LE PARADIS. CHANT III
me dit Béatrice; ton pied ne s'appuie pas encore sur la vérité,
» Et, comme d'habitude, il te fait ti-e'bucher. Les figures que tu vois sont de vraies substances, ici reléguées pour avoir manqué à leur vœu.
» Donc parle avec elles, écoute et crois, car la vraie lumière qui les réjouit ne laisse jamais leurs pas s'en écarter. »
Et moi je m'adressai à l'ombre qui semblait plus disposée à converser, et, quasi comme un hopime que trop de hâte embarrasse, je commençai :
« 0 esprit heureusement créé, qui, sous les rayons de la vie éternelle, sens en toi une douceur qu'on ne comprend jamais si on ne Ta goûtée !
» Tu me rendras reconnaissant, si tu daignes me dire ton nom et votre sort à tous. » Et l'ombre tout aussitôt avec des yeux riants :
» Notre charité ne ferme point les portes à un juste désir ; elle se conforme à celle de Dieu, qui veut que toute sa cour lui ressemble.
» Dans le monde je fus une vierge religieuse^ et si ta mémoire me regarde bien, elle me retrouvera, quoique aujourd'hui plus belle.
» Tu reconnaîtras que je suis Piccarda *. J'ai été placée ici avec ces autres bienheureux, et bienheureuse je suis dans la si)hère la plus lente ».
w Nos affections, enflanmiées des seules joies de l'Esprit- Saint, se réjouissent dans l'ordre où il les a établies;
» Et ce sort qui paraît si peu élevé nous est donné, parce que nos vœux furent négligés et rompus en partie ^ »
Et moi à elle : « Sur vos admirables figuies resplendil
* Piccarda, de ta familie des Donali, de FlorcDoe*
* La luoe, suivant le système de Ptolémée.
Perche fur oeglelti Li Doslri ToU, e voti in alctto i
ۥ concetto est mtra'luitibl*.
jî iT- sais quoi de divin, qui change le pieinier aspect qu'on a u'-inlé de vous.
» Aussi je n'ai pas été prompt à me souvenir : mais à pri'sont je m'aide de ce que tu me dis, de sorte que de le reconnaître m'est chose phis facile.
» Maisj dis-moi, vous qui êtes heureuses dans cette sphère, désirez-vous un lieu plus élevé pour mieux voir Dieu, pour mieux l'aimer et en être mieux aimées ? »
Elle sourit un peu avec les autres ombres; ensuite ellç me répondit si joyeuse, qu'elle semblait brûler de rameur du premier foyer :
« Frère, une vertu de charité calme notre volonté, et celte vertu ne nous fait vouloir que ce que nous avons, et ne nous donne la soif d'aucun autre bien.
» Si nous désirions être plus élevés, nos désii s ^Liaïunt en désaccord avec la volonté de celui qui nous rassemble Ici;
» Désaccord que n'admettent point les sphères célestes. Tu verras, si tu remarques bien leur nature, qu'il est nécessaire jci de vivre dans la charité :
)) Et même il est essentiel à noire existence bienheureuse de se tenir dans la volonté divine, de manière que toutes nos volontés se résolvent en une seule.
» Que nous soyons rangés de degré en degré dans ce royaume, cela plaît à tout le rovaume, comme au roi, dont la volonté fait notre volonté.
» Dans sa volonté est notre paix; elle est cette mer où tout vient se jeter , et ce qu'elle a créé, et ce que fait la nature. »
Alors il me fut clair que tout lieu dans le ciel est Paradis, quoique la grâce du bien suprême n'y pleuve pas de la même façon.
Mais, comme il advient qu'on est rassasié d'un mets, et que d'un autre mets on sente encore le désir, de sorte aii'(,n redemande de celui-ci, et que de l'autre on refuse
Ainsi je fis du geste et de la parole, afin d 'apprend le on
te PARADIS. 'HANT I!I. 45&
cette âme quelle fut la toile jusqu'au bout de laquelle elle ne poussa point la navette.
«Une vie parfaite, un mérite éminent, me dit-elle, placent plus haut que nous dans le ciel une femme , selon la règle de laijuelle on s'habille et Ton se voile dans votre monde * ,
» Afin jusqu'à la mort de veiller et de dormir avec l'époux qui accepte tout vœu que la charité conforme à son désir.
» Pour la suivre je m'enfuis du monde toute jeune, je m'enfermai sous son habit, et je promis de suivre la voie de son ordre;
» Puis des hommes, plus habitués au mal qu'au bien, m'enlevèrent de la douce clôture : Dieu sait quelle fut ensuite ma vie.
» Pour cette autre splendeur qui se montre à toi , à ma droite, et qui brille de toute la lumière de notre sphère,
» Ce que je dis de moi, elle le pense d'elle : elle fut religieuse, et l'on a de même ôté de sa tête l'ombre des bandeaux sacres.
» Mais quand elle fut retournée dans le monde, contre son gré et contre ses bonnes habitudes, elle ne fut jamais dépouillée du voile de son cœur.
» C'est la lumière de la grande Constance*, qui, du second orgueil de la Souabe, engendra le troisième, et la dernière puissance de cette race. »
Ainsi parla Piccarda; ensuite elle commença 1* Ave Maria, tout en chantant, et, tout en chantant, elle s'évanouit, comme à travers l'eau sombre une chose pesante.
