujet, à l'inspiration, précoce par rap port au talent du poète, à ce génie assurément inattendu en ces solitudes de la pensée du moyen âge. Chose singuliciv! dans l'ordre philosophique, Dante n'ouvre pas une ère nouvelle, il clôt le moyen âge, il le résume, il est l'homme du passé; dans l'ordre littéraire, au contraire, Alighieri est un génie précurseur qu'on ne saurait comparer qu'à Homère. Au milieu de la barbarie de son temps, quand les langues ne sont que d'informes patois, trois cents ans avant Cervantes et Shakespeare, quatre siècles avant Corneille, six siècles avant Goethe, il donne à l'Italie une grande littérature, il lui fait devancer toutes les nations modernes. Et observez, en passant, ces singulières compensations, ces contradictions intelligentes que sait ménager l'histoire : à l'aide du latin, cet idiome des pontifes, cette langue olficielle de l'unité catholique, qui était sa vieille langue nationale, adoptée par l'Kurope intellectuelle, l'Italie avait régné sur le monde au moyen âge. Longtemps on crut qu'il n'y avait pas de culture littéraire sérieusement possible hors de là. Kh bien ! ce fut précisément Dante, le premier chantre du catholicisme, qui, le premier aussi, vini

* Fabliaux de Le Grand d'Aussr, éd. Rcuouard, t. Il, p. ^3t.

AVANT DANTE. i37

rompre le charme et arracher décidément le sceptre du langage à cette antique madone qu'il adorait, et sur le front de laquelle il déposait sa couronne poétique comme un hommage.

Vin.

FEINTCRES ET SCDLPTDRES. — MYSTERE JaCÉ A FLORENCE. — TESORCrrO de LATINI. — DANTE. — CONCLUSION.

Quand je disais tout à l'heure que Danle vint tard, il ne faudrait pas entendre qu'il vint trop tard ; Pheure de pareils hommes est désignée; seulement il arriva le dernier, il fernrva la marche, pour ainsi dire. D'ailleurs, quoique la société religieuse d'alors commençât à être ébranlée dans ses fondements par le sourd et lent effort du doute, elle avait encore gardé inlact l'héritage de la foi. La forme rigoureuse de la vieille constitution ecclésiastique demeurait sans écliccs apparents, et l'on était encore à deux siècles de la Réforme; la papauté, eu abusant des indulgences, n'apaisait pas les scrupules des cousciences chrétiennes sur les châtiments de Tenfer.

Mais quel fut le résultat immédiat du relâchement qui con>mençail à se manifester çà et là dans les croyances? C'est que les prédicateurs, pour parer à ce danger, évoquôreivt plus qu'auparavant les idées de vengeance, et redemandèrent à la mort ces enseignements que leur permanence nième rend plus terribles. De là, ces lerreurs profondes de la fin de l'homme, ces inquiétudes, ces ébranlements en quehjuo sorte qu'on retrouve dans beaucoup d'imaginations d'alors, et qui furent si favorables à l'excitation du génie de Danle. Les anciens figuraient volontiers la mort sous des formes amiables; dans les temps qui avoisinent l'Alighieri, on en f.iil, au contraire, des images repoussantes. Ce n'est plus celte maigre jeune femme des premiers temps du christianisme; c'est plus que jamais un hideux squelette, le squelette prochain dei danses macabres. Le symptôme est significatif.

De quelque côté qu'il jetât les yeux autour de lui, Danto voyait celle flgure de la Mort qui lui montrait de son doigl

