UN DES ASSISTANTS
Il est certain que cela ne fait pas mourir ; au contraire.
LA DAME
En vérité ^ dès qu'il y a du danger on denfiit sati^aire à ces deyoird-îà. Les malades ne l^nçoi^ vent pas apparemment combien il est dftr poui^ ceux qui les entourent , et combien K^pendÀrt il est indispensable de leur en faire la proposition.
LE DOCTEUR
*Je sors de chez un malade qui me dit ^ il y èL deux jours : Docteur, comment me trouvez-vous? -r— . Monsieur, la fièvre est forte , et les redoiAlements fréquents. — Mais croyez-vous qu'il en survi|;nne un bientôt? — Non, je le crains seulement pour ée soir. — Cela étante je vais faire aireitir un ceitain hoinmé avec lequel j'ai une petite affaire partidùlière , ûûû dé la terminer péildftnt que j'ai endore toute ina tête. ... Il se' confes^ ; 11 teçét tous ^8 6Mtèménts. Je rèriA^ lé ^!r, potot «t^ redoublement. Hier il était mieux; aujourtfh»!
5" JACQUES
il est hors d'affaire. J'ai yu beaucoup de fois dans Je courant dé ma pratique cet eiret4à des sacrements.
LE MALADE^ à BOTi domestique^
Apportez-moi mon poulet.
JACQUES
On le lui sert^ il veut le couper et n'en a pas la force ; on lui en dépèce FaUe en petits morceaux ; il demande du pain^ se jette dessus^ fait des efforts pour en mâcher une botichëe^ qu'il ne saurait ayaler y et qu'il rend dans sa serviette ; il demande du vin pur; il y mouille les bords de ses lèvres ^ et dit : Je me porte bien. . • • Oui ^ mais une demi-heure après il n'était plus.
LE MAÎTRE
Cette dame s'y était pourtant assez bien prise. . . {!t te9 amours?
JACQUES
Et la condition que vous avez acceptée ?
LE MAÎTRE
J'entends. .;.. Tu es installé au château de Desglands ^ et la vieille commissionnaire Jeanne a ordonné à sa jeune fille Denise de te visiter quatre fois le jour^ et de te soigner. Mais avant que d'aller en avant ^ difr-moi y Denise avait-elle soa pucelage ?
LE FATALIME. 5i5
JACQUES^ en toussant* Je le crois.
LE MAÎTRE
Et toi ?
JACQUES
Le mien^ il y avait beaux jours quHl courait les champs. '
LE MAÎTRE
Tu n'en étais donc pas à tes premières amours ?
JACQUES
Pourquoi donc?
LE MAÎTRE
C'est qu'on aime celle à qui on le donne , comme on est aimé de celle à qui on le ravit.
JACQUES
Quelquefois oui , quelquefois non.
LE MAÎTRE
Et comment le perdis-tu ?
JACQUES
Je ne le perdis pas; je le troquai bel et bien.
pis-moi uii mot de ce troc-là.
3^4 «JACQUES
JACQUES
Ce sera le premier chapitre de Saint Luc , une kirielle de genuit à ne pomt finir, depuis la première jusqu'à Denise la dernière (i).
LE MAÎTRE
Qui crut Tavoir et qui ne Feut point.
JACQUES
Et avant Denise, les deux voisines de notre chaumière.
LE MAÎTRE
Qui crurent ravoir et qui ne Teurent point.
JACQUES
Non.
LE MAITRE
Manquer un pucelage à deux, cela n'est pas . trop adroit.
JACQUES
Tenez , mon maître , je devine , au coin de votre lèvre droite qui se relève, et à votre narine gauche qui se crispe , qu'il vaut autant que je fasse la chose de bonne grâce ^ que d'en être prie'; d'autant que je sens augmenter mon mal
(i) Jacques se trompe , peut-être à dessein ; les quarante genuit sont de Saint Matthieu , Ghap. !«'. Édît".
LE FATALISTE. 3i5
de gorge > que la suke de mes amours sera longue 5 et que je n'ai guère de courage que pour un ou deux petits contes.
I^E MAÎTRE
Si Jacques voulait me faire un grand plaisir....
JACQUES
Gomment s'y prendrait-il?
LE MAÎTRE
Il débuterait par la perte de son pucelage.
Veux-tu que je te le dise? J'ai toujours été friand du récit de ce grand événement.
JACQUES
Et pourquoi , s'il vous plaît ?
C'est que de tous ceux du même genre , c'est le seul qui soit piquant ; les autres n'en sont que d'insipides et commuqes répétitions. De taus les péchés d'une jolie pénitente j je suis sâr que le confesseur n'est attentif qu'à celui-là.
JACQUES
Mon maître^ mon maître , je vois que vous avez la tête corrompue , et qu'à votre agonie le diable
5i6 JACQUES
pourrait bien se montrer à tous sous la même forme de parenthèse qu'à Ferragus (i).
LE MAÎTRE
Cela se peut. Mais tu fus déniaise ^ je gage^ par* quelque vieille impudique de ton TÎUage ?
JACQUES
Ne gagez pas ^ vous perdriez.;
LE MAÎTRE
Ce fut par la servante de ton curé ?
JACQUES
Ne gagez pas , vous perdriez encore..
LE maître; Ce fut donc par sa nièce ?
JACQUES
Sa nièce crevait d'humeur et de dévotion y deux:
(i) L'auteur ne Teut point ici parler du Ferragus de rArioste dans YOrlando Furioso; mais de celui que Forti-Guerra a introduit dans son RicciardeUo. Ce papelard devenu hermite y est indignement mutilé par la main de Renaud :
Le traître ayec un couteau de boucher M'a fait eunuque
dit Ferragus avec douleur. A son agonie, le Diable , qui le trouve de bonne prbe , vient lui représenter l'instrument dont la jalousie, avait armé la main de son ancien compagnon d'armes. Ëdit*.
LE FATALISTE. 5ij
qualités qui Tont fort bien ensemble , mais qui ne me vont pas.
LE MAÎTRE
Pour cette fois je crois que j'y fuis.
JACQUES
Moi , je n'en crois Aen.
LE MAÎTRE
Un jour de foire ou de marche....
JACQUES
Ce n'était ni im jour de foire , ni un jour de marché.
LE MAÎTRE
Tu allas, à la Tille*
JACQUES
Je n'allai point à la ville.
Et il était écrit là - haut que tu rencontrerais dans une taverne quelqu'une de ces créatures obligeantes ; que tu t'enivrerais....
JACQUES
J'étais à jeun ; et ce qui était écrit là - haut , c'est qu'à l'heure qu'il est vous vous épuiseriez en
3i8 JAdQUES
fausses conjectures ; et que tous gagneriez un défaut dont vous m'avez corrigé , la fureur de deviner , et toujours de travers. Tel que vous me voyez, monsieur, j'ai été une fois baptisé.
LE MAÎTRE
Si tu te proposes d'entamer la perte de ^ ton pucelage au sortir des fonds baptismaux , nous n'y serons pas si tôt.
JACQUES
J'eus donc un parrain et ime marraine. Maître Bigre , le plus fameux charron du village, avait un fils (i). Bigre le père fut mon parrain, et Bigre le fils était mon ami. A l'âge de dix-huit à dixneuf ans nous nous amourachâmes tous les deux k la fois d'une petite couturière appelée Justine^ Elle ne passait pas pour autrement cruelle; mais «lie jugea à propos de se signaler par un premier dédain , et son choix tomba sur moi.
LE MAÎTRE
Voilà une de ces bizarreries des femmes , auxquelles on ne comprend rien.
Tout le logement du charron maître Bigre , mon parrain , consistait en une boutique et une
(i) On trourera , à la p. 332 , l'histoire du nom de la famille fiigre. Édit*.
LE FATALISTE. Sig
soupente. Son lit était au fond de la boutique. Bigre le fils , mon ami , couchait sur la soupente y à laquelle on grimpait par une petite échelle y placée à peu près à égale distance du lit de son père et de la porte de la boutique.
Lorsque Bigre mon parrain était bien endormi, Bigre mon ami ouvrait dpucement la porte , et Justine ^xontait à la soupente par la petite échelle. Le lendemain > dès la pointe du jour , avant que Bigre le père fût éveillé y Bigre le fils descendait de la soupente , réouvrait ta porte, et Justine s'évadait comme elle était entrée.
LE MAÎTRE
Pour aller ensuite visiter quelque soupente ^ la sienne ou une autre.
JACQUES
Pourquoi non ? Le commerce de Bigre et de Justine était assez doux ; mais il fallait qu'il fût troublé : cela était écrit là-haut^ il le fut donc.
L£ MAIxRS.
Par le père ?
Non.
LE MAÎTRE
Par la mère ?
320 JACQUES
JACQUES
Non , elle était morte.
liE MAÎTRE.
Par un rival ?
JACQUES
Eh ! non ^ non ^ de par tons les^ diables ! non^ Mon maître ^ il est écrit là-haut que tous en avez pour le reste de tos jours ; tant que vous vivreit vous devinerez , je vous le répète , et vous devi* nerez de travers.
Un matin , que mon ami Bigre , plus.fatigué qu'à l'ordinaire ou du travail de la veille y ou du plaisir de la nuit ^ reposait doucement entre les bras de Justine y voilà une voix formidable qui se fait entendre au pied du petit escalier : Bigre ! Bigre ! maudit paresseux ! V Angélus est sonné y il est près de cinq heures et demie : et te voilà encore dans ta soupente ! As-tu résolu d'y rester jusqu'à midi? Faut-il que j'y monte et que je t'en fasse descendre plus vite que tu ne voudrais? Bigre ! Bigre ! — M<m père ? — Et cet essieu après lequel ce vieux bourru de fermier attend ; veux^tu qu'il revienne encore ici recommencer son tapage? — Son essieu est prêt , et avant qu'il soit un quarts d'heure il l'aura .... — Je vous laisse à juger des transes de Justine et de mon pauvre ami Bigre le fils.
Le fataliste. Sa
LE MAÎTBE.
Je suis sur que Juâtine se promit bien dé ne plus se retrouver sur la soupente , et qu'elle y était le soir méme^ Mais comment en so^tira-^-elle ce matin ?
JACQUES
Si vous vous mettez en devoir de le deviner , je me tais • . . Cependant Bigre le fils s'était précipite du lit^ jambes nues^ sa culotte à la main > et sa veste sur son bras. Tandis qu'il s'habille , Bigre le père grommelé entre ses dents. Depuis qu'il* s'est entêté de cette petite coureuse , tout va de travers*' Cela finira ; cela ne saurait durer ; cela commence à me lasser. Encore si c'était une fille qui en valût la peine ; mais une créature ! Dieu sait quelle créature ! Ah ! si la pauvre défimte , qui avait de l'honneur jusqu'au bout des ongles^ voyait cela ^ il y a long-temps qu'elle eut bàtonné l'un , et ai>raché les yeux à l'autre au sortir de la grand'messe sous le porche , devant tout le monde ; car rien ne l'arrêtait : mais si j'ai été trop bon jusqu'à présent^ et qu'ils s'imaginent que je continuerai ^ ils se trompent»
LE MAÎTRE
Et ces propos , Justine les entendait de la soupente ?
ROMÀKS. TOMKII. 21
322 JAOQUtS
JACQUES
Je n'en doute pas. Cependant Bigre le fils s'eû était allé chez le fermier^ avec son essieu sur l'ëpaule ^ et Bigre le père s'était wM'k l'ouvrage. Après quelques coups de doloire , son nez lui demande une prise de tabac; il cherche sa tabatière dans ses poches ^ au chevet de son lit; il ne la trouve«poiiit«. C'est ce coquin y dit**il ^ qui s'en est saisi tfomme de coutume; voyons s'il Ae l'aura
point laissée là-haut Et le voilà qm monte à
kl saiipénte. Un mokhent après il s'aperçoit que sa pipe et aon couteau, lui inanqttieni; et il remonte à la^oii|>eBte.
Li£ maItice.
JiCQVES.
l^le avait ramassé ses vêtements à la bâte ^ et s'était glissée sous le lit, où. elle était éteodue à plat ventre , plus morte que vive.
liE MlÎTRE.
Et ton ami^^îg^e le fils ?
JACQUES
Son essieu rendu , mis en place et payé, il était accouru chez moi , et m'avait exposé le terrible embarj^as où il se trouvait. Après m'en être un peu amusé, écoute, lui dis-je. Bigre, va te pro-
LE PATALiSTÉ. iaS
mener par le village^ oik tu voudras > je te tiKrai d'affaire. Je ne fe demande qu'une chose j c'est dé m'en laisser le temps. /.. Vous souriez > monsieur^ qii'çst-ce qu'il y a ? -
LE MAÎTRE
Rien.
