‹ uvres de Dante AlighieriChapitre 67 sur 106 · LE PURGATOIRE. CHANT XXXIII · texte numérisé non relu

LE PURGATOIRE. CHANT XXXIII

Mais parce qu'elle tourna vers moi ses yeux avides et errants, le féroce amant la fouetta de la tête aux pieds.

Ensuite, plein de soupçon et cruel de colère, il détacha le char monstrueux, et le traîna si loin par la forêt, que ses arbres, comme un bouclier, me cachèrent

La prostituée et la nouvelle bête *.

CHANT XXXIII

, toujonn conduit par Mathilde et par Stace, va boire anx donces eaux lia fleuve Eanoé. — Purifié, il jteut désormais mouter vers les étoiles.

Deus, venerunl génies ', cette douce psalmodie, alternée tantôt à trois voix, tantôt à quatre, les femmes la commencèrent en pleurant;

Et Béatrice, soupirant avec compassion, les écoutait dans un tel abattement, que Marie, devant la croix, ne fut qu'un peu plus changée par la douleur.

Mais lorsque les autres vierges lui donnèrent lieu de parler, elle se leva droite sur ses pieds, et, colorée comme ie feu, elle répondit :

« Modicum, et non videhilis me; et iferum, mes chères lœurs, modicum, et vos videhilis me *. »

Puis elle mit devant elle les sept femmes, et derrière elle, seulement en faisant un signe, elle plaça moi, la Dame et le sage qui était resté avec nous *.

Ainsi elle allait, et je ne crois pas que son dixième pas fût posé à terre quand de ses yeux elle frappa mes yeux.

* Toute cettcCn ettnM tllrgorie des persécutions sou fiertés par l'Église. L'aigle, :'est la persécution des empereurs; le renard, celle des licrcliqucs; le dragon «lie de Mahomet ; le cbar avec les sept tétcs est l'Église conduite par les sept pé' (lies mortels ; la prntiituée assise sur le tliar est le pape, et le géant coichc pr«t l'cllc est te roi Phili[i{.e le Bel*

• Psaume l,xxviil.

'Saint Jean, ch. ivi

Stace.

iVZ LA mVINE COMr.DIE.

Et d'un air iianquille : « Viens pliis vite, me dit-elle, alin que, si je te parle, tu sois bien placé pour m'en» tendre. »

Loi-sque je fus près d'elle comnne je le devais, elle me dit: « Frère, pourquoi, venant avec moi, ne te hasardes-tu pâl désormais à quelque demande ? »

Comme ceux qui sont trop respectueux en parlant devant leur supérieur, de sorte qu'ils ne peuvent arracher la parole vivante de leurs dents,

11 m'advint que, sans former des sons entiers, je commençai : « Madame, vous connaissez mes besoins et ce qui leur est bon. »

Et elle à moi ; « Je veux que désormais tu te dépouilles de toute crainte et de toute honte, de sorte que tu ne parles plus comme un homme qui rêve.

» Sache que le ibnd du char, que le serpent a brisé, fut et n'est plus S mais que le coupable apprenne que la vengeance de Dieu ne craint pas sa soupe *.

» Il ne sera pas toujours sans héritiers, l'aigle qui laissa dans le char ses plumes, par lesquelles il devint un monstre et ensuite une proie.

» Car je vois certainement, et partant je le raconte, det étoiles déjà proches, à l'abri de tout obstacle et de tout empêchement, qui amèneront un temps

» Où le nombre cinq cent dix, et cinq *, envoyé de Dieu, détruira la prostituée et ce géant qui péchait avec elle.

» ili peut-être ma prédiction obscure, comme Thémis et le Sphinx, ne te persuade pas, parce qu'elle aussi tiouble rintelligence;

' «cslia quam vidisti fuit el non ett. (S. Jeam, Apoc»l.)

» S<»lon le peuple de Florence, une louj.e mangée wr la tonito d« c*lni qv'oB avait lue von» mettait à l'abri de tou»e vengeance.

* Pour comprendre cette prédiction, il latit savoir que Dante veut qu'on ccri m pour iin(i cents la lettre D, pour cinq la loitre V, pour Hit la l«>tlr<- X. Ces troi» lelirps forment le mot rfux, gciicral; il s'ensuit qu'un général viendra détruire la prosliiuic cl le géa'nt. Suivant certains commentateurs, ce devait cire l'Rroi>erflai Beuri VU ; «uvant d'auUea, Gao le «rand. d* Vàroa*.

LE PDRGATOIRE. CHANT XXXIU. 443

B Mais bientôt les faits seront les naïades * qui délieront le nœud seiTC de cette énigme, sans dommage pour leurs troupeaux et leurs blés.

