LE PARADIS. CHANT XII
V Dans cette partie du globe* où se lève le doux zéphyr poiu* ouvrir les feuilles nouvelles dont se revêt l'Europe;
M Non trè'j-loin du battement de ces ondes derrière lesquelles, pi^ndant sa longue fuite, le soleil se cache quelque» '"ois à tous les hommes,
» Est situe'e la fortunée Callaroga*, sous la protection du g^and écu sur lequel le lion soumet et est soumis'^.
» Dans ce lieu naquit l'amant passionné de la foi chréxienne, le saint athlète, doux aux siens, dur aux ennemis;
" Et dès qu'elle fut créée, son âme fut remplie d'une vertu si vive, que, dans le sein de sa mère, il la rendait prophète.
» .\près que les épousailles furent accomplies, sur les fonts sacrés, entre lui et la foi, épousailles où ils se datèrent d'un salut mutuel,
w La Dame qui donna pour lui l'assentiment vit en songe le fruit admirable qui devait sortir de lui et de ses héritiers;
» Et pour qu'il fût visiblement ce qu'il était, un esprit descendit pour lui donner le nom de celui qui le possédait tout entier :
» Dominique il fut appelé * ; et j'en parle comme de l'agriculteur que le Christ choisit pour l'aider dans son jardin.
» Il parut bien pour l'envoyé et le familier du Christ, car le premier amour qu'il manifesta fut p§ur le premier conseil que le Christ a donné.
» Plusieurs fois sa nourrice le trouva éveillé et agenouillé à terre, comme s'il eût dit dans son silence : « Je suis venu pour cela. »
» 0 toi, son père, justement nommé Félix! ô toi, sa
' Bd Btpagne.
' Ou nannil «aint Domlniqae, anode ItTO, aujourd'hui Calahorr». • Les arme» de Catlille • c !■ cbe toggiacc il leonc c sog^ioga. » — Voir l'Àf» «rial de Caslille.
bomiDioit
mère, jnsfement nommée Jeanne! si l'inteiprétation de vo» noms est celle qu'on leur donnée
» Lui , ce ne fut pas pour ce monde , pour lequel on se faftiguo à sïmre les leçons d'Ostie et de Taddeo, mais pour l'amour de la vraie manne*,
» Qu'en peu' de temps il de^'int xm grand docteur; alors il se mit à cullrver la vigne, qui perd vite sa verdure si le vigneron ne fait pas son devoir.
» Et étant venus vers ce siège, autrefois plus secourable aux pauvres (faute dont je n'accuse pas le saint-siëge, mais celui qui l'occupe et qui forligne*)^
» 11 ne demanda pas des dispenses, afin de ne rendre que deux ou trois pour six; il ne demanda pas le premier bénéfice vacant; non décimas quœ sunl paiiperum Dei;
» Mais la permission de combattre contre les hérésies du monde, pour la semence d'où sont nées les vingt-quatre plantes qui s'élèvent autour de toi^.
» Puis, avec sa doctrine et sa volonté tout ensemble, il entra dans son office apostolique comme un torrent qu'une som'ce élevée précipite.
» Et son impétuosité attaqua plus vivement les rejetons de l'hérésie, là où les résistanci'S étaient plus fortes.
» De lui sortirent ensuite divers ruisseaux qui arrosent le jardin catholique, si bien que ses arbrisseaux en sont plus vivants.
» Si telle fut Tune des roues du char sur lequel l'Église %e défendit, ^et vainquit les adversaires sortis de sa propre ]»té,
» Tu devrais connaître sans peine l'excellence de l'autre Toue"^, dont Thomas, avant ma venue, t'a parlé avec tant d'éloges.
» Mais l'ornière que creusa la partie éJevée de sa circon-
* Fëlix, c'csl-à-dire Heureux; Jeanne, en hébreu, favorisée île la Grice.
* Le cardinal Ostiense, c'est>a-<lire d'Ostiâ^ qui a fait un livre «m ie» decr^talet; Taddeo, médecin de Ploreace.