JACQUES
Mon ami Bigre sort. Je m'habille i car jè n'ëtaia pas encore lève. Je vais chez sop^ père y qui n^ m'eut pas plutôt aperçu , que pousseintr un cri dé' liurprise et de joie , il me dit : Eh ! filleul ^ tè voilà ! d'où, sors-tu,. et que viçns-tu faire ici 4èsi grand matin ?. . . . Mon parrain Bigre avait vraiment de l'amitié pour moi ; aussi lui rëpondis-jè^ avec franchise : Il ne s'agit pas de savoir d'oii je sors, mais comment je rentrerai chez nous. — Ah ! filleul y tu deviens libertin ; j'ai bien peur .que Bigre et toi ne fassiez la paire. Tu as passe la nuit dehors. — Et mon père n'entend pas ra}Son sur ce point. — Ton père a raison, filleul, de ne pas entendre raison là-dessus. Mais coçimençons par déjeuner, la bouteille nous avisera.
lE MAÎTBE.
Jacques , cet homme était dans les bons principes.
%Te lui répondis que je n'avais ni besoin ni envié
5^4 JACQUES
de boire ou de manger^ et que je tombais de las-^ situde et de sommeil. Le vieux Bigre ^ qui de son temps n'en cédait pas à son camarade^ ajouta en ricanant : Filleul^ elle était jolie > et tu t'en es donné. Écoute : Bigre est sorti ; monte à la soupente^ et jette-toi sur son lit. • • • Mais un mot ayant qu'il revienne. C'est ton ami ; lorsque vous vous trouverez tête à tête, dis-lui que je suis mécontent , très-mécontent. C'est une petite Justine que f u- dois connaître ( car quel est le garçoa dû village qui ne la connaisse pas?) qui me l'a débauché ; tu me rendrais un vrai service , si tu le détachais de cette créature. Auparavant c'était ce qu'on appelle un joli garçon; mais depuis qu'il a
fait cette malheureuse connaissance Tu ne
m'écoutes pas ; tes yeux se ferment ; monte , et va te reposer.
Je monte, je me déshabille, je lève la couverture et les draps, je tâte J)artout, point dé Justine. Cependant Bigre, mon parrain, disait : Les enfants ! les maudits enfknts I n'en voilà-t-il pas encore un qui désole son père? Justine n'étant pas dans le lit, je me doutai qu'elle était dessous. Le bouge était tout-à-£ait obscur. Je me baisse, je promène mes mains, je rencontre un de ses bras, je la saisis, je la tire à moi; elle sort c^e dessous la couchette en tremblant. Je l'embrasse , je la rassure, je lui fais signe de se coucher. Elle joint ses deux mains, elle se jette à mes pieds, elle
serre mes genoux. Je n'aurais peut-être pas résisté à cette scène muette, si le jour Feût éclairée^ mais, lorsque les ténèbres ne rendent pa^ tiïnide^ elles rendent entreprenant. D'ailleurs 3 j'avais .ses anciens mépris sur le cœur. Four toute réponse je la poussai vers l'escalier qui conduisait à JU boutique. Elle en poussa un cri de frayeur. Bigrè
qui l'entendit, dit : Il rêve Justine s'éva-
npuit; ses genoux se dérobent sous elle; dans son délire elle disait d'upe voix étouffée : Il va venir. . . . il vient.... je l'entends qui monte.... je suis perdue»! Non, non, lui répondis-je d'une voix
étouffée , remettez-vous , taisez-vous, et couchezvous Elle persiste? dans son refus ,• je tiens
ferme : elle se résigne : et nous voilà l'un à côté de l'autre.
LE MAtÎTRï:.
Traître ! scélérat ! sais-tu quel crime tu vas commettre ? Tu vas violer cette fille, sinon par Ta force , du moins par la terreur. Poursuivi au tribunal des lois , tu en éprouverais toute la rigueur réservée aux ravisseurs.
JACQUES
Je ne sais si je la violai , mais je sais bien que je ne lui fis point de mal , et qu'elle pe m'en iit point. D'abord en détournant sa bouche de mes baisers , elle l'approcha de mon oreille , et me dit tout bas : Non, non, Jacques, non.... A ce mot, je fais sem-
^aB JACQUES
blant 4e sortir du lit, et de m'avancer vers Fes-T calier.EUe me retint, et me dit encore à Toreille : Je ne vous aurais jamais cru si mçchant ; je vois quHl ne faut attendre de vous aucune pitié; mais[ du moins promettez-moi y jurez-moi, . . . — Quoi ? rr- Qïie Bigre n'en saura rien.
LE MAiTBE.
Tu promis , tu juras, et tout alla fort bien.
JACQUES
Et puis très-bien encore.
Lf: HAiTR£r
Et puis encore très-bien?
JACQUES
C'est précisément comme si vous y aviez été.
Cependant, Bigre mon ami, impatient, soucieux et las de rôder autour de la maison sans me rencontrer, rentre chez son père, qui lui dit avec humeur : Tu as été bien long-temps pour rien.... Bigre lui répondit avec plus d'humeur encore: Est-ce qu'il n'a pas fallu allégir par les deux bouts ce diable d'essieu qui s'est trouvé trop gros? — Je t'en avais averti ; mais ta n'en veux jamais faire qu'à ta tête. *— C'est qu'il est plus aisé d'en ôter que d'en remettre. —* Prends cette jante, et va la finir à la porte. — Pourquoi à la porte ? — Cest que le bruit de l'outil réveillerait Jacques ton
LE FATALISTE. liy
ami. — Jacques ! . . . .;— Oui, Jacques > il 6st iàhaut sur la soupeute^ qui TOpose* Ah ! qm ks pères sont à plaindi^e; si ce n'est d'une chose , c'est d'une autre! Eh bien ! te remueras-tu? Tandis que tu re^es là comme un ijabe'cile^ la tête baissée , la bouche béante , et les bras pend^njis.,
la besogne ne se fait pas Bigre mon anû,
furieux 9 s'élance vers l'escalier ; Bigre mon parrain le retient en lui iiisaAt : Où ya&-tu? laisse dormir ce pauTi^ dial)Jie -, qui e^ ewédé de &tîgue. A sa place , seraij^tu bien aise, qu'on troublât ton repos ?
LE MÀÎTBE.
Et Justine entendait enjcore tout ce^a 7 '
JACQUES
Comme vous m'entendez.
LE MAIteE.
Et quefaisaîs^tu?
JACQUES
Je riais.
LE MAITRE
£t Justine ?
JACQUES
JSUe avait arraphé sa cornette ; elle se tirait j^r
528 JACQUES
les cheveux ; elle levait »les yeux au ciel , du moios je le présume ; et elle se tordait les bras.
LE MAÎTRE
Jacques , vous êtes un barbare ; vous avez un cœur de bronze.
JACQUES
Non y monsieur^ non ^ j'ai de la sensibilité ; mais je la réserve pour une meilleure occasion. Les dissipateurs de cette richesse en ont tant prodigué lorsqu'il en fallait être économe , qu'ils ne s'en trouvent plus quand il faudrait en être prodigue. .. Cependant je m'habille^ et je descends. Bigre le père me dit : Tu avais besoin de cela, cela t'a bien fait ; quand tu es venu , tu avais l'air d'un déterré ; et te voilà vermeil et frais comme l'enfant qui vient de téter. Le sommeil est une bonne chose ! . . . . Bigre , descends à la ca Ve , et apporte une bouteille, afin que nous déjeûnions. A présent, filleul, tu déjeûneras volontiers ? — Très'-volon-
tiers — La bouteille est arrivée et placée sur
l'établi ; nous sommes debout autour. Bigre le père remplit son verre et le mien ,• Bigre le fils , en écartant le sien , dit d'un ton farouche r Pour moi , je ne suis pas altéré de si matin. — Tu ne veux pas boire? — Non. — Ah ! je sais ce que c'est; tiens , filleul , il y a de la Justine là-dedans ; il aura passé chez elle , ou il ne l'aura pas trouvée ,
LE FATALISTE. Ssg
OU il Faura surprise avec un autre ; cette bouderie contre la bouteille n'est pas naturelle : c'est ce que je te dis. — Moi : Mais vous pourriez bien avoir devihé juste. — Bigre le fils : Jacques^ trêve de plaisanteries^ placées ou déplacées, je nie les aime pas. — * Bigre le père : Puisqu'il ne veut pas boire y il ne faut pas quei cela nous en empêche. A ta santé, filleul. — Moi : A la vôtre, parrain ; Bigre , mon ami , bois avec nous. Tu te chagrines trop pour peu de chose. — Bigre le fils : Je vous ai déjà dit que je ne buvais pas. -*-Moi : Eh bien ! si ton père a rencontré , que diable , tu la reverras, vous^ vous expliquerez , et tu conviendras que tu as tort.' — Bigre le père : Eh ! laisse-le faire; n'est-il pas juste que cette créature le châtie de la peine qu'il me.cattse?Ça, encore un coup, et venons à ton affaire. Je conçois qu'il faut que je te mène chez ton père ,• mais que veux^-tti que je lui dise ? — Moi : Tout ce que vous voudrez , tout ce que vous lui avez entendu dire cent fois lorsqu'il vous a ramené votre fils. — * AUoris. . ... Il sort, je le suis, nous arrivons à la porte de la maison ; je le laisse entrer seul. • Curieux de la conversation de Bigre le père et du mien , je me cache dans un recoin, derrière une cloiSon, d^où je ne perdis pas un mot. — Bigre lepèire : Allons, compère, il faut encore \\A pardonner cette 'fôîs. — Lui pardonner, et de quoi ? — Tu fais l'ignorant. — Je ne le fais point, je le suis.— ' Tu es
35o JACQUES
fâché , et tu as raison de rêtre. — Je ne suis point £fechë« — Tu l^s, te dis-je. — Si tu veux que je le sois ^ je ne demande pas mieux; mais .^ue je sache auparavant la sottise qu'il a faite* — D'accord> trois fois^ quatre fois; mais ce n'est pas coutume. On se trouve une bande de j^ynes garçons et de jeunes filles ; on boit ^ on rlt^ on danse ; les heures se passent vite ; et cependant la porte de la maison se ferme. * . Bigre ^ en baissant la voix^ ajouta : Us ne nous entendent pas ; mais ^ de bonne foi 9 est-ce que nous avoua été plus sages qu'eux à leur âge? Sais-tu qui sont les mauvais, pères ? ce sont ceux qui ont oublié les fautes de leur jeunesse. Di&-moi^ est-ce que nous n'avons jamais découché? — Et toi ^ Bigre, mon compère, dis-moi, est-ce que nous n'avons jamais pris d'attachement qui déplaisait a nos parents? — Aussi je crie plus haut que je ne souffre. Fais de mêine. -^ Mais Jacques n'a point .découché , du moins cette nuit , j'en suis sur. -^ Eh H^ t si ce n'est pas celle^i , c'est une autre. Tant y a que tu n'en veux point à ton garçon ? — Non,-— Et que quand je serai parti tu ne le maltraiterai pas? — Aucunemrat. — Tu m'en donnes ta parole ? — Je te la donne. ' — Ta parole d'honneur ? — Ma parole d'honneur. — Tout est dit, et je m'en r^burne ~ Gomme mon parrain Bigre était sur Te seuil , mon père lui frappant doucement sur l'épaule , lui disait : Bigre , mon ami', il y a ici quelque anguille sous roche ;
LE FATALISTE. 3Si
ton garçon et le mien sont deux fûtes matois ; et je crains bien qu'ils ne nous en aient donné d'une à garder aujourd'hui; mais avec le temps cela se découvrira. Adieu, compère.
LE MAÎTBE.
Et quelle fut la fin de l'aventure entre Bigre ton ami et Justine ?
JACQUES
Comme elle devait être. Il se fâcha , elle se fâcha plus fort que lui ; elle pleura, il s'attendrit; elle lui jura que j'étais le meilleur ami qu'il eût; je lui jurai qu'elle était la plus honnête fille du village. Il nous crut, nous demanda pardon , nous en aima, et nous en estima davantage tous deux. £t voilà le commencement, le hiHieu et la fin de la perte de mon pucelage. A présent, monsieur, je voudrais bien-que vous m'apprissiez -le but moral de cette impertinente histoire.^
LE MAÎTRE. '
A mieux connaître les femmes.
JACQUES
Et vous aviez besoin de cette leçon ?
LE MAItRE.
A mieux connaître les amis.