» Toi, note ces paroles ; et, comme elles sont sorties de moi, enseigne-les aux vivants de cette vie qui est une course vers la mort.

» Et souviens-toi, quand tu les écriras, de ne pas cacher comment était l'aibre* qui, par deux fois, a été ici profané devant toi.

» Quiconque l'elTeuille ou le brise offense Dieu par un blasphème de fait, car Dieu Ta créé saint pour son seul usage.

» Pour avoir mordu à son fruit, la première âme a attendu dans la peine et dans le désir, pendant cinq mille ans et plus, celui qui a puni sur lui-même cette moisure'.

» Ton esprit dort s'il ne comprend pas que c'est pour une cause singulière que cet arbre est si élevé et si développe vers sa cime.

» Et si tes vaines pensées n'avaient pas été autom* de ton esprit comme l'eau de l'Eisa *, et si, en te complaisant dans ces pensées, tu n'avais taché ton esprit, comme Pyrame a taché le fruit du mûrier,

n Par tant de circonstances seulement tu reconnaîtrais, avec un profit moral pour toi-même, la justice de Dieu dans i'interdit dont il a entouré cet arbre.

» Mais comme ton intelligence , je le vois , est devenue de pierre, et s'est obscurcie dans le péché, au point que la lumière de mes paroles t'éblouit,

» Je veux que tu emportes mes paroles, .sinon écrites, au moins peintes en toi , par la môme raison que le pèlerin emporte un bourdon entouré de palmes. »

* Allusion & ces rtn d'Ovide :

Carmina Naiade* non tnlellecU priorum Solvunt iiigeoiU, etc.

(Jfelam., vil.) L'ftgli»*.

* Le Ciirwt, qui a expie la faste d'Adam.

* Peilt neuve de la Tuseane q«i coavre d'utt tartre épais tout w qu'on y pioat»

Et moi : « Comme la cire ne change jamais la figure imprimée sur elle par le cachet, ainsi mon cerveau porte désormais votre empreinte.

» Mais pourquoi votre parole ddsirée vole-t-elle autant au-dessus de ma vue, que plus mes yeux s'efforcent de la suivre, plus au contraire ils la perdent ?

— C'est afin que tu connaisses, dit-elle, quelle dcole tu as suivie, et <>ue tu voies comment sa doctrine peut suivre mes paroles,

» Et que tu voies que notre voie s'éloigne de la divine, autant que s'éloigne de la terre le ciel qui tourne le plus haut. »

Oi-, je lui répondis : « Il ne me souvient pas de m'être jamais écarté de vous, et ma conscience ne me donne pas de remords.

— C'est que tu ne peux t'en souvenir, répondit-elle en souriant; rappelle-toi que tu as bu des eaux du Léthé.

» Et si la fumée prouve le feu, cet oubli prouve clairement que ta volonté occupée ailleurs a commis d'autres fautes.

» En vérité, mes paroles seront désormais aussi nues qu'il les faut montrer à ta vue grossière. »

Et plus brillant, et marchant à pas plus lents, le soleil parourait le cercle du méridien, lequel change selon les diverses situations de la terre;

Quand s'arrêtèrent (comme s'arrête l'escorte qui précède une autre troupe, si elle rencontre des choses nouvelles sur .ses pas)

Les sept Dames, arrivées aux limites d'un ombrage déjà éclairci et triste, tel que, sous leurs feuillages verts et leurs rameaux noirs, les Alpes en répandent sur leurs froids ruisseaux.

Devant elles l'Euphrate et le Tigre me paraissaient sortir d'une môme fontaine, et, comme des amis, être lents à se séparer ^

' rt fluvius cgrcdiebatur de loco voluptalis ad irrigandum Para<lisum, qui indè ëividilur in quatuor capila. (Genèse, chap. II, vers. 10.}

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« 0 lumière, ô gloire de la race humaine ! quelle est cette eau qui s'épanche ainsi d'une même source, et qui ensuite se divise? »

A cette prière il me fut dit : « Prie Mathilde qu'elle te le dise. » Et la belle Dame re'pondit, comme fait celui qui se disculpe :

« Cette chose-ci et d'autres encore lui ont été dites par moi, et je suis sûre que l'eau du Ldthé ne les a pomt eflacées. »

Et Béatrice : « Peut-être une plus grande préoccupation, qui souvent nous enlève la mémoire, fait que son esprit obscurci ne voit pas par ses yeux.

» Mais vois l'Eunoé qui par là s'écoule, mène-le vers le fleuve, et, selon que tu as coutume, ravive sa force évanouie.»