138 LA DIVINE COMEDie

déchaîné îos mystérieux pays qu'il îuî était enjoint de visiter. Je IIP crois pas exagérer en alfirmant que Dante a beaucouii enipi iiulé aussi aux divers monuments des arts plastiques. Les léjjendes infernales, les visions célestes, avaient été tradiiiles sur la pierre et avaient trouvé chez les artistes du moyen âjife d'ardents commentateurs. Les peintures sur mur ont disparu presque toutes; il n'en reste que des lambeaux. Ainsi, dans la crypte de la cathédrale d'Auxerre, on voit un fragment où est figuré le triomphe du Christ, tel précisément qu'AIighieri Ta représenté dans le Purgatoire. Les peinlureR lur verre où se retrouvent l'enfer et le paradis abondent dans nos cathédrales, et la plupart datent de la fin du douzième siècle et du courant du treizième. Dante avait dû encore en voir exécuter plus d'une dans sa jeunesse. Entre les plus curieuses, on peut citer la rose occidentale de l'église de Chartres ijuant aux sculptures, elles sont égalcmen* 'rès-mullipliées : le tympan du portail occidental d'Autu», celui du grand portail de Conques, le portail de Moissac, offrent, par exemple, des détails très-bizarres et très-divers. Toutes les formes du châtiment s'y trouvent pour ainsi dire épuisées, de même que dans l'Enfer du poète ; les récompenses aussi , comme dans le Paradis, sont très-nombreuses, mais beaucoup moins variées. Lst-ce parce que notre incomplète nature est plus faite pour sentir le mal que le bien? Lorsque Danle fit son voyage de France, tout cela existait, même le portail occidental de Notre-Dame de Paris, où sont figurés plusieurs degrés de peines et de rémunérations. Sans sortir de nos frontières, notre infatigable archéologue M. Didron a pu compter plus de cinquante illustrations de la Divine ComMie, toutes antérieures au poème. Évidemment Alighieri s'est inspiré de ce vivant spectacle. Les artistes ont donc leur part, à côté des légendaires, dans ces antécédents de l'épopée chrétienne, tandis que Dante lui-même, par un glorieux retour, semble avoir été présent à la pensée de celui qui peignit le Jugement dernier. Noble et touchante solidarité des arts! Qui n'aimerait à lire une page de la DiiHne Comédie devant les fresques de la chapelle Sixline? Qui n'aimerail à reconuuîlre dans Michel- Ange le seul commentateur légitime de Danle? A une cer-

talne hauteur, tout ce qui est beau cl vrai se rejoint et se confond.

Ainsi tout concourait à pousser dans ses voies le génie de Dante. Ajoutez-y lo goût de son lenips pour ces scènes de la contrée inconnue y le hasard de son éducation, qui lui donna Latini pour maître, et enfin sa vie agitée, ardente, qui l'initia à toutes les douleurs, à toutes les joies, et qui le prépara à les peindre ^ Ce n'était pas pour rien qu'il avait monté « l'escalier d'autrui, si dur à gravir; »> ce n'était pas pour rien que ses yeux, selon son énergique expression, étaient devenus des désirs de pleurer ; ce n'était pas pour rien enfin que son espriit, éveillé jeune aux grandes ambitions, avait cherché l'activité dans les affaires et dans les passions du temps. Dante, qu'on eu soit sûr, ne perdit pas, comme poêle, à cette dure école de la politique, à ce déchirant contact des hommes et des choses, à cet enseignement laborieux des révolutions et de l'exil. Il avait en lui l'idéal, l'expérience lui révéla le réel; il put de la sorte toucher aux deux pôles de la poésie.

Il est une circonstance singulière, qu'on dirait inventée à plaisir, et dans laquelle éclate la bizarre prédilection des contemporains de Dante pour ces tableaux de la vie à venir; c'était un besoin du temps, partout et de toute manière manifeste. En 1304 (alors qu'Alighieri n'avait pas encore publié «on poème, mais que le plan en était conçu depuis plusieurs années), les habitants du bourg de ^n-Priano envoyèrcnl un héraut publier dans les rues des villes avoisinantes que^ quiconque tenait à savoir des nouvelles de l'autre monde n'avait qu'à se rendre le ^*' mai sur le pont de la Carraïa ou sur les quais do l'Arno. Au jour indiqué, des barques surinonlées d'échafauds étaient préparées sur le fleuve; la représentation comtnpncA. ol J'on vit bientôt l'enfer avec ses feux et ses supplice» : u y Hvail, entre autres choses, des démons et des patients qui poussaient des cris horribles. Tout à coup le pont de bois s'écroule avec fracas sous le poids des spectateurs et s'abîme dans le fleuve. On ne sut jamais le nombre des vie-

* Dès qn'il s'agit de la vie de Dante, il faut renvoyer à la belle et dc^finiliVe bi» donoce par M. Fauriel dans U Retuê dtt Dtuji Mondêê, t" oct. 1834.