3Î3 JACQUES
JACQUES
Et vous avez jamais cru qu'il y en eût un seul qui tînt rigueur à votre femme ou à votre fille ^^ si elle s'était propose sa défaite ?
LE MAÎTRE
A mieux connaître les pères et les enfants.
JACQUES
Allez ^ monsieur^ ils ont été de tout temps ^ et seront à jamais^ alternativement dupes, les uns des autres.
LE MA î THE.
Ce que tu dis là sont autant de vérités éternelles y mais sur lesquelles on ne saurait trop inrsister. Quel qujé soit le récit que tu m'as promis après celui-ci , sois sûr qu'il ne sera vide d'insrtruction que pour un sot; et continue.
Lecteur, il me vient un scrupule , c'est d'avoir fait honneur à Jacques ou à son maître de quelques réflexions qui vous appartiennent de droit ; si cela est, vous pouvez les reprendre sans qu'il s'en formalise. J'ai cru m'apereevoir que le mot Bigre vous déplaisait. Je voudrais bien savoir pourquoi. C'est le vrai nom de la famille de mon charron ; les extraits baptistaires, extraits mortuaires, contrats de mariage en sont signés Bigre. Les descendants de Bigre qui Qccupent aujourd'hui
la boutique y s'appellent Bigre. Quand leurs enfants^ qui sont jolis^ passent dans la rue^ on dit : Voilà les petits Bigres. Quand vous prononcez le nom de Bolile (i), vous vous rappelez le plus grand ébéniste que vous ayez eu. On ne prononce point encore dans la contrée de Bigre ^ lé nom de Bigre sans si^ rappeler le plus grand charron dont on ait mémoire. Le Bigre j dont on lit le ni9m à ia fin de tous les livres d'offices pieux du commencement de ce siècle, fut un de ses parents. Si jamais un arrière-neveu de Bigre se signale par quelque grande action , le nom personnel de Bigre ne sera pas moins imposant pour vous que celui de César ou de Condé. C'est qu'il y a Bigre et Bigre, comme Guillaume et Guillaume. Si je dis Guillaume tout court, ce ne sera ni le conquérant de la Grande-Bretagne , ni le marchand de drap dé V Avocat Patelin ^ le nom de Guillaume tout court ne sera ni héroïque ni bourgeois : ainsi de Bigre. Bigre tout court u'est ni Bigre le fameux charron , ni quelqu'un de ses plats ancêtres ou de ses plats descendants. En bonne fpi, un nom personnel peut-il être de bon ou de mauvais goût ? Les rues sont pleines de ïnâtins qui s'appellent Pompée. Défaites-vous donc de votre fausse délicatesse, ou j'en userai avec vous comme mylord
(i) Boule (André-Charles), ébéniste célèbre à qui Louis XTV a donné un logement au LouTte ; naquit en i^^i^ et mourut à Paris en lySa. Édit*.
534 JACQUES
Chatham (i) ayec les membres du parlement ; il leur dit : Sucre , Sucre , Sucre ; qu'est-ce qu'il y a de ridicule là^edans ? .... Et moi , je vous dirai : Bigre^ Bigre ^ Bigre; pourquoi ne «'appellerait-on pas Bigre ? C'est , comme le disait un officier à son général le grand Condé , qu'il y a un fier Bigre , comme Bigre le charron ; un bon Bigre-, comme vous et moi ; de plats Bigres y comme une infinité d'autres.
JACQUES
C'était un jour de noces ; Frère Jean avait marié la fille d'un de nos voisins. J'étais garçon de fête. On m'avait placé à table entre les deux goguenards de la paroisse ; j'avais l'air d'un grand nigaud; quoique je ne le fusse pas tant qu'ils le croyaient. Ils me firent quelques questions sur la nuit de la mariée ; j'y répondis assez bêtement , et les voilà qui éclatent de rire , et les femmes de ces deux plaisants à crier de l'autre bout : Qu'estce qu'il y a donc ? vous êtes bien joyeux là-bas ! — C'est que c'est par trop drôle , répondit un de nos maris à sa femme ; je te conterai cela ce soir. — L'autre, qui n'était pas moins curieuse, fit la même question à son mari , qui lui fit la même réponse. Le repas continue, et les questions et mes balourdises^ et les éclats de rire, et la sur-
(i) P/tt (William) , comte de Ghdtham, né en 1708, mort le 1 1 mai 1778 : fût le père de William Pitt , ministre de Georges III. Edit".
prise cies femmes. Après le repas ^ la danse; appès la.danse^ le coucher des époux, le doade la jarretière y moi dabs mon lit, et mes guoguenards dans les leurs , racontant à leurs fenunes la chose incompréhensible^ incroyable, c'est qu'à Tingtdeux an»^ grand et vigoureux comme je l'étais , assez bien de figure, alerte et point sot, j'étais aussi neuf, mais aussi neuf <|u^au sortir du ventre de ma mère , et les deux femmes de s'en émerveiller ainsi que leurs maris. Mais dès le lendemain Suzanne me fit signe , et me dit : Jacques , n'as-tu rien à faire ? — Non ^ voisine ; qu'est-ce
qu'il y a pour votre service ? — Je voudrais
je voudrais et en disant je voudrais, elle me
serrait là^main et me regardait si singulièrement ; je voudrais que tu prisse;s notre serpe et que tu vinsses dans la. commune m'aider à couper deux ou trois bourrées^ car c'est une besogne trop forte pour moi seule. — Très-volontiers , madanle Suzanne. ... Je prends la serpe,, et nous allons. Chemin faisant, Suzanne se laissait tomber la tête sur, mon épaule, me prenait le menton, me tirait les oreilles , me pinçait les côtés. Nous arrivons. L'endroit était en pente. Suzanne se couche à terre tout de son long à la place la plus élevée, les pieds éloignés l'un de l'autre , et les bras passés pardessus sa tête. J'étais au-dessous d'elle, jouant de la serpe sur le taillis , et Suzanne repliait ses jambes, approchant ses talons de ses fesses; ses
556 JACQUES genoux élevés rendaient ses jupons fort courte ^ et je jouais toujours de la serpe sur le taillis^ ne regardant guère où je frappais , et frappant souvent à côte'. Enfin ^ Suzanne me dit : Jacques^ est-ce que tu ne finiras pas bientôt? — Quand vous voudrez ^ madame Suzanne^ — Est-ce que tu ne vois pas, dit-elle à demi-voix, que je veux que tu finisses?.... Je finis donc, j^ repris haleine, et je finis encore ; et Suzanne
LE MAÎTRE
Tôtait ton pucelage que tu n'avais pas ?
JACQUES
Il est vrai ; mais Suzanne ne s'y méprit pas , et de sourire et de me dire : Tu en as donné d'une bonne à garder à notre homme ; et tu es un fripon. — Que voulez-vous dire, madame Suzanne?
— Rien , rien ; tu m'entends de reste. Trompemoi encore quelquefois de même, et je te le pardonne. ... Je reliai ses bourrées, je les pris sur* mon dos ; et nous revînmes , elle à sa maison , moi à la nôtre.
LE MAÎTRE
Sans faire une pause en chemin ?
JACQUES
Non.
LE FATALISTE. 55j
LE MAÎTÀE.
Il n'y avait donc pas loin de la commuiie au village ?
Pas plus loin que du village à la coinmune.
LE MAÎTRE
Elle ne valait que cela ?
JACQUES
Elle valait peut-être davantage pour un autre > ou pour un autre jour : chaque moinent a son prix.
A quelque t«mps de là^ dame Marguerite, c'était la femme de notre autre goguenard y avait du grain à faire moudre, et n^avait pas le temps d'aller au moulin ; elle vint demander à mon père tm de ses garçons qui y allât pour elle. Comme j'étais le plus grand , elle ne doutait pas que le choix de mon père ne tombât sur moi , ce qui ne manqua pas d'arriver. Dame Marguerite sort ; je la suis ; je charge le sac sur son âne , et je le conduis seul au moulin. Voilà son grain moulu, et nous nous en revenions , l'âne et moi , assez tristes , car je pensais que j'en serais pour ma corvée. Je me trompai. Il y avait entre le village et le moulin un petit bois à passer ; ce fut là que je trouvai dame Marguerite assise au bord de la
HoMilCS. TOMIII. ^^
538 JACQUES
voie. Le jour commençait à tomber. Jacques > me (lit-elle , enfin te voilà ! Sais-tu qu'il y a plus d'une mortelle heure que je t'attends? . . •
Lecteur, vous êtes aussi trop pointilleux. D'accord y la mortelle heure est des dames de la ville ; et la grande heure , de dame Marguerite.
C'est que l'eau était basse , que le moulin allait lentement, que le meunier était ivre, et que, quelque diligence que j'aie faite, je n'ai pu revenir plus tôt.
MARGUERITE
Assieds-^toi là, et jasons un peu.
JACQUES
Dame Marguerite , je le veux bien. . . . Me voilà assis à côté d'elle pour jaser, et cependant nous gardions le silence tous deux. Je lui dis donc : Mais , dame Marguerite , vous ne me dites mot, et nous ne jasons pas.
MARGUERITE
C'est que je rêvé à ce que mon mari m'a dit de toi.
JACQUES
Ne croyez rien de ce que votre mari vous a dit; c'est un gausseur.
LE FATALISTE. SSg
MARGUERITE
Il m'a assuré que tu n'as jamais été amoureux.
• JACQUES
Oh ! pour cela il a dit vrai.
MARGUERITE
Quoi ! jamais de ta vie ?
JAGQUBS; '
De ma vie.
MARGUERITE
Comment ! à ton âge , tu ne saurais pas ce que ' c'est qu'une femme ?
JACQUES
Pardonnez-moi 5 dame Marguerite.
MARGUERITE
Et qu'est-ce que <:'est qu'ime femme ?
JACQUES
Une femme ?...
MARGUERITE
Oui 9 une femme.
54o / JACQUES
JACQUES
Attendez C'est un homme qui a un cotil-^
Ion y une cornette et de gros tétons.
LE MAÎTRE
Ah I scélérat !
L'autre ne s'y était pas trompée; et je voulais que celle « ci s'y trompât. A ma réponse j dame Marguerite fit des éclats de rire qui ne finissaient point; et moi 5 tout ébahi ^ je lui demandai ce qu'elle ayait tant à rire. Dame Marguerite me dit qu'elle riait de ma simplicité. Comment ! grand comme tu es> yrai^ tu n'en saurais pas davantage? — Non^ dame Marguerite.
Là-dessus dame Marguerite se tut^ et moi aussi. Mais^ dame Marguerite , lui dis-je encore^ nous nous sommes assis pour jaser et Yoilà que vous ne dites mot et que nous ne jasons pas. Dame Marguerite 5 qu'avez-vous ? vous rêvez.
MARGUERITE
Oui , je rêve. ... je rêve. ... je rêve. . . .
En prononçant ces je rêve, sa poitrine s'élevait, sa voix s'affaiblissait, ses membres tremblaient > ses yeux s'étaient fermés, sa bouche était entr'ouverte; elle poussa un profond soupir; elle défaillit , et je fis semblant de croire qu'elle était
LE FATALISTE. 54l
morte ^ et me mis à crier du ton de l'effroi : dame Marguerite J dame Marguerite ! parle&-moi donc; dame Marguerite^ est-ce que tous tous trouyez mal?
MABGUEEITE.
Non> mon enfant; laisse-moi un moment en repos f . . Je ne sais ce qui m'a pris . . . Cela m'est venu subitement.
Elle mentait.
JACQUES
Oui^ elle mentait. ,
MARGUERITE
C'est que je rêvais.
JAGQlfES.
Rêyez-Tous comme cela la nuit à côte de votre mari ?
MARGUERITE
Quelquefois.
JACQUES
Cela doit l'effrayer.
MARGUERITE
Il y est fait. ...
542 JACQUES
Marguerite reyiat peu à peu de sa défaillance^ et dit : Je revais qu'à la noce , il y a huit jours , notre homme et celui de la Suzanne, se sont moqués de toi ; cela m'a fait pitié , et je me suis trouvée toute je ne sais comment.
JACQUES
Vous êtes trop bonne.
MARGUERITE
Je n'aime pas qu'on se moque. Je rêvais qu'à la première occasion ils recommenceraient de plus belle , et que cela me fâcherait encore.
JACQUES
Mais il ne tiendrait qu'à vous que cela n'arrivât plus.
MARGUERITE
Et comment ?
JACQUES
En m'apprenant. . • •
MARGUERITE
Et quoi ?
JACQUES
Ce que j'ignore , et ce qui faisait tant rire votre homme et celui de la Suzanne^ qui ne riraient plus.