Comme une ûme gentille, qui ne s'excuse en rien, mais fait sa volonté de la volonté d'autrui, aussitôt qu'elle lui est manifestée par un signe.

Ainsi, dès que je fus près d'elle, la belle Dame se mit en marche, et dit à Stace, à la manière des femmes : ic Viens avec lui! »

Si j'avais, lecteur, un plus long espace pour écrûre, je chanterais en partie la douce boisson, qui jamais ne m'eût rassasié.

Mais, puisque voilà pleins tous les papiers destinés à ce second cantliue, le frein de l'ail ne me laisse pas aller plus loin.

Je revins de l'eau très-sainte refait comme les plantes nouvelles, renouvelées en leurs nouvelles feuilles *,

Pur et disposé à monter aux étoiles.

* Riiïato li, corne piante novelle

RinnoTelUte di novella fronda.

il étatique du Purgatoire conlieol 47&4 ver*.

lÉ PARADIS».

CHANÏ PREMIER.

, après des actions de grâces au gcnie de la Poésie qui l'a élevé gradoelle^ Ment jusqu'à la contemplation des choses célestes, raconte comment, guidé pat Béatrice, ou la Théologie, il a pu, du Paradis terrestre, monter dans le ciel.

La gloire de celui qui fait tout mouvoir' pe'nètre dans l'univers, et resplendit plus dans une partie et moins dans une autre.

J'ai été dans le ciel qui reçoit le plus de sa lumière , et j'ai vu des choses que ne sait ni ne peut redire celui qui descend de là-haut 3.

Car notre intelligence s'approchant de l'objet de son désir, y pénètre si profondément, que la mémoire ne peut plus revenir en airière.

Cependant toutes les beautés du saint royaume, dont j'ai pu faire un trésor dans mon esprit, seront désormais la matière de mon chant.

0 bon Apollon ! dans ce dernier travail, fais de moi-même un vase tout rempli de ta puissance, et tel que tu le demandes pour ton laurier bien-aimé.

Jusqu'ici ce fut assez pour moi d'une des cimes du Par-

* Le poète a donné à TEnfer la ronne d'un immenie entonnoir, et tout au foné •tt ploosé Satao; aa Purgatoire, la forme d'une montagne, du sommet do laquell* rime •'él.iDrff nm le ciel . le Paradis renfermera dix f.|il)en's, nu, attiré par Béatrice. Daol«> j-énélrcra succeiiivement la Lune, Mi-rciire, Vénus, le Soleil, Kvn, japiler, Saturne, la splièrc des (^tuiles 6xes, le Premier-Mobile et l'Empyrée.

* Stal*ilik<|ae maoeas dal cuncta moveri. (BOECE.)

* Quoniam raptus est iD paradisum et audivit arcana verba qn» oon licet bomini

loqoi. (COKINTH., XILJ

nasse; mais à celte heure ce sont les deux qu'il me faut, alin d'entrer dans le restede ma carrière.

Entre dans mon sein, et souffle-toi en moi-m^me tel que tu étais quand tu tiras de leur gaîne les membres de Marsyas.

0 divine vertu! si tu te donnes si bien à moi, que je puisse manifester Tombre du royaume bienheureux, empreinte dans ma pensée,

Tu me verras venir à ton arbre chéii, et me couronner alors de ces feuilles dont le sujet et toi m'aurez rendu digne.

Si rarement, ô mon père! on cueille le laurier pour triompher, César ou poëte* (faute et honte des volontés humaines!),

Que lorsqu'un esprit en est avide, le feuillage du Pénée devrait répandre de la joie autour de l'heureuse divinité de Delphes.

Une petite étincelle est suivie d'une grande flamme; peutêtre après moi saura- t-on prier avec une voix meilleure, de sorte que Cyrrha daignera répondre*.

La lumière du monde parvient aux mortels par des ouvertures diverses; mais quand elle suri par cette ouverture, où quatre cercles se réunissent à trois croix,

Son cours est meilleur, et meilleure son influence; elle laçonne et marque mieux à sa manière la cire de notre monde.

Le matin était quasi ariivé là-haut par cette ouverture, et le soir ici-bas ; tout ce haut hémisphère était blanc et l'autre hémisphère noir.

Quand je vis Béatrice, tournée sur le flanc gauche, regarder le soleil : jamais l'aigle ne le regarda si fixement.

Et comme un second rayon sort du premier et remonte là-haut, pareil au pèlerin qui veut s'en retourner;

Ainsi l'action de Béatrice , pénétrant par mes yeux dam

> Gui gcmins Dorent valumquc ducumque

Cerlutini luurus. (Stat*)

- Cyrrba, pour AiK)llon, à qui celle ville clail dcdic«.

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