(imcs. Villani ajoute : « Ce qui avait été annoncé par plaisanterie se cliangca en vérité; plusieurs allèrent savoir des nouvelles de l'autre inonde. » Ou aimerait à supposer que Dante était là parmi les spcclateui s atterrés. De toute manière, cette subite confusion de Thypothèse et de la réalité, ce passage inattendu de la représentation fictive à l'événement même, durent produire une vive impression sur le poète. On dirait que sou rêve a été conçu au milieu de ces lugubres souvenirs.

J'ai nommé plus haut Biunello Latini, le précepteur de Dante, celui qui a fourni un épisode si touchant au poëme de son disciple*, celui-là même qui lui avait a|)pris comment on s'immortalise, corne l'uom selerna; et on sait si l'Alighieri a profité de la leçon. L'ancienne critique, qui n'aimait pas remonter aux origines, a longtemps attribué à Brunelto l'idée première, le plan de la Divine Comédie, C'est une supposition gratuite dont Ginguené a fait justice. Latini est Tauleur d'un petit ouvrage fantastique et bizarre, le Tesorello, dont voici en deux mots le sujet :

Brunelto s'égare dans une forêt; bientôt des animaux de toute sorte l'environnent, qui naissent et meurent selon que l'ordonne une femme à laquelle le 6iel sert de voile , et dont les bras semblent entourer le monde. Cette femme est la Nature. Brunelto l'inlerroge, et la déesse lui explique la création et la chute de l'homme; puis elle le quitte, mais après lui avoir annoncé qu'il verrageur sa route trois voies distinctes : la philosophie le conduira dans la première, le vice dans la seconde, l'amour dans la troisième. Le voyageur trouve en elfet le triple carrefour, et, dans le sentier de l'amour, Ovide avec lequel il cause, et qui lui fait trouver son chemin.

Tel est le Tesorello; c'est là qu'on avait encore, il y a trente ans, la manie de chercher presque exclusivement la source de la Divine Comédie. Assurément il fallait de la bonne volonté. Il est vrai qu'il y a là*, comme chez Dante, un égarement dans une forêt, et qu'Ovide joue un rôle analogue à celui de Virgile dans le poème d'Alighieri ; mais le graud écrivaio u'a

' infern., xv.

• T. GiUKuent , Hitt. lUt. i' Italie, i H, p. 8k

AVANT DAKTE. Ml

pti emprunter que des détails tout à fait secondaires et matériels, pour ainsi dire, à une œuvre aussi informe. Chez Brunetlo, Dieu disparaît ou au moins s'efface derrière cette incarnation de la Nature, qui s'enveloppe du ciel comme d'un fétement; Dante, au contraire, relègue la Nature bien en deçà de Dieu* dans les profondeurs de la création. Selon lui, l'idée souveraine, source de tout amour, répand ses rayons de sphère en sphère jusqu'aux dernières puissances; et la Nature, reflet lointain de Dieu, faculté affaiblie, est pareille en ses œuvres, en ses empreintes imparfaites, à l'artiste consommé dans la pratique de l'atelier, mais dont la main tremble. Un abîme, on le voit, sépare Brunetlo d'Alighieri , le maître obscur de l'élève illustre: il suffit d'ouvrir les deux livres pour s'en con. vaincre. Cependant il importait de savoir que l'homme qui forma Dante aux lettres était lui-même préoccupé de l'idée, si répandue alors, de ravissements au delà de ce monde, de voyages en dehors de la vie réelle. Qui sait? les empreintes qu'on reçoit dans la jeunesse ne s'effacent guère. Quand Lalini s'entretenait de ces expéditions surnaturelles avec l'écolier curieux qui l'interrogeait, il ne se doutait pas qu'il lui déchiffrait l'énigme de sa destinée, et que cet enfant, accomplissant plus tard un pèlerinage pareil, le montrerait, le reconnaîtrait luimême avec larmes parmi les suppliciés de l'enfer.