MARGUERITE
Oh ! non, non. Je sais bien que tu es tin bon garçon , et que tu ne le dirais à personne ; i»*is je n'oserais.
JACQUES
Et pourquoi?
MARGUERITE
C'est que je n'oserais.
Ah ! dame Marguerite , apprenez-moi , je vous prie , je vous en aurai la plus grande obligation^
apprenez-moi En la suppliant ainsi , je lui
serrais les mains et elle me les serrait ausi^i ; je lui baisais les yeux , et elle me baisait la bouche. Cependant il faisait tout-à-Êiit nuit. Je, lui dis donc : Je vois bien, dame Marguerite , que vous ne me voulez pas assez de bien pour m'apprendre ,* j'en suis tout- à - fait chagrin. Altens , levons-nous ; retournons-nous-en Dame Marguerite se tut ; elle reprit une de mes mains , je •ne sais où elle la conduisit, mais le fait est que je m'écriai : Il n'y a rien ! il n'y a rien !
LE MAÎTRE
Scélérat ! double scélérat !
544 JACQUES
JACQUES
Le fait est qu'elle était fort déshabillée ^et que je l'étais beaucoup aussi. Le fait est que j'avais toujours la main où il n'y avait rien chez elle > et qu'elle avait placé sa main où cela n'était pas tout-à-fait de même chez moi. Le fait est que je me trouvai sous elle et par conséquent ellie sur moi. Le fait est que^ ne la soulageant d'aucune fatigue , il fallait bien qu'elle la prit toute entière. Le fait est qu'elle se livrait à mon ins^ truction de si bon cœur ^ qu'il vint un instant où je crus qu'elle en mourrait. Le fait est^ qu'aussi troublé qu'elle y et ne sachant ce que je disais ^ je m'écriai : Ah ! dame Suzanne^ que vous me faites aise !
LE MAÎTRE
Tu veux dire dame Marguerite.
Non 9 non. Le fait est que je pris un nom pour im autre ; et qu'au lieu de dire dame Marguerite, je dis dame Suzon. Le fiiit est que j'avouai à dame Marguerite que ce qu'elle croyait m'apprendre ce jour-là , dame Suzon me l'avait appris, un peu diversement , à la vérité , il y avait trois ou quatre jours. Le fait est qu'elle me dit : Quoi ! c'est Suzon et non pas moi ? • • . • Le fait est que je
lui répondis : Ce n'est ni 1 une ni l'autre. Le fait est que y tout en se moquant d'elle - même j de Suzon , des deux maris , et qu'en me disant de petites injures, je me trouvai sur elle, et par conséquent elle sous moi , et qu'en m'ayouant que cela lui avait fait bien du plaisir , mais pas autant que de l'autre manière , elle se retrouva sur moi , et par conséquent moi sous elle. Le fait est qu'après quelque temps de repos et de silence , je ne me trouvai ni elle dessous y ni moi dessus j ni elle dessus^ ni moi dessous ; car nous étions l'un et l'autre sur le côté ; qu'elle avait la tête penchée en devant et les deux fesses collées contre mes deux cuisses. Le fait est que, si j'avais été moins savant, la bonne dame Marguerite m'aurait appris tout ce qu'on peut apprendre. Le fait est que nous eûmes bien de la peine S regagder le village. Le fait est que mon mal de gorge est fort augmenté y et qu il n'y a pias d'apparence que je puisse parler de quinze jours.
LE MAÎTRE
Et tu n'as pas revu ces femmes ?
JACQUES
Pardonnez-moi , plus d'une fois.
Toutes deux ? '
346 JACQUES
JACQUES
Toutes deux,
LE maître;
Elles ne se sont pas brouillées ?
JACQUES
Utiles Tune à l'autre , elles s'en sont aimées davantage.
LE MAÎTRE
Lejs nôtres en auraient bien fait autant^ mais chacune avec son chacun. • •• Tu ris.
JACQUES
Toutes les fois que je me rappelle le petit homme criant^ jurant, ecumant, se débattant de la tête, des pieds, des mains, de tout le corps, et prêt à se jeter du haut du fenîLen bas, au hasard de se tuer, je ne saurais m'empêcher d'en rire.
LE MAÎTRE
Et ce petit homme , qui est-il ? Le mari de la dame Suzon?
JACQUES
Non.
Le mari de la dame Marguerite?
JACQUES
Non. . • . Toujours le même ; il en a ^ pour tant *qu'il vivra.
LE MAÎTRE
Qui est-il donc ?
Jaccpies ne répondit point à cette question ^^ et le maîti:e ajouta :
Dis-moi seulement qui était le petit homme.
JACQUES
^ Un jour un enfant ^ assis au pied du comptoir d'une lingère , criait de toute sa force. La marchande^ importunée de ses cris^ lui dit : Mon ami, pourquoi criez -vous? — Cest qu'ils veulent me faire dire A. — Et pourquoi ne voulezvous pas dire A? — C'est que je n'aurai pas si tôt dit A y qu'ils voudront me £aire dire B . . . . — C'est que je ne vous aurai pas si tôt dit le nom du petit homme ^ qu'il faudra que je vous dise le reste.
LE MAÎTRE
Peut-être.
Cela est sûr.
LE MAÎTRE
Allons y m.Dn ami Jacques , nomme-moi le petit homme. Tu t'en meurs d'envie , n'est - ce pas ? Satisfais-toi.
348 JACQUES
JACQUES
C'était une espèce de nain , bossu , crochu^ bè-^ gue^ borgne^ jaloux^ paillard^ amoureux et peutêtre aime de Suzon. C'était le vicaire du village.
Jacques ressemblait à l'enfant de la lingère comme deux gouttes d'eau , avec cette différence que , depuis son mal de gorge , on avait de la peine à lui faire dire A^ mais ime foia en train , il allait de lui-même jusqu'à la fin de l'alphabet.
J'étais dans la grange de Suzon , seul avec elle;
LE MAÎTRE
Et tu n'y étais pas pour rien ?
^ JACQUES
Non. Lorsque le vicaire arrive , il prend de l'humeur^ il gronde >. il demande impérieusement à Suzon ce qu'elle £aiisait en tête à tête avec le plus del)auché des garçons du village , dans l'endroit le plus reculé de la chaumière.
Tu avais déjà de la réputation > à ça que je vois.
JACQUES
Et assez bien méritée. Il était vraiment fôché; à ce propos il en ajouta d'autres encore moins obligeants. Je me fâche de mon côté. D'injuie en injure nous en venons aux mams. Je saisis
LE FATALISTE. 54g
une fourche^ je la lui passe entre les jambes, fourchon d'ici ^ fourchon de là^ et. le lance. $ur le fenil^ ni plus ni moins, comme une hotte de paille.
LE maître;
Et ce fenil était haut 7
JACQUES
De dix pieds au moins ^ et le petit homme n'en serait pas descendu sans se rompre le cou.
LE MAÎTRE
Après ?
Après , j'ëcarte le fichu de Su^^on , je lui prends la gorge, je la caresse; elle se défend comme cela. Il y avait là un bât d'âne dont la commodité nous était connue; je la pousse sur ce bât.
LE MAÎTRE
Tu relèves ses jupons ?
JACQUES
If relève ses jupons.
LE MAÎTRE
Et le vicaire voyait cela ?
JACQUES
Comme je vous vois.
55o JACQUES
LE MAÎTRE
Et il se taîsait?
JACQUES
Non pas, s'il vous plaît. Ne se contenant plus de rage , il se mit à crier : Au meu. . . . meu. • . . meurtre ! au feu. . . . feu. . . . feu ! • . . . au to. . . . au vo. ... au voleur !. . . . Et voilà le mari que nous croyions loin, qui accourt.
LE MAÎTRE
J'en suis fâché : je n'aime pas les prêtres.
JACQUES
Et vous auriez e'të enchanté que sous les 3reux de celui-ci. • • .
LE MAÎTRE
J'en conviens.
JACQUES
Suzon avait eu le temps de se relever; je me rajuste , me sauve, et c'est Suzon qui m'a raconté ce qui suit. Le mari qui voit le vicaire perché sur le fenil , se met à rire. Le vicaire lui disait : Risr . . . ris. ... ris bien. . . . so. . . • so. . . . sot que tu es. . . • Le mari de lui obéir , de rire de plus belle , et de lui demander qui est-ce qui l'a niché là. — Le vicaire : Met. . . . met. . . . mets - moi. ... à te. . . . te. . . . terre. ... — Le mari de rire encore , et de
LE FATALISTE. 35i
lui demander comment il faut qu'il s'y prenne. — Le vicaire : Co. ... co. . • . comme j'y. . . . j'y. . . . j'y suis mon. . . . mon. . . . monté. ... a. . . . a. . . •
avec la fou. . . . fou. . . . fourche — Par san-
guienne^ vous avez raison ; voyez ce que c'est que d'avoir étudié ! . . . . Le mari prend la fourche , la présente au vicaire ; celui-ci s'enfourche comme je l'avais enfourché j le mari lui fait faire un ou deux tours de grange au bout de l'instrument de basse-cour^ accompagnant cette promenade d'une espèce ^e chant en faux - bourdon ; et le vicaire
criait : Dé. . . . dé. . . . descends - moi , ma
ma. • . . maraud ^ me. . • . me dé. . . . dé. . . . descendras. . . . dras-tu?. ... Et le mari lui disait : A quai tient-il , monsieur le vicaire , que je ne vous montre ainsi dans toutes les rues du village ? On n'y aurait jamais vu une aussi belle procession.... Cependant le vicaire en fut quitte pour la peur , et le mari le mit à terre. Je ne sais ce qu'il dit alors au mari, carSuzon s'était évadée ; mais j'entendis: Ma. . • . ma. • . . malheureux ! tû. ... tu. .. ; fra« . . . fra. . . • frappes un. • . • un. • . • pré. . . . pré. . • . préxre « 1^* ** le... le... ic.. v cx. • • oo. ... oo. * * communie; tu. • • . tu. . • . se. • • • seras da. • . . da. . . damné. . . . C'était le petit homme qui parlait : et c'était le mari qui le pourchassait à coup de fourche. J'arrive avec beaucoup d'autres ,* d'aussi loin que le mari m'aperçut , mettant sa fourche en arrêt : Approche , approche > me dit-il.
35a JACQUES
LE MAÎTRE
Et Suzon?
JACQUES
Elle s'en tira.
LE MAITRE
Mal?
JACQUES
Non; les femmes s'en tirent toujours bien quand on ne les a pas surprises en flagrant délit. ... De quoi riez-YOus?
LE MAÎTRE
De ce qui me fera rire ^ comme toi y toutes les fois que je me rappellerai le petit prêtre au bout de la fourche du mari.
JACQUES
Ce fut peu de temps après cette aventure , qui vint aux oreilles de mon père et qui en rit aussi ^ que je m'engageai > comme je vous ai dit. . • .
. Après quelques moments de silence ou de toux de la part de Jacques ^^disent les uns y ou après avoir encore ri y disent les autres y le maitre s'adressant à Jacques ^ lui dit : Et l'histoire de tes amours ? — Jacques hocha la tête et ne répondit pas.
