LE PARADIS. CHANT
ma pensée, fil naître mon action ; et, contre notre usage et notre puissance, je fixai mes yeux sur le soleil.
Beaucoup de choses nous sont possibles là-haut, qui ici ne nous sont pas possibles, par une vertu de lieu fait en propre pour l'espèce humaine.
Je ne pus longtemps supporter l'éclat du soleil; mais non si peu de temps, que je ne le visse jeter des étincelles autour de lui-même, pareil au fer qui sort bouillant de la fournaise ;
Et soudain il me parut que le jour au joiir s'ajoutait, comme si celui qui peut* avait orné le deï d'un autre soleil.
Béatrice se tenait, toute fixée par les yeux, aux roues éternelles'; et moi je fixai sur elle mes regards détournés de là-haut;
Et, à la contempler, je devins tel en moi-même que devint Glaucus à goûter de cette herbe qui le rendit compagnon des dieux de la mer.
Cette faculté de transhumaner ne se pourrait exprimer per verba^'y que cet exemple suffise donc à celui à qui la grâce réserve cette expérience.
Si j'étais seulement celui que tu as naguère créé , tu le sais. Amour qui gouvernes le ciel ! ô toi qui m'as élevé par ta lumière !
Quand le mouvement céleste, que tu éternises, ô esprit désiré! me rendit attentif à lui-même par cette harmonie que tu tempères et que tu discernes,
Il me parut qu'un si grand espace du ciel s'allumait alors à la fiamme du soleil, que pluies ou fleuves ne firent jamais un lac si étendu.
La nouveauté des sons et cette grande lumière m'embrasèrent d'un tel désir de savoir leur :<ause, que jamais je n'en ressentis d'une pointe si vive.
* Dieu.
* Lei Spborcft.
Trattimaoar tigoilicar p«r verlm Koo fi poria.
Donc elle, qui me voyait aussi bien que je me vois moimême, voulut satisfaire mon esprit tout ému; et avant que j'eusse demandé, elle ouvrit la bouche.
Et elle commença : « Tu te rends toi-même lent à comprendre par tes fausses imaginations; de sorte que tu ne vois pas ce que tu aurais vu si tu les avais secouées.
» Tu n'es plus sur la terre, comme tu le crois : la foudre, en fuyant le lieu où elle se forme, ne court pas si vite que loi en l'élevant vers ce lieu. »
Si je fus dépouillé de mon premier doute par ces souriantes et brèves paroles, je fus plus enlacé intérieurement par un doute nouveau.
Et je dis : a Déjà je me suis reposé content de ma grande admiration; mais à présent j'admire comment j'outre-passe ers corps légers. »
Elle alors, après un pieux soupir, dirigea vers moi les vL'ux avec cet air que prend une mère devant le délire de son fils;
Et elle commença : « Toutes les choses ont un ordre entre elles, et cet ordre est la forme qui fait l'univers ressemblant à Dieu.
» Ici les hautes créatures voient les traces de la force éternelle , qui est la fin pour laquelle est fait l'ordre déjà exposé.
» Dans l'ordre que je dis, toutes les créatures ont leurs inclinations, et, selon leur sort divers, avoisinent plus ou moins leur principe.
») Ainsi elles tendent vers des ports divers par la grande mer de l'être, et chacune avec l'instinct qui lui fut donné et qui la conduit :
» L'un de ces instincts porte le feu vers la lune; l'autre est un inoteui' dans le cœur des mortels; l'autre resserre et ramasse la terre en elle-même.
» El cet arc frappe non-seulement contre les créatures qui sont dépourvues d'intelligence, mais encore celles qui ont l'intellect et l'amour.
» La Providence, qui l'ordonne si sagement^ rassérène
LE t^.àlsAUlS. CHANT II. ' 4o!
toujours de sa lumière le ciel dan^ lequel roule le premier mobile qui a la plus grande rapidité ;
» Et c'est là que maintenant, comme à un site désigne^ nous porte la vertu de cette corde qui dirige tout ce qu'elle lance vei-s un but joyeux.
» \} est vrai que, comme la forme ne s'accorde pas bien des fois avec les intentions de l'art, parce que la matière est somde à répondre,
» Ainsi de cette direction dévie souvent la créatuie qui a le pouvoir, bien que poussée de la sorte, d'incliner vers un autre côté.
» Et, comme on peut voir le feu tomber d'un nuage, elle tombe de même, lorsque sa première impulsion est détournée vers la terre par le faux plaisir.
» Tu ne dois pas plus t'étonner, si j'en juge bien, de ton ascension, que tu ne t'étonnerais si, du haut d'une montagne, un fleuve descendait jusqu'au bas.
» Ce serait merveille en toi si, libre d'obstacle, tu te fusses assis au bas, comme si la flamme vive restait en repos sur la terre. »
Et puis elle releva ses yeux vers ie cieL
CHANT IL
DtMe peoèl-e avec Béatrice dans ,e corps de U Lune, première sphère. — A^ SioDs de çràcps i Dieu. — Béatrice explique au poêle la cause des iaches aperçues daas la Lune.
0 TOUS qui, désireux d'écouter, avez suivi dans une petite barque mon vaisseau qui s'avance en chantant,
Kcvirez pour revoir vos rivages! ne vous mettez pas en mer, car peut-cire, en me perdant, resleriez-vous égarés.
Les eaux où je vais entrer ne furent jamais parcourues *. .Minerve souille dans ma voile, Apollon me ëonduit, et le« leuf Muses me montrent les Ourses.
* A via Pieriduto per: gro loca aullia* «ate UriU ««la, elc. (LUCUT^
Vous autres, en petit nombre, (]ui de bonne heure avei tondu le cou vers le pain des anges, pain dont on vit ici, mais sans pouvoir s'en rassasier.
Vous pouvez bien mettre votre navire sur la haute mer en suivant mon sillage sur l'eau qui bientôt redevient unie.
Ces glorieux Argonautes, qui passèrent à Colchos, ne furent pas émerveillés autant que vous le serez, quand il? virent Jason devenu bouvier.
La soif perpétuelle et créée avec l'âme d'arriver ai^ royaume formé sur Dieu, nous emportait rapides, quasi comme vous voyez le ciel.
Béatrice regardait en haut, et moi je regardais en elle; et peut-être en aussi peu de temps qu'un dard est posé sur Tare, se détache de la noix et vole.
Je me vis arrivé en un lieu où une admirable chose tourna vers elle mes regards; or donc celle à qui mes sentiments ne pouvaient être cachés.
Se tournant vers moi, aussi gracieuse que belle : « Élève vers Dieu ton âme reconnaissante, me dit-elle, lui qui nous a transportés dans la première étoile. »
Il me paraissait que nous étions couverts d'un nuage lucide, épais, solide, et poli comme un diamant qu'aurait frappé le soleil.
La perle éternelle ' nous reçut en elle, comme l'eau, tout en restant unie, reçoit un rayon de lumière.
Puisque j'étais corps, ici-bas on ne peut comprendre comment une dimension peut en admcttie une autre , ce qui doit être si un corps péuètre dans un autre corps;
En nous donc devrait s'allumer plus vif le désir de voir cette essence, dans laquelle on voit comment notre nature l'unit à Dieu.
Là on verra ce que nous croyons par la foi, et sans démonstration; mais cela sera de soi-même manifeste, comme la vérité première en qui l'homme a croyance.
Je répondis : « Madame, aussi reconnaissant que je puii
La lune, uoiiiuice plus bas la perle éleroelle.