* Boniface VI M.
Les vingt-(|ualre Bienheureas.
*6«iot François (VA&.«i&e.
LE PARADIS. CHAirr XII. 49S
térence est abandonnée, de sorte qu'où était le bien maintenant est le mal.
» Sa famille, qui posait fidèlement les pieds siu* les traces de François, a tellement changé sa marche, qu'elle met la pointe du pied où il mettait les (alons.
» xMais on verra vite la moisson née de la main^Tse culture , quand Tivraie se plaindra qu'on ne la porte pas au grenier.
T) Je conviens qu'en cherchant feuille à feuille dans notre volume, on trouverait encore une page où on lirait : « Je «ris tel que j'ai été. »
» Mais ce ne serait ni à Casale, ni à Aquasparta, d'où sont venus deux hommes dont l'un relâdie trop 2t l'antre resserre trop la règle.
» Pour moi, je suis la ^ie de Bonaventure, de Bagnoregio; dans les grands offices où l'on ra'éleva j*ai toujours négligé les soins temporels.
I) Illuminato et Augustin sont ici'; ils furent les premiers des pauvres déchaussés qui, portant le cordon, devinrent les amis de Dieu.
» Hugues de Saint-Victor est ici avec eux*, et PieiTe Mangiadore', et Pierre l'Espagnol, lequel brille sur terre dans ses douze livres;
» Le prophète Nathan est ici , et le métropolitain Chrysostôme*, et ce Donatus' qui daigna mettre la main au premier des arts ;
» Puis Raban; et à mon côté brille Joachim, abbé de Calabre, doué de l'esprit prophétique.
M J'ai dû louer ce grand paladin de l'Église, tant j'étais ému par l'ardente sympathie et le doux parler de frère Thomas,
» Dont s'émeut avec moi toute celte compagnie »
' Deax reli^iMs d« SaiotrPnnçoii.
■Prieur de 8îinl-VicUr-lct-P4ri$, mort en ll«.
*0u Comcttor. IIiilr.«'i<-n erclrsiadiquc, ne en Loml)ardi<i.
* Àrchtnèqne de CMMUmlinnpltv
*Vm irammairico. tnallrc de âaint Jcr^»^
5'^' LA DIVINE COMEItlF,
CHANT XIII
le poëlP 'jil une nouvelle description des brillantes couronncf , de leurs dï^nseo et de Iciifs conccrls. — Après quoi il demande à saint Thomas d'Aquin d* lai expliquer quelques paroles renfermées au dixième chant.
Qu'il s'imagine celui-là qui veut bien comprendre ce que je vis alors, et, pendant que je parle, qu'il conserve cette image aussi ferme qu'un rocher;
Qu'il se représente, dis-je, quinze étoiles illuminant d'une telle clarté diverses parties du ciel, qu'elles pénètrent l'air le plus dense et le plus épais;
Qu'il s'imagine ce char auquel l'espace de notre ciel est assez étendu pour que de jour et de nuit son timon tourne et ne disparaisse pas;
Qu'il s'imagine la bouche de cette corne, commençant à la pointe de l'axe autour duquel tourne la première sphère ;
Qu'il s'imagine que ces étoiles, en se réunissant, ont formé dans le ciel deux signes pareils à celui que forma la fille de Minos, lorsqu'elle sentit le froid de la mort ' ;
Puis, que l'un de ces signes a ses rayons confondus dans les rayons de l'autre , et que tous deux tournent de telle manière qu'ils vont en sens contraire :
Alors il aura comme l'ombre de la vraie constellation et de la double danse qui se mouvait autour du point où j'étais placé;
Car ce que je vis l'emporte autant sur ce que nous voyons d'ordinaire, que le mouvement du ciel, qui dépasse en rajiidité tous les autres, l'emporte sur le mouvement de la Cliiana*.