Comment un homme de sens > qui a des mœurs^
qui se pique de pftilosophie , peut - il s'amuser à débiter des contes de cette obscëûité ? — Premièrement^ lecteur, ce ne sont pas des contes , c'est une histoire, et je ne me sens pas plus coupable^ et peijt- être moins quand j'ééris les sottises dé Jacques ^ que Suétone quand il nous transmet les débauches de Tibère. €epen4^«t vous lises: Suétone, et TOUS ne lui faites aucun reproche. Pourquoi ne fronces— vous pas le sourcil à Catulle , à Martial^ à Horace, à Juvénal, à Pétrone, à Lar Fontaine et à tant d'autres ? Pourquoi ne ditess-vous pas au stoïcien Sénèque : Quel besoin ayons-iious de la crapule de votre, esclaye aux miroirs con^ caves ? Pourquoi n'avcz-yous de l'indulgence que pour les morts? Si vous réfléchissiez un peu à cette partialité, vous verriez cfu'elle naît de quelque principe vicieux. Si vous êtes innocent, vous ne me lirez pas; si vous ètes^corronipu , vous me li*^ rez sans côuséqujence. Et puis , si ce que je tou» dis là ne vous satisfait pas, ouvrez la préface de Jean-Baptiste Rousseau , et vous y trottvetfer mon apologie: Quel est celui d'entre vous qui osât blâmer Voltaire d'avoir composé la Pucelle ?Auo\m. Vous avez donc deux balances pour les actions des homme^? Mais, dites^^vous , la Puceîle de Voltadre est un chef- d'œuvi*e ! — Tant pis , puisqu'on ne l'en lira que davantage. —'Et votre Jacques n'est qu'une insipide rapsodie de faits, \m uns réels , les autres imaginés , écrits sans grâce et distribués <
Romans, toms ii. ^3
sieiDS. ordre. -^ Tant mieux, mon Jacques en sera moÎQ^ lu. De ^[aelque cote que vous vous tourniez ^ Yotts aTO^ tort» Si mon ouvrage est bon > il tous IS^ra plaisir ; s'il est mauvais , il ne fera point de mal* Point de livre plus innocent qu'un mouvais livre^ Je m'amuse à écrire sous des noms empruntésties^sottises qui^ vous fakes ; vos sottises me font rire; me^n écrit vous dpnne de rhumeur. Lecteur , k vou« parler franehement, je trouve que le plus méchant, de nous deux , ce n'est pas moi. Que je serais satisfait s'il m'était aussi facile de me garantir de vos noirceurs, qu'à vous de l'ennui ou du danger de mon ouvrage ! Vilains hypocrites , laisse2>*nioi en repos. F*. tes comme des ânes débâtés ; mais permettez-moi que je dise f . *tre ; je vous passe l'action , passez-^moi le mot. Vous prononcez hardiment tuer , voler , trahir , et l'autre vous ne l'oseriez qu'entre les dents ! Est-ce que iHLoi^s tous exhalez de ç/eâ prétendues impuretés en paï*oles , plus il vous en reste dans la pensée ? Et que vous a fait l'action génitale , si naturelle , si nécessaire et si juste , pour en exclure le signe de vos entretiens, et pour imaginer que votre bouche > vos yeux et vos oreilles en seraient souillés ? Il ^st bon. que les expressions les moins usitées, les moins écrites, les mieux tues soient les mieux sues et les plus généralement connues ; aussi cela est ; aussi le mot fiètuo n'est - il pas moins familier que le mpt pain ; nul âge ne l'ignore , nul
LE l'ATAJL.ISTE. 355
idiome n%il^t privée : il a mille synonymes dans totites lés langues ) il s'imprime en chacmie sans étiie etprimë 9 sans voix , sans figure y et le sexe qui le fait le plus, a usage cle le taire le plus. Je vous entende encore , vous vous écriez : Fi , le cynique ! Fi, rimpudent !Fi , le sophiste !. • . . Courage , insultez bien^ un atrteur estimable que vous avez ^ns c^sse eàtre les mains , et doht je ne isuîs inique le traducteur. La licence de Son style ih'est presque un garant de* la pureté de ses moeu^ ; c'est Montaigne (ï). Làscwa est nàbis pagina ^ i^ita proba.
Jacques et son maître passèrèot le reste de la journée sans desserref les denrts. Jacques toussait, et son tnaîtte disait : Voilà une cruelle toux ! regardait à sa montre l'heure qu'il était sans le savoir> mivrâit sa tabatière sans s'eia douter, et prenait sa prise de tabac satis le sentir ; ce qui mê le prouve, c'est qu'il âiisait ces choses' trois ou quatre fois de suite et dans le même ordre. Un tooment après , Jacques toussait encore ; et son maître disait : Quelle diabhe dé toux ! Aussi tu t'en es donné du vin de l'hôtesse jusqu'au noeud de la gorge. Hier au isoir, avec le secrétaire, tu ne t'es pas ménagé davantage ; quand tu remontas tu chancelais, tu ne savais ce que tu disais; et aujourd'hui tu as fait dix haltes, et je gage qu'il ne reste pas une goutte de vin dans ta gourde?...
(i) Tout ce passage est imité de Montaigne, LIv. HI, ph. V. Eoit'.
556 JACQUES
Puis il gromnotelait entre ses dents ^ regardait à sa montre^ et régalait s^snàriQès.
J^i oublie <Je vqus dire, lecteur, que Jacques n'allait jamais sans une gourde remplienlu meilleur ; elle était suspendue à Tarçon de sa selle. Â chaque fois que son maître interrompait son récit par quelque question un peu longue, il détachait sa gourde, en buvait un coup' à la ré*galade., et ne la remettait à sa place que quand son maître avait cessé de parUl*. J'avais encore oublié de- vous dire^ue > dans les cas qui demandaient de la réflexion , son. premier mouvement éiSiit d'interroger sa gourde. Ji'allait^il résoudre une question de morale , discuter un fait , préférer un chemin à un autre, entamer, suivre ou- abandonner une affaire , peser les avantagea ou les désavantages d'une opération de politique , d'une spéculation de commerce ou de finance , la sagesse ou la folie dSme loi, le sort d'une. guerre , le choix d'une atlberge , dans une auberge le choit d'un appartement, dans un appartement lexhoix d'un lit, son premier mot était : Interrogeons la gourde. Son dernier était : C!est l'avis de la gourde et le mien. Lorsque le destin était muet dans sa tête, il s'expliquait par sa gourde , c'était 'une e^èce de Pythie portative , silencieuse aussitôt qu'elle était vide. A Delphes, la Pythie, ses cotillons.-xetroussés, assise à nu sur le trépied, recevait son inspiration de bas en haut ; Jacques ,
sur son chevkl , la tête tournée Ternie cèel , sa gourde débouchée et le goulot incliné vers sa boudhe^ recevait son inspiration de haut en bas. Lorsqxie la Pythie et Jacques prononçaient leurs oracles^: ils étaient ivres tous l«s deux.'-Il pré-> tendait que l'Esprit saint était descendu sur les apôtres dans une gourdie ^ il appelait 1» i^ntecâte ' la fête ' des gourdes. Il a laissé un |ijetit traité de toutes les sortes de divinations^ -traité î»rofond dans lequel il donne lai préfâ*ence à la divination par Bacbue (i) ou par la gourde. Il s'inscrit en faux^ malgré toute la vénération qu'il * lui portait^ contre le curétle Meudon qui inter- .\^ ;'^^' ^|^^ rpgeait la dive Bacbuc par le c^dc de la panse. J'aime Rabelais^ dit-il^ mais j'aime mieux la 7^ ; vérité que Rabelais (!2). Il l'îrppelle bérétique ' ^ * ^ £ngiistrémythê.'y et îl prouve par cent raisons, ^,'?./v meilleures les lines que les- autres > que les vrais » -^^ - " oracles de Bacbuc ou de la gourde ne se faisaient "^^^y, />.,>/ ^^ entendre que par le gqjiLot. Il compte au rang des ^^\ ' " ' sectateurs distingués de Bacbuc, deS' vrais inspirés
(i) Bacbuc y en hébreu Bach^hoitch 51333» bouteille^ ainsi appelée du bruit qu'elle fait quand on la vide. Édit».
(2) C*ést eu 1542 que le curé d« Meuddn, né à Chinon yei*s j485, et niort à Paris en i553, publia sous le nom de M. Âkofribas , anagramme d(| François Rabelais , la. première édition de la Vie très-horriftcque du Grand Gargantua, et le Pafjttagruel où la dive Bacbuc est mise en honneur.
On sait aujourd'hui que Grand Gousier n'eat autre que Louis JCIIj, Gargantua François J, et Pantagruel Henri //. Édit'.
358 JACQUES
de la gourde dans ces derniers siècles y Rabelais , La Fare^ Chajfelle^ Chauliea^i4a Fontdlne^ M(h lière? Panard 5 Gàllet^ Yadé. Platon et Jean» Jaccpies Rousseau ^ qui prônèrent le bon yin san^ eu boire , sotat à son ayis de iaux ffères de la gourde. Ea gcfurde eut autrefois quelqiies sanctuaires' célèbres; la Pomine-de-pifi^ le Temple et ia Guiâguette^ sanctuaire dont il écrit This^ toire ^séparément. Il fait la peinture la plus magnifique de l'enthousiasme ^ de la chaleur^ du feu dont les Bacbuciens ou Périgourdins étaient et furent encore saisis de nos jours ^ lorsque sur la fin du repas , les coudes appuyés sur la table y la diye Bacbuc ou la gourde sacrée leur apparaissait, était déposée au milieu d'eux^ sifflait^ jetait sa cotfie loin d'elle^ et couvrait ses adorateurs Ae son écume prophétique. Son manuscrit est décoré de deux portraits, au bas desquels ^n lit : Jtnacréon et Rabelais ^ V un parmi les anciens^ Vautwe parmi les medernes y souverain gontije de la gourde •
Et Jacques â'est servi du terme engsLstréii\y^ the?. • . . Pourquoi pas, lecteur? Le capitaine de Jacques était Bacbucien ; il a pu connaître cette expression, et Jacques, qui recueillait tout ce qu'il disait, $e la rappeler; mais la vérité, c'est quçi VEngastrémythe.(i) est de moi, et qu'on lit sur le texte original : f^entriloque^
Tout cela est fort beau, ajoutez-vous; mais les
(i) Engastrémjrthe, Engasirimjrthe ou Engas trimante ^ qui parle
LE FATALISTE. SSg
amours de Jaccjues?— Les amours de Jacques^ il n'y a que Jacques qui les sache ; et le voilà tourmenté d'un mal de gorge qui re'duit son maître à sa montre et à sa tabatière; indigences qui l'afflige autant qtie vous. ^-^ Qu'aïlons-nous donc devenir? - — Ma foi, je n'en sais rien. Ce serait bien ici lé cas d'interroger la dîve Bacbuc ou la gourde sacrée ; mais *son culte tombe , ses temples sont dé-* sèrts..Ain&i qu'à la naissance de notre divin Sauveur, les oracles du paganisme cessèrent; à la mort de Gallet (i) les oracles de Bacbuc furent muets ; aussi plus de grands poèmes , plus de ces morceaujc d une éloquence sublime ; plus de ces
du ventre, de v«Wgj ventre, ^tàe^cZèùÇy parole* Qn Ut dans Téditian originale Engastrimeste.'EmT,
( i) Guiht, épicier à la pointe Saint-rEustache , deyenu chanson-^ nier célèbre, mourut en 1757 au Temple , lieu de franchi&Q'ifOfir les débiteurs insolvables. Comme il y recevait chaque j,our des mémoires de ses créanciers , « Me voilà , disait-il, au Temple des Mé^ moires. » Sa misère n'altéra ni ses goûta ni sa gaieté*; it buvait cinq 9. six bouteilles de vin par jour, mais ce régime finit par la rendre hydropique. On lui fit plusieinrs fois la ponetioii, et il rendit quatre-vingt-douze pintes d'eau , ce qui lui fit dire au vicaire du Temple qui venait lui administrer rexti'éme- onction : a Ah ! M. Fabbé , vous reftez me graisser les bottes; cela est inutile , car je m en vais par eau. » A sa mort. Panard ^ son ami , son eompa^^ gnon de promenade , de spectacle Vct de cabaret , rencontrant Mar-r mon tel , s'écria en pleurant : «Je Tai perdu , je ne chanterai plus , je ne boirai plus avec lui ! \\ est mort.... Je suis seul au monde...» Vous savez qu'il est mort au Temple? Je suis allé pleurer et gémir sur sa tombe. Quelle tombe ! Ah monsieur \ ils me i'imt mis sous une gouttière y. lui qui depuis l'âge de raison n'avait pas bu UQ reri'e d'eau. » Éuit*.
36o JACQUES productions marquées au coin de l'iyresse et du g^ie ; tout est raisonné ^ compassé , académiqjue çt. plat. X) dive Bacbuc 1. 9 gourde sacrée ! ô; divipité de Jacques ! Reyen<sz au mili^ de npos ! . • • •. Il me prend ^vie^ lecteur^ de vous entretenir de la nç^issancp de la dive Bc^cbuc ^ des^ prodiges qui l'accompagnèrent et q^i la . suivirent ^ d^^ merveilles de ^on règne et (lc$ (lésastres (^ie sa retraite ; et ci le mal de gorge de notre ami Japqués clure, et que §ou maître ^'opiniâtre k ga^xier Iç silence^ il faiidra biexi que vous vous contentiez de cet épisode , que je tâcherai de pousser jusr qu'à ce que Jacques guérisse et reprenne l'histoire de ses amours
Il y a ici une lacune vraiment déplorable daii$ la conversation de Jacques et de son maitre. Quelque jour un descendant de Nodot , du président de Brosses^ de Freinshémius^ ou du père Brottier, la remplira . peut^-être j et les descendants de Jacques ou de son maître^ propriétaires du panuscrit^ en riront beaucoup.