Enfin nous voilà au seuil du grand monument d'Alighieri. Déjà, arrivé à Brunetlo, nouBjwuvions nous écrier avec Montesquieu : llaliaml Ilaliamt mais ce n'étaient là encore que les désertes maremmes, ces maremnies, il est vrai, qui touehent à Rome, qui mènent aux splendeurs de la ville éternelle On avait cru dans l'antiquité*, avec ]*ythagore et Kmpédo- <ime, que la voie lactée est la route des âmes qui quittent ce inonde; dans les légendes du moyen âge, ce chemin de Saint- Jacques, ainsi qu'on l'appelait, fut aussi regardé conmic la voie de réternilé. Dante est le dernier à qui il fut donné dt la gravir. C'est ainsi qu'il nous apparaît à Tlioriiou de la poé-

• Parad., xui.

* PbilopoDM, »• Metaph,, p. 1044 ; Porphyre, D$ Ântr. JVympA., cap. 31.

f42 LA DIVINE COMÉDIK

rie moderne; o'csl ainsi, oiitouré d'une auréole el dans un icnlicr parsemé (rétoiles, que les n)aîtres de la première école italienne, Cimabuë cl Giotto (qu'il connut tous les d«'ux), auraient dû le peindre pour nos regards désireux. Mais le poète en vain semble appeler à lui ceux qui le conteu^plenl et nous faire signe de raccompagner dans son pieux el redoutable pèlerinage : il n'est pas donné à tous de l'y suivre. Aujourd'hui, nous ne voulions que répéter avec Stace : Longe sequere H vesligia semper adora. Il nous aura suffi de traverser le payj inconnu, le désert curieux et trop inexploré jusqu'ici, qui mèiw à cette terre promise : nous n'essaierons pas d'y pénétrer.

Le mouvement d'aill.'urs auquel nous avons assisté, cet essai ea quelque sorte périodique, ce tâtonnement non interrompu d'une pensée qui se produit laborieusement sous tant de formes grossières et provisoires, avant de rencontrer sa forme définitive, un si long effort des intelligences eu profil d'un seul homme, tout cela offre une suite, un ensemble qui méritaient, je crois, d'être considérés à part, et dont la criticpje et l'histoire ont à tirer quelques enseignements. Outre qu'il n'est pas sansinlérét en soi, sans un intérêt j'oserai dire philosophique, de savoir ce qu'ont pensé tant de générations , à travers tant de siècles, sur la fin dernière du problème de noire destinée, c'est-à-dire sur la conslitution même , sur l'organisation matérielle de la vie future; outre qu'il y aurait à rechercher sous ces récits étianges, sous cet appareil souvent symbolique, les plus graves, les plus légitimes préoccupalions de l'esprit humain dans les âges qui nous séparent de l'antiquité, ou peul, en s'en tenant à la poésie seulement, déduire de là, par rapport aux origines des grandes œuvres épiques, par rapport à la Divine Comédie suiloul, des conséquences auxquelles l'histoire littéraire doit accorder leur place, une place notable.

La question des épopées, si vivement el si fréquemment déballiie par la critique moderne, ne peut-elle pas recevoir quelque profil du tableau que nous avons vu se dérouler sous nos yeux? On sait maintenant, par un exemple considérable (quel est le nom à côté duquel ne pourrait être cité celui de Dante?)» on sait comment derrière chaque grand poète primitif il y a des 5;ù)erations oubliées, pour ainsi dire, qui ont préludé aux