Là on chantait, non Bacchus et Péan, mais trois personnes dans une nature divine, et dans une seule personne l'union de la nature divine à la nature humaine.
* La cotironno d*Arian>^, mise par Baccbus parmi les ooDslellatJons. (Ovid«u)
* Rivière de Toscan».
LE PARADIS. CHAM XllI. !
Le chant ei les danses prirent fin, et vers nous se tournèrent les saintes lumières, se félicitant de passer d'un soin à un autre.
Puis rompant le silence au milieu de l'accord de ces dieux, la lumière par qui me fut racontée l'admirable vie du pauvre de Dieu*
Me dit : « Puisqu'une partie du blé est battue* et que déjà son grain est serré, le deux amour m'invite à en battre l'autre partie.
» Tu crois que dans cette poitrine d'où une côte fut tirée pour former la belle bouche dont le palais coûta si cher au monde',
» Et que dans cette poitrine* qui, percée d'un coup de lance, satisfit tellement à la justice de Dieu, qu'elle fit penclicr la balance du côté de ses mérites, malgré le poids de nos fautes,
5) Fut versée autant de lumière qu'il en est accordé à la nature humaine, par cette grande vertu qui les fit Tune et l'autre :
» Ainsi tu t'étonnes de ce que j'ai dit ci-dessus, er^ racontant que le bienheureux enfermé dans la cinquième sphère n'eut jamais son second.
» Maintenant ouvre les yeux à ce que je te réponds, et tu verras que la croyance et mon dire seront à la vérité comme est le centre à tous les points du cercle.
» Ce qui ne meurt pas et ce qui peut mourir n'est qu'une splendeur de celle idée qu'enfante, en aimant, Notre-Seigiieur.
» Car cette vive lumière* qui sort de la Puissance radieuse, mais ne s'en détache pas non plus que l'Amour, dont le rapport forme leur trinité,
•> Réunit, par un elfet de sa bonté, ses rayons sur neuf
' F.iiiit Thomas d'Aqain, par qni Tut racoolée U vie de tainl Franco».
• PiiMjuf Ion iiremier doute c»t écUitci.
• fcv.-.
• U (wiitrine su Ckiiik
• U Verbe.
802 LA DIVINK COMKniK.
sphères, comme dans un miroir; mais en restant KiteriiCr lement une.
)) De là elle descend jusqu'aux dernières puissances, diminuant tellement de force , d'acte en acte , qu'elle ne crée plus que des êtres éphémères.
» El par ces êtres j'entends les choses engendrées , que le ciel par son mouvement produit avec ou sans germe.
» La matière de ces êtres et la cause qui les produit n'ont pas un seul mode d'agir , et partant sous leur empreinte particulière l'idée divine paraît plus ou moins;
)) D'où il advient que le même arbre donne , selon l'espèce, des fruits bons ou mauvais, et que vous naissez avec des inclinations diverses.
» Si la matière était conduite à point , et si le ciel était dans sa vertu suprême, la beauté idéale paraîtrait tout entière;
» Mais la nature donne toujours une empreinte imparfaite, semblable dans ses œuvres à l'artiste qui a bien la pratique de l'art, mais dont la main tremble.
» Donc, si l'ardent amour dispose et fait descendre les vifs rayons de la première vertu , toute perfection sur ce point est atteinte.
» Ainsi fut faite autrefois la terre, vraiment digne de toute perfection animale, ainsi la Vitrge conçut sans souillure.
» Partant, j'approuve ton opinion, car jamais l'humaine nature ne fut ni ne sera ce qu'elle fut dans ces deux personnes.
» A présent, si je n'allais pas plus avant, tu commencerais par t'écrier : « Comment donc celui-ci fut-il sans égal » ? »
» Mais, pour faire bien apparaître ce qui ne paraît pas, songe quel il était, et quelle cause l'excita à demander, lorsqu'il lui fut dit : « Demande ! »
» Je n'ai point parlé de façon que tu ne puisse» voir cUi