Il paraît que Jacques^ réduit au silence par son mal de gorge ^ suspendit l'histoire de ses amours ; et que son maître commença l'histoire des siennes. Ce n'est ici qu'une conjecture que je donne pour ce qu'elle vaut. Après quelques lignes ponctuées qui annoncent la lacune , on lit : Rien n'est plus triste dans ce monde que d'être un sot. . . . Est-ce Jacques qui profère cet apophthegme ? Est-ce son
LE FATALISTE. 56i
maître? Ce serait le sujet d'une longue et épineuse dissertation. Si Jacques était assez insolent pour ^dresser ces mots à son maître ^ celui-ci était assez franc pour se les adrefsser à lui-^mêmie. Quoi, qu'il en soit ^ il est évident y il est très^yident que c'est le niaitre qui cpntinuè.
LE MAÎTRE
C'était la veille de sa fête, et je n'avais point d'argent. Le chevalier de Saint*Ouin , mon intime ami,, n'était jamais embarrassé de rien. Tu n'as point d'argent, me dit-il? — Non. — Eh bien!
il n'y a qu'à en faire. — Et tu sais comme on en fait? — San^ doute. Il s'habille, nou,s sortons, et iL me conduit à travers plusieurs rues détournées dans une petite maison obscure , où nous montons par un petit escalier sale, à un troisième, où j'entre dans un appartement assez spacieux et singulièrement meublé. Il y avait entre autres choses trois commodes de front, toutes trois de formes différentes ; par derrière celle du milieu , un grand miroir à chapiteau trop haut pour le plafond , en sorte qu'un bon demi-pied de ce miroir était caché par la commode; sur ces commodes des marchandises de toute çspèce ; deux trictracs ; autour de l'apparteuient , de^ chaises assez "belles, mais pas une qui eût sa pareille; au pied d'un lit sans. rideaux une suf^rbe duchesse (i);
(i) Duchesse, espèce de chaise longue , ou lit de repos. Eorr"*
562 JACQUES
contre une des fenêtres uiîe volière sans oiseaux ^ mais toute neuve; à l'autre fenêtre un lustre sus-^ pendu par un manche à balai ^ et le manche k balai portant des deux bouts sur les dossiers de deux mauvaises chaiiçs de paille; et puis de droite et de gauche des tableaux ^ les uns attachés aux, murs,, les autresr en pile.
JACQUES
Cela sent le faiseur d'aJBTaires d'une lieue à 1^ ronde#
LE MAÎTBE.
Tu l'as deviné. Et voilà le chevalier et M. Le Brun ( c'est le nom d^ notre bi*ocanteur et courtier d'flisure ) qui se précipitent dans les bras
l'un de l'autre Eh f c'est vous , monsieur le
chevalier? **- Et oui , c'est moi , mon cher Le Brun. — Mais que devenez -vous donc? Il y a une éternité qu'on ne vous a vu. Les temps sont bien triâtes ; n'est-il pas vrai ? — Très - tristes , mon cher Le Brun. Mais il ne s'agit pas de cela;
écoutez -moi , j'aurais un mot à vous dire
— Je m'assieds. Le chevalier et Le Brun se retirent dans un coin , et se parlent. Je ne puis te rendre de leur conversation que quelques mots que je surpris à la volée. ... — Il est bon ? — Excellent. — Majeur ? — r Très-majeur. — C'est le ûls ? — Le fils. — Savez-vous que nos deux di^rnières affaires?.... — Parlez plus bas. —
Le père ? — Riche. -^ Vieux ? •»-" Efr eadac. Le Brun à haute voix : Tenez > monsieur Jte chevalier , je ne veux jdus me mêler de rien , cela a toujours des suites fâcheuses. C'est votre ami^ à la lionoe h^ure ! Monsieur a tout-à*£ait Tair d'un galant homme ; mais .... — Mon ehçr Le Brun ! r-r- Je n'ai point d'argent. •—•Mais vous avez des connaissances ! *-« Ce sont tous des gueux ^ de fiefies fripons. Monsieur le cavalier , n'êtesr vous point las de passer par ces mains^là ? ■ — Nécessite n'a point de loi. — La nécessité qui vous presse est une plaisante nécessité^ une bouillotte, une partie de la belle, quelque fille. — Cher amri ! . . - — C'est toujours moi , je suis Êiible comme un enfant ; et puis vous , je ne sais pas à qui vous ne feriez pas fausser un ^^ment.
Allons, sonnez^ donc , afin que je sache si Fourgeot est chez lui • • . Non , ne sonnez^pas > Fourgeot vous mènera chez Merval. — Po[urquoi pas vous ? ■— Moi ! j'ai juré que cet abominable Mei^ val ne travaillerait jamais ni pour moi ni pour .mes amis.Il feud ra que vous repondiez peur monsieur , qui peut-^tre , qui sans doute (est un hi^nnéte homme ; que je réponde pour vous à Faurgeot , et que Fourgeot réponde pour moi à Mei> val . . . • . T^ Cependant la servante était entrée en disant : C'est chez M. Foura^ot? ^ — Le Brun à sa servante : Non, ce n'ejst chez personne.. . Monsieur le chevalier, je ne saurais absolument
364 JACQUES
je ne saurais — Le chevalier l'embrasse , le caresse : Mftn cher Le Brun ! mon cher ami I
Je m'approche , je join» me» instances à celles du cheyalier : Monsieur Le Brun I mon cher monsieur ! • • . — Le Brun se laisse persuaderv La servante qui souriait de cette momerie , part, et dans un clin -d'oeil reparait avec un petit homme boiteux^ i^tu de noir^ canne à la main, bègue 5 le visage sec et ridé , l'oeil vif. Le che-^ valier se tourne de son côte et lui dit : Allons, monsieur Mathieu de Fourgeot , nous n'avons pas
un moment à perdre , conduisez-nous vite
Fourgeot ^ sans avoir l'air de l'écouter ^ déliait une petite bourse de chamois. Le chevalier à Four-i geot» : Vous Vous moquez ^ cela nous regarde. . . Je m'approche^ je tire un petit écu que je glisse ^ au chevalier qui le donne à la servante en lui passant la main sous le menton. Cependant Le Brun disait à Fourgeot : Je vous le défends ; ne conduisez point là ces messieurs^ — Fourgeot : Monsieur Le Brun , pourquoi donc ? — ' C'est un fripon ) c'est un gueux. — > Je sais bien que monsieur de Merval.^.. mais ^ tout péché miséri-* corde; et puis, je ne connais que lui qui ait de l'argent pour le moment. — Le Brun : Monsieur Fourgeot , faites comme il vous . plaira ; messieurs, je m'en lave les mains. — Fourgeot à Le Brun : M. Le Brun, est-ce que vous ne venez pas avec nous ? — Le Brun : Moi ! Dieu
m'en jwéserve. Cest - un infâme que je ne reverrai de ma vie. -*- FoiM^eot : Mais sans vous nous ne finirons rien. — Le chevalier : Il est vrai. Allons 9 mon cher Le Brun , il s'agit de me servir y il s'agit d'obliger un galant homme qui est dans la presse ; vous ne me refuserez pas ; vous viendrae. — Le Brun : Aller chez un Merval ! moi ! moi ! <*- Le chevalier : Oui y vous ^ vous viendrez pour moi • . . — A focce de soUi-^ citations Le Bran se laisse entrainer ^ et nous voilà^ lui Le Brun^ le chevalier^ Mathieu de Fourgeot^ en chemin, le chevalier frappant amicalemeot dans la main de Le Brun, et me disant: C'est le meilleur homme , l'homme -du monde le plus officieux , la meilleure* connaissance . • . • . — Le Brun : Je crois que monsieur le chevalier me ferait faire de la fausse monnaie. /.-— Nous voilà chez Merval.
JACQUES
Mathieu de Fourgeot. . ^ .
LE MAITRE
Eh bien ! qu'en veux-tu dire ?
Mathieu de Four^ot. .... Je veux dire que M. le chevalier de Saint-Ouki connaît ces géris-
366 JACQUES
là par nQm et surnom : et que cW un -gueux , d'intelligence avec ^ toute cette canaLUe4à.
liE MAÎTRE.
Tu pourrais bien avoir raison* • • • Il est impossible de connaître un homme plus doux ^ plus civil , plus honnête , plus poli , plus humain , plus compatissant y plus désintéresse que M. dé Merval. Mna âge de majorité et. ma solvabilité bien constatée^ M. de Merval prit un aîï^ toutà-fait affectueux eft triste*, et nous dît avec le ton de la componction, qu'il était au désespoir; qu'il avait été dans cette mèoie matinée obligé de secourir un de ses amis pressé des besoins les plus urgents , et qu'il était tout'-à-fait à sec. Puis s'adressant à moi , il «jouta : Monsieur , n'ayez point de regret de ne pas être venu plus tôt; j'aurais été affligé de vous refuser , mais je l'aurais fait : l'amitié passe avant tout . i • •^— Nous voilà tous bien ébahis ; voilà le chevalier , Le Brun même et Fourgeot aux genoux de Merval , et M. de Merval qui leur disait : Messieurs , vous me connaissez tous ; j'aime à obliger , et tâche de ne pas gâter les services que je rends en les faisant solliciter : mais, foi d'homme d'honneui'^
il n'y st pas quatre louis dans la maison
— Moi, je ressemblais , au milieu de ces genslà , à un patient qui a entendu sa sentence. Je disais au chevalier : Chevalier^ ellons^nous-en.
LE FATALISTE. 56j
puisque ces messieurs ne peuvent rien ^ • . . Et le chevalier me tirant à Fécart : Tu n'y peùses pas y c'est la veille de sa fête. Je l'ai prévenue , je t'en avertis ; et elle s'attend à une ^lanterie de ta parte Tu la connais : ce n'est pa^ qu'elle soit intéressée ; mais elle est comme toutes les autres , qui n'aiment pas à être trompées dans leur attente. Elle s'en sera 4éjà vantée à soii père^ à sa mère^ à ses tantes ^ à ses amies ; et^ après cela, n'avoir rien à leur montrer, cela est moiv tifiant. • ... Et puis le voilà revenu à Merval , et le pressant pins vivement encore. Merval , après s'être bien fait tirailler , dit : J'ai la plus sotte ame du jgaonde; je ne sanrais voir les gens en peine. Je rêve ; et il me vient une idée* — Le chevalier : Et quille idée ? — Pourquoi ne prendrîez-vous pas des marchandises ? **r- Le chevalier : En avez^vous ? — ^ Non ; mais je connais une femme qui vous en fournira , une brave ■ femme , tirie honnête femme. — - Le Bntn : Oui , mais qui nous fournira des gu^illes , qu'elle nous vendra au poids de l'or , çt dont nous ne retirerons rien. — Merval : Point du tout, ce seront de très-belles étoffes, des bijoux en op et en argent, des soieries de toute espèce, des^ perles , quelques pierreries ; il y aura très^peu de chose à perdre sur ces effets. C'est une bonne créature à se contenter de peu , pourvu qu'elle^ ait ses sûretés ; ce sont des marchandises d'af-
568 JACQUES
faires qui lui reviennent à très -bon prix. Au reste , voyez - les , la vue ne vous en coûtera rien. • . . — Je représentai à Merval et au chevalier, que mon état n'était pas de vendre; et que > quand cet arrangement ne me répugnerpiit pas , ma position ne me laisserait pas le temps d^en tirer parti. Les officieux Le Brun et Mathieu de Fourgeot dirent tQus à la fois : Qu'à cela né tienne 9 nous vendrons pour vous; c'est l'embarras d'une demi-journée. ... Et la séance fut remise à l'après-midi chez M. de Mervàl , ^}^ 9 ^^ frappant doucement sur l'épaule, me disait d'un ton onctueux et pénétré : Monsieur , je suis charmé de vous obliger; mais, croyez-moi, faites tafement de pareils emprunts ; ils finissent toujours par ruiner. Ce serait un juiracle, dans ce paysci , que vous eussiez encore à traiter une fois avec d'aussi koivpiêtes gens que mwsîeurs Le Brun et Mathieu de Fourgeot ... Le Brun et Fourgeot de Mathieu , ou Mathieu de Fourgeot , le remer^ cièrent en s'inclînant , et lui disant qu'il avait bien de la bonté, qu'ils avaient tâché jusqu'à présent de faire leur petit commerce en conscience , et qu'il n'y avait pas dé quoi les louer; ^ — Merval : Vous vous trompez, messieurs, car qui est - ce qui a de la conscience à prés^it ? Demandez à M. le chevalier de Saiùt - Ouin , qui doit en savoir quelque chose. . . * — Nous voilà sortis de chez Merval , qui nous demande ,
LE FATALISTE. 56g
du haut de son escalier , s'il peut compter sur nous et faire avertir sa marchande. Nous lui répondons que oui; et nous allons tous quatre dîner dans une auberge voisine, en attendant ITieuredu rendez-vous.