ro^mes harmonies, qui ont préparé le concert. Ces œuvre» capitales, qui apparaissent çà et là aux heures solennelles etcheï les nations privilégiées, sont comme ces moissons des champs de bataille qui croissent fécondées par les morts. D.uite explique Homère. Au lieu de l'inspiration religieuse mettez l'inspiration nationale, et vous saurez comment s'est faite l'Iliade; seulement la trace des rapsodes a disparu, tandis que celle des légendaires est encore accessible à Térudition. Ces deux poètes ont eu en quelque sorte pour soutiens les temps qui les ont précédés et leur siècle même ; l'un a redit ce que les Grecs pensaient de la vie publique, l'autre ce que les hommes du moyen égc pensaient de la vie future. Sont-ils moins grands pour cela^ Celle collaboration de la foule, au contraire, est un privilège qui ne s'accorde qu'à de bien rares intervalles et à des génies tout à fait exceptionnels. Pour s'emparer à leur profit de l'inspiration générale, pour être les interprètes des sentiments et des passions d'une grande époque, pour faire ainsi de la littérature qui devienne de l'histoire, les poètes doivent être marqués au front. Les pensées des temps antérieurs éclatent toul à coup en eux et s'y résolvent avec une fécondité et une puissance inconnues. A eux de dire sous une forme meilleure, souveraine, à eux de fixer sous l'éternelle poésie ce qui se répète à l'entour 1

Ce spectacle a sa moralité : n'.y a-t-il pas là, en effet, en dehors des noms propres, quelque chose de vraiment grandiose par la simplicité même? Dans Tordre esthétique, la poésie est la première de toutes les puissances données à l'homme. l'Ile est à l'éternel beau ce qu'est la vertu à l'éternel bien, co qu'est la sagesse à l'éternel vrai, c'est-à-dire un rayon échappe d'en haut; elle nous rapproche de Dieu. Eh bien! Dieu, qui partout est le dispensateur du génie , et qui l'aime , n'a pas voulu que les faibles, que les petits fussent tout à fait déshérités de ce don sublime. Aussi, dans ces grandes œuvres poétiques qui ouvrent les ères littéraires, toute une foule anonyme semble avoir sa part. C'est pour ces inconnus, éclaircurs prédestinés à l'oubli, qu'est la plus rude tâche; ils tracent inslinclivement les voies à une sorte de conquérant au profit de qui ils n'auront qu'à abdiquer un jonr. ils préparent à grand'-

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peine le métal qui sera marqué plus tard k une autre ei définitive empreinte; car, une fois les tentatives épuisée*, arrive l homiiie de génie. Aussitôt il s'empare de tous ces éléments dispersés et leur iniprinie cette unité imposante qui équivaut à la création. Et alors, qu'on me passe l'expression, on ne distingue plus rien dans ce faisceau, naguère épars, maintenant relié avec tant de puissance, dans cet imposant faisceau du dictateur poétique, qu'il s'appelle Homère ou Dante. Il y a donc là une loi de l'histoire littéraire qui rend un peu à tous, qui prête quelque chose à l humanité, qui donne leur part aux humbles, et cela sans rien ôler au poêle; car, je le Tépète, les plus grands hommes évidemment sont seuls appe- /és ainsi à formuler une pensée collective, à concentrer, à absorber, à ranger sous la discipline de leur génie tout ce qui s'est produit d'idées autour d'eux, avant eux. C'est le miroir d'Archimède.

Voilà quelques-unes des vues générales que vient confirmer, par des témoignages continus et essentiels, le cycle poétique que nous avons parcouru dans ses détails. La mystérieuse formation des épopées primitives, le secret de naissance de la pensée littéraire, chez les souverains génies, s'en trouvent, en quelques points, éclairés. Mais je m'arrête; l'analogie est un instrument perfide dont il ne faut user qu'avec d'extrêmes réserves. Ce sont surtout les profondeurs de l'œuvre d'Alighieri, ve sont surtout les procédés poétiques, la grandeur native de cette forte intelligence, qui semblent par là mis dans toute leur lumière. Il n'était pas sans quelque intérêt peut-être de rechercher ce que le travail de tant de siècles devint entre le« mains de Dante. Tous les éléments, même les moindres, de son œuvre étaient préparés : nous les avons successivement reconnus. Us jonchaient au hasard le sol où les trouva le poète, et le sublime architecte sut mettre la main aussitôt sur ce qui était propre au merveilleux monument qu'il voulait élever.