Mes regards, qui la suivirent autant que possible, se toiuTUircnt, lorsqu'ils l'eurent perdue, vers le but d'un plus grand désir,
l:!t se dirigèrent tout entière sur Béatrice; mais celle-ci
' Sainte Claire, de l'ordre des Pranciscaiocs, auquel a|)parl«naU Piccarda. • Fille de Rogor, roi de Pouillc et de Sicile; (kinsUMC filt Urée itt «OB om- •Mtére à Palcrmc cl marice 4 l'empereur Ucnri VI
460 LA riVINE COMÉDIE.
jeta de tels éclairs devant mes yeux, que d'abord ils ne purent supporter cette vue; Et cela me rendit plus lent à l'interroger.
CHANT IV
Dante e»t encore dans la planète de la Lune. — La, Béatrice loi révèle denv utritt's : la (iremière, où est le séjour des Bieoneureox ; la seconde, touchant la diiïerence entre la volonté mixte et la volonté absolue. — Le poète demande & son guide s'il est un moyen de salii/aire à des vœux qui n'ont pas été accomplis.
Entre deux mets placés à égale distance et attirant également, un homme libre de choisir mourrait de faim avant de porter l'un d'eux à ses dents ;
De môme se tiendrait un agneau entre les désirs de deux loups féroces, il tremblerait également; de même se tiendrait un chien entre deux daims*.
Donc, si je me taisais, je ne m'en repens pas : également suspendu entre mes drîtes, ce silence était nécessaire; je ne m'en loue pas non plus.
Je me taisais; mais mon désir était peint sur mon visage^ et ma demande s'y montrant, apparaissait plus chaude qu'elle n'eût été dans des paroles.
Béaliice fit ce que fit Daniel en délivrant Nabuchodonosor de cette colère qui l'avait rendu injustement cruel.
Et elle dit : « Je vois bien comme deux désirs contraires t'attirent ; ton souci se lie lui-même si fortement, qu'il ne peut »e développer au dehors.
» Tu argumentes ainsi : si la bonne volonté dure, par
• Imité d'Ovide
Tigns ut, audilis diveisà valle duorum Exslimuiala famé mu^itibus armcntorum, Ifescil utro xtius ruât, etc.
[Metam., lib. V.)
LE PARADIS CH\NT IV. 46î
quelle raison la violence d'autrui diminuerait-elle la mesure de mon mérite?
)) Et une autre occasion pour toi de douter, c'est que les âmes semblent retourner aux étoiles, selon la sentence de Platon ».
» Telles sont les questions qui pèsent également sur ta Tolonté; donc, je traiterai d'abord celle qui a le plus de fiel.
» Entre les séraphins, celui qui pénètre le plus en Dieu, Moïse, Samuel, ou l'un des deux Jean (celui que tu voudras prendre), je ne dis point Marie,
» Tous ces séraphins n'ont pas leur banc dans un autre ciel que ces esprits qui viennent de t'apparaître , et n'ont pas pour leur existence plus ou moins d'années.
)) Mais tous embellissent le premier cercle, et ils ont la vie différemment douce, selon qu'ils sentent plus ou moins l'éternel Esprit.
» Ces âmes se sont montrées ici, non parce que cette sphère leur a été destinée, mais pour te montrer, parmi les sphères, quelle est la moins élevée.
T) C'est ainsi qu'il convient de parler à votre esprit, parce qu'il ne saisit que par les sens ce qu'il rend ensuite digne de l'intelligence*.
» Pour cela l'Écriture condescend à vos facultés, elle attribue à Dieu des pieds et des mains, et elle entend tout autre chose.
» Et la sainte Église vous représente sous des apparences humaines, Gabriel et Michel, et l'autre qui guérit Tobie.
« Ce que Timée' pense des âmes n'a point de rapport avec ce qui se voit ici, car il paraît penser comme il parle.
» Il dit que l'âme retourne à son étoile, croyant qu'elle en fut détachée quand la nature l'unit à une forme.
» Et peut-être son opinion est-elle autre que les mots ne la rendent, et elle peut avoir une intention qu'il ne faut pas railler.
* Voir le Timt4.
* Niliil est in intellectu, quin priii» fuerit ia mbm.
* C'e>l-à-4irn Platon dan* le TimU.
462 LA divi.m: comédie.
» S'il entend que l'honneur et le blâme de l'influence retournent à ces sphères, peut-être son arc a-t-il touclié quelque vérité.
» Déjà ce principe mal entendu a égaré quasi tout le monde, de sorte qu'on a couru adorer Mercure, Jupiter et Mars.
» L'autre doute qui f agite a moins de venin, car sa mv fignité ne pourrait pas t'écarter de moi.
» Que notre justice paraisse injuste aux yeux des moitels, c'est un argument de foi, et non de méchanceté hérétique.
» Mais comme votre entendement peut bien pénétrer jusqu'à cette vérité, je vais te rendre satisfait, selon que tu le désires.
» Si la violence amve quand celui qui l'endure ne 86 prête en rien à celui qui le force, ces âmes ne sont pas excusées par cette violence;
» Car la volonté, si elle ne le veut, ne s'éteint pas; mai» elle fait comme la nature fait dans le feu, quand même la violence l'abattiait mille fois.
» C'est pourquoi si la volonté se plie un peu ou beaucoup, elle cède à la force ; ainsi firent ces âmes, puisqu'elles pouvaient retourner au saint lieu.
» Si leur volonté était restée entière, comme celle qui tint Laurent sur le gril, et celle qui rendit Mucius si dur pour sa main *,
» Elle les aurait reportées, sitôt qu'elles furent libres, dans le chemin d'où elles avaient été enlevées; mais une ai solide volonté est trop rare.
» Par ces paroles, si tu les as recueillies comme tu le devais, est détmit l'argument qui t'aurait encore importuné plusieurs fois.
» Mais à cette heure un autre mauvais pas vient à 1% tra-
Urere qaain potuit contempto Muciu* igné, Haoc 8pecU>.'e manum Porscnna noo poioiU