Ce fut Mathieu de Fourgeot qui commanda le diner, et qui le commanda bon. Au dessert, deux noa^moltés s'approchèrent de notre table avec leurs vielles ; Le vBrun les fit asseoir* On les fit boire , on lès fit jaser^ on les fit jouer. Tandis que mes trois convives s'amusaient à en chiffonner une, sa compagne, qui était à côte de moi, me dit tout bas : Monsieur, vous êtes là en bien mai^-^ valse compagnie ; il n'y a pas un de ces gens^là qui n'ait son nom sur le livre rouge (ï).
Noua quittâmes l'auberge à l'heure indiquée, et nous nous rendîmes chez MervaL J'oubliais de te dire que ce diner épuisa la bourse du chevalier et la mienne, et qu'en chemin Le Brun dit au chevalier, qui me le redit, que Mathieu de Fourgeot exigeait dix louis pour sa commission , que c'était le moins qu'on pût lui donner; que s'il était satisfait de nous , nous aurions les marchandises à meilleur prix , et que nous retrouverions aisément cette somme sur la vente.
Nous voilà chez Merval , où sa marchande nous avait précédés avec ses marchandises. Mademoiselle Bridoie ( c'est son nom) nous accabla de poli-
^ (i) Registre de la police.
ROMÂMS. TOME II. ^4
370 JACQUES
tesses et de reTërences^ et nous étala des ëtdSeSj des toiles^ des dentelles^ des bagues^ des diamants^ des boîtes d'or. Nous primes de tout* Ce fiu-ent Le Brun f Mathieu de Èourgeot et le chevalier^ qui mirent le prix aux choses; et c'est Menral qui tenait la plume. Le total se monta à dix-neuf mille sept cent soixante, et quinze livres^ dont j'allais faire mon billet^ lorsque mademoiselle Bridoie me dit^ en faisant une révérence (car elle ne ^'adressait jamais à personne sans le révérencier): Monsieur, votre dessein est de pay^r vos billets à Ic^urs échéances ? -*— Âssurraient^ lui répondis-je* -^ En ce cas 5 tue répliqua-t-elle ^ il vous est indiffêrent de me faire des billets ou des lettres-de«change. — ^Le mot de lettre^-de^^hanige me fit pâlir. Le chevalier s'en aperçut^ et dit à mademoiselle Bridoie : Des lettres-de-change, mademoiselle! mais ces lettres-de-change courront, et l'on ne sait en quelles mains elles pourraient aller. — Vous vous moquez, monsieur le chevalier ; on sait un peu les égards dus aux personnes de votre rang. ... Et puis une révérence. ... On tient ces papiers-là dans son portefeuille ; on ne les produit qu'à temps. Tenez, voyez Et puis une
révérence. .... Elle tire son portefeuille de sa poche ; elle lit une multitude de noms de tout état et dé toute condition. Le chevalier s'était approché de moi, et me disait : Des lettres-^e*change ! cela est diablement sérieux ! Vois ce que
LE Fataliste. 571
tu veuit faire. Cette femme me paraît honnête , et pui$ ^ ataiit l'échéance ^ tti seras en fonds où j'y serai.
JACQUES
Et TOUS signâtes les lettres-de-change ?
LE MAÎTRE
Il est vrai. . , .
JACQUES
Cest^Tusage des pères, lorsque leurs enfents partent pour la capitale, de leur faire un petit sermon. Ne fréquentez point mauyaîse compagnie ; rendea-^ous agréable à vos supérieurs , par de l'exactitude à remplir vos. devoirs ; conserves votr^ religion ; fuyez les filles de mauvaise vie , les chevaliers d'industrie, et surtout ne signez jamais de lettres-de-change.
LE MAÎTRE
Que veux-tu , je fis comme les autres ; la première chose que j'oubliai , ce fut la leçon de jnoik' père. Me voilà pourvu de marchandises à vendre^ maïs c'est de l'argent qu'il nous fallait. Il y ayait <|ùelques paîtesrdè' ittantôhettès ^ dentelle, trèstelles : le chevalier s'en saisit a\i pirix coûtant , en ihe disant : Voilà* déjà ùné plaffie dé tes'jerapïettes, sur laquelle tu^ne peï-di^às rien. A^athiéu deFourgeot prit une nïontré et deul boîtes d'or, dont il
5j2 JACQUES
allait sur-le-champ m'apporter la valeur; Le Brun prit en dépôt le reste chez lui.; Je mis dans ma poche une superbe garniture avec les manchettes; c'était une des fleurs <^u bouquet que j'avais à donner. Mathieu de Fourgeot revint en un clind'œil avec soixante louis : il en retint dix pour lui y et je reçus les cinquante autres. Il me dit qu'il n'avait vendu ni la montre ni les deux boites^ mais^'îl les avait mises en gage.
JACQUES
En gage?
LE MAITRE
Qui.
Je sais ôii^
•JACQUES
LE MAÎTRE
pu?
JACQUES
Chez la demoiselle aux révérences,. la Bridoie.
LE MAltRE.
Il est vrai. Avec la paire de manchettes et sa garniture, je pris encore une jolie bague, avec une boîte à mouches , doublée d'or. J'avais cinquante louis dans ma bourse ; et nous ëtioms , le chevalier et moi , de la plus belle gaîté.
JACQUES
Voilà qûi'jesl fort.bieiu 11 n'y a dan» tout ceci qu'une chose qui m'intrigue ; c'est le- dësintéressèment du sieur Le Brun ; est-ce que celui-là n'eut aucune part à la dépouille ?
Allons donc 9 Jacques , tous vous moqu^^z ; tous ne connaissez pas M. Le Brun. Je lui proposai de reconnaître ses bons offices; il se fôcha^ il me répondit que je le prenais apparemment poui*un Mathieu de Fourgeot ; qu'il n'avait jamais tendu< la main. Voilà mon cher Le Brun, s'écria le che- Talier, c'est toujours lui-même; mais nous rougirions qu'il fût plus honnête que nous Et à
l'instant il prît parmi nos marchandises deux . douzaines demouchoirs^ une pièce de mousseline^ qu'il lui fit accepter pour sa femme et: pour sa fille. Le Brun se mit à considérei? les mouchoirs , qui lui parurent si beaux ^ la mousseline qu'il trouTa si fine^ cela lui était offert de si bonne grâce ^ il aTait une si prochaine occasion de prendre sa rçTanche avec nous par la. vente des effets qui restaient entre ses mains ^ qu'il se laissa vaincre; et nous voilà partis, et nous acheminant à toutes jambes de fiacre vers la demeure de celle qtle j'aimais , et à qui la garniture, les manchettes et la bague étaient destinées. Le pré-
574 JACQUES
sent réussit à merveille. On fiit charmante. On essaya fur-le-champ la garniture et les manchettes ; la bague semblait avoir été faite pour le doigt* On soupa , et gaîment^ comme tu penses bien.
JACQUES
Et TOUS couchâtes là ?
hZ MAÎTRE.
Non.
Ce fut donc le cheyalier?
LE MAÎTRE
Je le crois.
JACQUBS.
Du train dont &p. tous menait y vos cinquante louis ne durèrent pas long-temps.
LE MAÎTRE
Non. Au bout de huit jours nous nous rendîmes chez Le Brun pour voir ce que le reste de nos effets avait produit.
JACQUES
Rien , ou peu de ehose. Le Brun fiit triste^ il se déchaîna contre .Merval et la demoiselle aux révérences y les appela gueux , inf&mes ^ fripons p
LE FATALISTE. SjS
jura de rechef de n'avoir jamais rien à dëméler avec eux , et vous remit sçpt à huit cents francs.
LE MAÎTRE
A peu près ; huit cent soixante et dix livres.
JACQUES
Ainsi ^ si je sais un peu calculer^ huit cent * soixante et dix livres de Le Brun, cinquante louis de Merval ou de FourgOQt^ la garniture^ les manchettes et la bague , allons , eucoi*e cinquante louis, et voilà ce qui vous est rwtré de vos dixneuf mille sept eent soixante et quinze livres , en ma7chandise3» Diable I cela est honnête* Merval avait raison > on n'a pas toim les ji^^m^s à traiter avec d'aussi (jUgi)^ g^ûs.
£B HÂiTKE.
Tu oublies lès manchettcfs prises au prix Coûtant par le chevalier.
JACQUE9
C'est que le chevalier ne vous en a jamais parlé.
LE MAÎTRE
J'en conviens. Et les deux boîtes d'or et la montra mises en gage par Mathieu , tu n'en dis rien.
JACQUES
C'est que je ne sais qu'en dire.
376 JACQUES
lE MÀÎTRt.
Cependant réçhéance des lettres - de - change arriva. a
Et vos fonds ni ceux dn chevalier n'arrivèrent point.
LE MAÎTRE
Je fus obligé de me cacher. On instruisit mes parents ; un de mes oncles vint à Paris. Il présenta un mémoire à la police contre tous ces fripons. Ce mémoire fut renvoyé à un des commis ; ce commis était un protecteur gagé de Merval. On répondit que, l'affaîre étant en justice réglée, la police n'y pouvait rien. Le préteur sur gages à qui Mathieu avait confié les deux boîtes fit assigner Mathieu. J'intervins dans ce procès. Les frais de justice furent si énormes, qu'après la vente tle la montre et des boites , il s'en manquait encore cinq ou six cents francs qu'il n'y eût de quoi tout payer.
Vous ne croirez pas cela , lecteur. Et si je vous disais qu'un limonadier, décédé il y a quelque * temps dans Inon voisinage , laissa deux pauvres orphelins en bas âge. Le commissaire se transporte chez le défunt ; on appose un scellé. On lève ce scellé , on fait un inventa ii*e , une vente ; la vente produit huit à neuf cents francs. De ces neuf cents francs , les frais de justice prélevés , il reste
deux SOUS pour chaque orphelin ; on leur ixijst à chacun ces deux sous dans la main y et on les con-^ duit à l'hôpital.
LE MAÎTRE
Cela fait horreur.
Et cela dure.
LE MAÎTRE
iVf on père mourut dans ces entrefaites. J'acquittai les lettres - de - change > et je sortis de ma retraite^ oii^ pour l'honneur du chevalier et de mon amie 9 j'ayouerai qu'ils me tinrent assez fidèle compagnie.
JACQUES
Et VOUS voilà tout aussi fe'ru (i)qu'auparavauit du chevalier et de vatre belle ; votre belle vous tenant la dragée plus haute que jamais.
LE MAÎTRE
Et pourquoi cela , Jacques ?
' • ' JACQUES
Pourquoi ? C'est que maître de votre pei^onne
(i) Féru, vieux «lot ; frappé ; entiché.
Je suis ^ru, j'en ai dans Taile.
Poésies de Saint-Amavd. , *
ÉDir.
578 JACQUES
et possesseur d'une fortune honnête^ il fallait £ure de TOUS un sot complet , un mari.
Ma foi 9 je crois que c'était leur projet; mais il ne leur réussit pas.
JACQUES
Vous êtes bien heureux^ ou ils ont été bien mal* adroits.
LE maître;
Mais il me$;emble que ta roixest moinsrauquç^ et que tu parles plus librement* ^
JACQUES
Cela vous semble y mais cela n est pas.
LE MAÎTRE
Tu ne pourrais donc pas reprendre l'histoire de
tes amours ?
JACQUES
Non.
LE MAÎTRE
Et ton avis est que je continue l'histoire des miennes ?
JACQUES
C'est mon avis de faire xiae pause, et de hausser la gourde..
LE FATALISTE. Sjg
Comment ! avec ton niai de gorge tu as fipiit rem-* plir ta gourde?'
JACQUES
Oui j mais , de pkr tous les diables , c'est de tisane ; aussi je n'ai point d'idées , je sjiis bête ; çt tant qu'il n'y aura daiis la gourde que de la tisane , je serai bêie.
LE MAÎTRE
Que fais-tu2
JAGQITBfi.
Je yerse la tisane à terre ; je crains qu'elle ne * nous porte malheur*
LE MAÎTRE
Tu es fo^j.
JACQUES
Sage ou fou , il n'en restera pas la valeur d'une larme dang la gourde.