Il y a donc deux parts à faire dans la Divine Comédie, sinon pour le lecteur , au moins pour le critique : la part de rimitation,.la part de la création. Dante est un génie double, à la fois éclectique et original. 11 ne veut pas imposer au monde sa fantaisie et ytn rêve par le seul desootisme du gé*

AVANT DANTE. Mh

lio. Loin de là, il va au-devant de sou temps, ior^ 3n atti- /aiit son temps à lui. C'est ainsi que font les grands hommes; lis s'emparent sans dédain des forces d'slentour et y ajoutent b leur.

Dirai-je ce que Dante a imité, ou plutôt ce qu'il a conquis sur les autres, ce qu'il a incorporé à son œuvre? Il faudrait en rechercher les traces partout, dans la forme, dans le fond, dans la langue même de son admirable livre. L'antiquité s'y trahirait vite : Platon par ses idéales théories , Virgile par ia mélopée de ses vers. Le moyen âge, à son tour, s'y renconirorait en entier : mystiques élans de la foi. rêveries chevaleresques, violences théologiques, féodales, municipal- >, tout jusqu'aux bouffonneries ; c'est un tableau complet de l'époque le génie disputear de la scolaslique y donne la main à la muse étrange des légendaires. Si la chevalerie introduit dans les mœurs le dévouement à la femme , si les troubadours abdiquent leur cynisme pour chanter une héroïne imaginaire, si Gauthier de Coinsy <'t les pieux trouvères redoublent le lis virginal sur le front de Marie, si les sculpteurs enfin taillent ces chastes et sveltes statues dont les yeux sont baissés, dont les inoins sont jointes, dont les traits respirent je ne sais quelle angélique candeur, ce sont autant de modèles pour Dante, qui concentre ces traits épars, les idéalise, et les réunit dans l'adorable création de Béatrice. Cet habile et souverain éclectisme, Âlighieri le poursuit dans les plus petits détails. Ainsi, par uu admirable procédé d'élimination et de choix, son rhylhme il l'emprunte aux cantilènes des Provençaux ; sa langue splendide, cette langue aulique et cardinalesque, comme il l'appelle, il la prend à tous tes patois italiens, qu'il éinonde et qu'il transforme. On dirait même qu'il sut mettre à profit jusqu'à ses liaisons, jusqu'aux amitiés de sa jeunesse, au musicien Casella ne put-il pas demander ces harmonieuses douceurs de la langue toscane dont hérita plus tard Pétrarque; au peintre Giotto, le modèle de ces figures pensives dont le pinceau toucha à peine les lignes suaves, et qui, dans les vieilles œuvres italiennes, se détachent au milieu d'une lumière d'or; à l'arfhilecte Araolfo euQo, la hardiesse de ses belles constructions,

pour bâtir aussi son édifice, sa sombre tour footlale maia- If^uaut noircie par les années, mais qui domine tout l'art du moyen âge.

Ainsi Dante ne dédaigne rien: philosophe, poêle, philo- !o{jue, il prend do toutes mains, il imite humblement rabeille. Vous voyez bien qu'il n'a rien créé , ou plutôt il a tout créé. C'est de la sorte que procèdent les inventeurs : chacun sait les éléments dont Lis se servent, personne ne sait le secret de leur mise en œuvre. Ce qui d'ailleurs appartient en propre à Dante, ce qui sufYirait à sa gloire, c'est le génie; l'imposante grandeur de l'ensemble et en même temps la suprême beauté du détail ot du style, ce je ne sais quoi qui est propre à sa phrase, celte allure souveraine et inexprimable de sa poésie, tant d'énergie à la fois et tant de grâce, tant de sobriété sévère dans la forme, et cependant tout un écrin éblouissant, des couleurs diaprées et fuyantes, et comme un rayonnement divin (I»os chaque vers.

Ce n'est pas qu'il faille porter le culte jusqu'à la superstition. Les ultras, il est vrai, sont moins dangereux en littérature qu'en politique: en politique, ils perdent les gouvernements qu'ils flattent; en littérature, ils ne font que compromettre un instant les écrivains qu'ils exaltent, et qui, après tout, sont toujours sûrs de retrouver leur vrai niveau. Mais pourquoi ces exagérations? Comment la vogue a-t-cUe osé loucher à l'austère génie de Dante? L'œuvre d'Alighieri, j'en veux convenir, ressemble à ces immenses cathédiales du moyen âge que j'admire beaucoup, autant que personne, mais qui, en définitive, sont le produit d'un temps à demi barbare, et où toutes les hardiesses élancéefi de l'architecture, où les merveilles ciselées et les délicatesses sculpturales s'entremêlent souvent, à travers les époques, à de lourds massifs, à des statues difformes, à des parties inachevées. Apprécions Dante en critiques, et sathons où vont nos adhésions. Sans doute il y a sympathie permanente en nous pour ce passé que chante le poêle; mais nous sentons bien que c'est du passé. Soyons francs : la fibre érudile est ici en jeu aussi bien que la fibre poétique; la curiosité est éveillée en même temps que radmiratio.i. Si l'on cgt

AVANT DANTE. î H

frappé de ces catacombof giganlosqnes, on snit «tm elles sont l'asile de la mort. En un mot, nous comprenons, iiotis e\p!iquons, nous ne croyons plus. La foi de Dante nous paraît louchante, aux heures de tristesse, elle nous fait même envie quelquefois ; niais personne ne prend plus au sérieux , dans l'ordre moral, le cadre d'Alighieri. N'est-ce pas pour nous uti rêve bizarre qui a sa grandeur, sa grandeur en philosophie et en histoire? Et h qui, je le demande, celte lecture laissc-t-el!e une terreur sincère et mêlée de joie, comme au moyen âge' Hélas I ce qui nous frappe surtout dans la Divine Comédie, ce sont les beaux vers.

Heureusement la forme seule a deilli ; le problème au fond est demeuré le même, et la poétique solution tentée par TAHghieri reste immortelle. Les sentiments qu'il a touchés avec tant d'art, les vérités qu'il a revêtues de parures si splendides, sont de tous les temps. Convenons seulement que dans celte forêt où s'égare le poète, on rencontre bien des aspects sauvages, bien des rochers inabordables. Dante, génie capri»cieux et subtil, est, ne l'oublions pas, un homme du moyeu âge ; incomparablement supérieur à son temps, il en a ce*pendant çà et là les inégalités, le tour bizarre, la barbarie, le pédantisme : légitime satisfaction qu'il faut donner à la ovï*tique. Qu'importe après tout? S'il y açà et là des broussailles pédantesques qui obstruent la voie et qui fatiguent, tout à côté, et comme au détour du buisson, on est sûr de retrou\*er les idées grandioses, les images éclatantes, et aussi cette simplicité naïve, ces grâces discrètes, qui n'interdisent pa6 la science amère de la vie. Laissons donc l'ombre descendre el couvrir les parties de l'œuvre de Dante d'où la poésie s'est d* bonne heure retirée, el contemplons plutôt celles que Téler ■elle aurore de la beauté semble rajeunir encore avec les siècles.

Cette forme, si longtemps populaire, si universellement ré*paiidue, de la vision, semble disparaître avec Aligliieri, qui sort radieux du fatras des commentaires et des imitateurs. Après lui, qu'on me passe le mot, il n'y a plus de pélerin.nge de Childc-Harold dtins Tâutre monde*. Le poêle avait fail de

'lu f ainuèiae aiecle, mIdI»

ia vision son inaliénable domaine; celait une f.ui.n u^ ^ormais arrêtée en lui, et qui ne devait pas avoir à subir d'épreuves nouvelles. Quelles avaient été pendant treize cents ans les craintes, les espérances de l'humanité sur la vie à venir : Voilà le j)rograniine que s'était tracé Dante, et qu'il avait pour jamais rempli dans son poëme.

Sur la pente rapide qu'elles descendaient, comment les générations qui succédèrent à l'Alighieri auraient-elles pris désormais un intérêt autre que rintérêt poéticjue è ces questions du monde futur ainsi résolues par des visionnaires? Dante, il est bon de le rappeler encore, n'est pas un génie précurseur par les idées; il ne devance pas l'avenir, il résume le passé : son poëme est comme le dernier mot de la théologie du moyen âge. Cela est triste à dire peut-être, mais le cynique Boccact» est bien plutôt l'homme de Tavenir que Dante. Dante parle à ceux qui croient, Boccaue à ceux qui doutent. La Réforme es^t en germe dans le Décaméron, tandis que la Divine Comédie est le livre des générations qui avaient la foi. C'est qu'on marche vile dans ces siècles agiles de la Renaissance. Prenez plutôt l'Italie, celte vieille reine du catholicisme; la France, celle fille aînée de l'Église; l'Espagne même, celle terre privilégiée de la foi, et interrogez-les. Qu'elles vous disent ce que font leurs écrivains des souvenirs de Dante et des révélations sur Faulre vie; qu'elles vous disent s'ils n'ont pas bien plutôt dans la mémoire le scepticisme goguenard des trouvères. Voici en effet que Folengo, un moine italien, donne brusquement un enfer burlesque pour dénoûment à sa célèbre macaronée de Baldus, et qu'il y laisse sans façon son héros, sous prétexte que les poêles, ces menteurs par excellence, ont leur place marquée chez Satan, et qu'il n'a, lui, qu'à y rester. Voilà que Rabelais, à son tour, verse au hasard les grossières enluminures de sa palette sur ce tableau où le vieux gibelin avait à l'avance mis les couleurs de Rembrandt. Le prosaïque enfer de Rpbelais, c'est le monde renversé. Je me garderai

sera une exception, et ne fera que copier fattidieasement Ici TÎiioiUA're« atA linrs et Dante lui-même.

Le reste ne vaut pas rbonnevr d'être

AVANT DANrE. 14S

de citer des exemples : qu'on se rappelle seulement qu'il ne sait que faire raccommoder des chausses à Alexandre le Grand, à ce conquérant qu'Alighieri avait plongé dans un fleuve de sang bouillant. C'est à ces trivialités que l'Italie et la France Ttilombent avec Folengo et Rabelais. L'Espagne aussi, un peu plus lard, aura son tour; prenez patience. Laissez sainte Thél'èse, ce grand génie mystique égaré au seizième siècle, laissez-la évoquer l'enfer dans ses songes, et rêver que deux murailles enflammées viennent à elle, qui finissent par l'étreindre dans un embrassement de feu; laissez la foi et la mode des autos sacramenlales conserver encore quelque importance aux compositions religieuses. Déjà, quand Calderon met sur la scène la légende du Purgatoire de saint Patrice^ il n'a plus, à beaucoup près, ces mâles accents de la chanson du Romancero, où étaient si énergiquement dépeints les châliments que Dieu inflige en enfer aux mauvais rois. La transformation s'annonce : on touche aux railleries de Quevedo, à cette bouffonne composition des Élables de Pluton, par laquelle l'Espagne vint la dernière rejoindre les cyniques tableaux du Baldus et du Pantagruel.

Tels sont les successeurs de Dante, qui Font un instant fait descendre de ce trône de l'art chrétien, où notre équitable admiration l'a si légitimement et à jamais replacé. Comnient, en demeurant au degré où nous l'avons vu, l'homme de son époque, l'Alighieri a-t-ii empreint à un si haut point son œuvre d'un sceau personnel et original? comment la création et l'imitation se sont-elles si bien fondues dans la spontanéité de l'art? hiexplicables mystères du talent! C'est dans ce développement siiilultané du génie individuel, d'une part, et du génie contemporain, de l'autre, qu'est la marque des esprits souverains. Voilà l'idéal que Dante a atteint; il ne faut lui disputer aucune des portions, même les moindre^ , de soo œuvre : tout lui appartient par la double légitimité de la naissance et de la conquête. Il était créateur, et il s'est fait on même temps l'homme de la tradition, parce que la poésie ressemble à ces lumières qu'on se passait de main en maiu daos les jeux du stade, à ces torches des coureurs auxquellei

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