Tandis que Jacques vide à terre sa gourde y son maître regarde à sa mpntre^ ou^re sa taliatière^ et se tiispose à continuer l'histoire de ses amours. £t moi , lecteur^ je suis tenté de lui fermer la bouche en lui montrant de loin ou un vieux mili*tair« sur son cheval , le dos voùté> et s'acheminant à grands pas; ou une jeune paysaone en petit chapeau de paille ^ en cotillons roug^ , faisant son
38o JACQUES
chemin à pied ou sur un âne. Et pourquoi le vieux militaire ne serait-it pas ou le capitaine de Jacques ou le camarade de son capitaine ? — Mais il est mort. — Vous le croyez? . . . . Pourquoi la jeune paysanne ne serait-elle pas ou la dame Suzon , ou la dame Marguerite ^ ou l'hôtesse du Grand-Cerf^ ou la mère Jeanne ^ ou même Denise sa fille ? Un faiseur de roman n'y manquerait pas ; mais je n'aime. pas*^tes romans ^ à moins que ce ne soient ceux de Richardson(i). Je fais l'histoire^ cette histoire intéressera joun'intëressera pas : c'est le moin- ^ dre de mes soucis. Mon projet est d^être vrai, je lai rempli. Ainsi , je ne îFcraî point revenir frère Jean , de Lisbonne ; ce gros prieur qui vient à nous (lans un cabriolet, à côté d'une jeune et jolie femme, ce ■ ne sera point l'abbé Hudson. — Mais l'abbé Hud- I son est mort ? — Vous le croyez ? Avez - vous as- 1 sisté à ses obsèques? — Non. — Vous ne l'avez point 1 vu mettre en terre? — Non. — Il est donc mort ou \ vivant , comme il me plaira. Il ne tiendrait qu'à i moi d'arrêter ce cabriolet • et d'en faire sortir avec * le prieur et sa compagne de voyage une suite d'événements en conséquence desquels vous ne sau- .riez ni les amours de Jacques, ni celles de son \ maître ; mais je dédaigne toutes ces ressources-là , ; je vois seulement qu'avec un peu d'imagination et de style, rien de plus aisé que de filer un roman.
(i) P'qyez TEloge de Richardson , dans les Mélanges de lÀUiê^ rature et de Philosophie . Ëbit' .
LE FATALISTE. 58l
Demeurons dans le yrai y et en attendant' que le mal de gorge de Jacques se passe ^ laissons parler son maître.
LE HAÎTAE.
Un matin , le chevalier m'apparut fort triste ; c'était le lendemain d'un jour que nous avions passe à la campagne ^ le chevalier ^ son amie ou » la mienne , ou peut-être de tous les deux ^ le père ^ la mère^ les tantes^ les cousines et moi. Il me. demanda si {e n'avais commis aucune indiscrétion qui eût éclaire les parents sur. ma passion. Il m'apprit que le père et la mère ^ alarmés de mes assiduités y avaient fait des questions à leur fille ; que si j'avais des vues honnêtes^ rien n'était plus simple que de les avouer ; qu'on se ferait honneur de me recevoir à ces conditions ; .mais que si je ne m'expliquais pas nettement sous quinzaine y on me prierait de cesser des visites qui se remarquaient^ sur lesquelles on tenait des propos , et qui faisaient tort à leur fille, en écartant d'elle di» partis avantageux qui pouvaient se présenter sans la crainte d'un refus.
JACQUES
Eh bien ! mon maitiie y Jacques a-t-il du nez? »
LE MAÎTRE
Le chevalier ajouta : Dans quinzaine ! le terme e^t assez court. Vous aimez > on vous aime > dans
383 JACQUES
quinze jours que ferez-Tous 1 Je répondis net au chevalier que je me retirerais. — Vous vous retirerez ! Vouà^n'giimez donc pas? — J'aime^ et beau* coup; mais j'ai des pareils ^ un nom ^ un état ^ des prétentions^ et je ne me résoudrai jamais à enfouir tous ces avantages dans le magasin d'une petite bourgeoise. — ^Et leur déclarerai -je cela ? -^ Si TOUS voulez. Mais , chevalier , la subite et scrupuleuse délicatesse de ces gens-là m'étonne.* Us ont permis à leur fille d'accepter mes cadeaux ; ils m'onf laissé vingt fois en tête à tête avec elle ; elle court les bâts ^ les assemblées , les spectacles , les promenades aux champs et à la ville, avec le premier qui a un bon équipage à lui offrir ; ils dorment profondément tandis qu'on fait de la musique ott la conversation chez elle ; tu fréquentes dans la maison tant qu^il te plaît ; et , entre nous , chevalier , quand tu es admis dans une maison , on peut y en admettre un autre. Leur fille est notée. Je ne «roîrai pas , je ne ùîerai pas Itout ce qu'on en dit; maris tu conviendras que ces parents-tà auraient pu s'aviser phis tôt d'être jalônx dé l'hontjeui' de leur enfant. Veux-tu que je te parle vrai? On m'a pris pour une espèce de beqêt qu'on se promettait de mener par le nez auï pieds du curé de la paroisse. Us se sont trompés. Je^trouve mademoiselle Agathe charmante ; j'en ai la tête tournée ; et il y paraît , je crois ^ aux effroyables dépenses qtie j'ai faites pour elle. Je ne refuse pas de continiaer ^
mais eûcore faut-il çue ce soit avec la certitude de la trouver un peu moins sévère à Ta venir.
Mon projet n'est pas de peindre éternellement à ses genoux un temps , une fortune et des soupirs que je pourrais employer plus utilement ailleurs. Tu diras ces derniers mots à mademoiselle Agathe , et tout ce. qui les a précèdes à ses pareil ts. . . Il faut que notre liaison cesse ^ ou que je sois admis sur un nouveau pied , et que mademoiselle Agathe fasse de moi quelque chose de mieux que ce qu'elle en a fait jusqu'à pre'sent. Lorsque vous m'introduisîtes chez elle , convenez, chevalier, que vous me fîtes espérer des facilités que je n'ai point trouvées. Chevalier , vous m'en avez un peu imposé. — Le chevalier : Sia fdi, je m'en suis un peu impogë le premier à moi-mém«: Qîii dîaLle aurait jamais imaginé qu'avec Fairïesté , ïe ton libre et gai de cette jeumé folle, ce sétait un petit dragon de vertti ?
JAGQtJBF.
Comment , diable ! monsieur , cela est bien fort. Vous avez donc été brave une fois dans votre vie ?
LE MAÎtKE.
Il y a des jours comme cela. J'alVàrs stn* le éoeùr l'aventure des uMriérs, ma retraite à S^prf-Jean^ de Latran^ devait la demoiselle Bi^oie, et plus
584 JACQUES
que tout y les rigueurs de mademoiselle Agathe; J'étais un peu làs d'être lanterné.
JACQUES
Et y diaprés ce courageux discours y adressé à votre cher ami le chevalier de Saint-Ouiu ^ que f îtes-vous ? .
LE MAÎTRE
Je tins -parole^ je cessai mes visitéSé
' . JACQUES
. Bravo /. Brapo I mio caro maestro I
LE MAÎTRE
Il se passa ime quinzaine ^ sans que j'etitendisse parler de |*iea ^ si ce n'était par le cheisalier qui m'instruisait fidèlement des effets de mon absence dans la famille, et qui m'encourageait à tenir ferme* Il me disait : On commence à s'étonner , on se regarde^ on pacle; on se questionne sur les sujets de mécontentement qu'on a pu te donner. La petite fille joue la dignité ; elle dit avec une indiflerence aâêctée à travers laquelle on voit aisément qu'elle est piquée : On ne voit plus ce monsieur ; c'est qu'apparqifiEiment il ne veut plus qu'on le voie ; à la bonne heure y c'est son affaire. . . ^t puis elle fait une pirouette y elle se met à chantonner^ elle^Ta à la fenêtre y elle revient ; mais les yeux •rouges ; tout le monde s'aperçoit qu'elle a
pleure. -^-Qu'elle a pleuré ! —Ensuite elle s'assied ; elle prend son ouvrage; elle veut travailler, maiâ elle ne travaille pas. On cause, elle se tait; on cterchfe à Fégay er , elle prend de Thumeur ; on^ lui pi^pose un jeu , Une prohienade , un spectacle : elle accepte ; et lorsque tout est pf et , c'est une alitre chose qui lui plaît et qui lui dëpfott le moment d'aj^rès.... Oh ! ne voilà-t-il pas que tu te troubles ! Je ïie tè dirai plus rien. -^-^ Mai)s , chevalier , vous croyez donc que, si je Reparaissais., é -^ Je crois que tu serais un sot. Il faut tenir bon > il faut avoir du courage. Si tu reviens sans être rappelé , tu es perdu. Il faut apprendlre à vivre à ce petit monde-là. -^— Mais si l'on ne mé rappelle pas?— ^ On te rappellera. -^ Si l'on tardé beaucoup à me rappeler? — On le rappellera bientôt. Peste ! Un homme comme toi ne se remplacé pas aisément. Si tu reviens de toi-même , on te boudera , on te fera payer chèrement tôti incartade , on t'imposera la loi qu'on voudra t'împosér ; il faudra t'y soumettre ; il faudra fléchir le gènou« Veux-tu être le maître ou l'esclave , et l'esclave le plus mal mené ? Choisis . A te parler vrai, ton procédé a été uû peu leste ; on n'en peut pas conclure un homme bien épris : mais ce qui est fait est fait; et s'il est possible d'en tirer bon parti , il n^y faut pas manquer. — Elle a pleuré! — Eh bien ! elle a pleuré. Il vaut encore mieux qu'elle pleure que toi. — Mais si l'on ne me i*appelle pas ? — On te
RoMAlfS. TOME II. ^5
586 JACQUES
rappellera ^ te disrje. Lors^w yarrive , je ne parle pas plus^ de tai que si tu u'exista<is. pas. Oa me tourne 5 je me laisse tourner; enfin , on n^e demande si je t'ai tu ; je réponds indifféremment y tantôt oui^ tantôt non : puis on parle d'autre chose ; mais on n«t tarde pas de revenir à ton éclipse* Le premier mot vient y ou du père y ou de la mère ^ ou de la tante ^ ou d'Agath^e, et l'on dit : Après tous les égjskrds que nous avoines eus pour lui ! l'intérêt que nous avons tous pris à sa dernière affaire ! les amitiés que ma nièce lui a fskites ! les politesses dont je l'ai comblé 1 tant de protestations d'attachement que nous ei^ avons reçues ! et puis fiez-vous aux hommes I... Après cela^ ouvrez votre maison à ceux qui se présentent !••• Croyez aux amis I — Et Agathe ? — La consternation y est , c'est moi qui t'en assure. — Et Agathe? — Agathe me tire à l'écart, et dit : Chevalier, concevez-vous quelque chose à votre ami ? Vous m'avez assurée tant de fois que j'en étais aimée ; vous le croyiez , sans doute y et pourquoi ne l'anriez-vous pas cru? Je le croyais bien, moi.... Et puis elle s'interrompt , sa voix s'altère , ses yeux se mouillent. ... Eh bien I ne voilà-t-il pas que tu en fais autant ! Je ne te dirai plus rien , cela est décidé. Je vois ce que tu desires , mais il n'en sera rien, absolument rien. Puisque tu as fait la sottise de te retirer sans rime ni raison , je ne veux pas que tu la doubles en allant te jeter à leur tête.
Il faut tirer parti de cet incident pour avancer tes affaires avec mademoiselle Agathe ; il faut qu'elle Voie qu'elle ne te tient pas si bien qii'elle ne puisse te perdre y à moins qu'elle ne s'y preime mieux pour te garder. Après ce que tu as fait ^ en être t^ncore à lui baiser la main l IMbis là^ cbevalier^ la main sur la conscience y nous sommes amis ; et tu peux 9 sans indiscrétion y t'expliquer avec nioi; vrai> tu ^l'en as jamais rien obtenu? — Non.-^Tu mens^ tu fais le délicat* — Je le ferais peut'-ôtre, si j'en avais raison ; n^iais, j^e te jure que je n'ai pas le bonheur de mentir. — Cela est inconcevable , car enfin tu n'es pas maladroit. Quoi ! on n'a pas eu le moindre petit moment de faiblesse. — Non* ^— C'est qu'il sera venUj^ que tu ne l'auras pas aperçu , et que tu l'auras manqué* J'ai peur que tu n'aies été un peu benêt; les gens honnêtes ^ délicats; et tendres comme toi^ y sont sujets. -^Mais Vous , chevalier, lui dis-je , que faites-vous là?— ^ Rien. — Vous n'avez point eu de prétentions?—^ Pardonnez-moi , s'il vous plaît, elles ont même duré assez long-temps j mais tu es venu , tu as vu fet tu as vaincu. Je me suis aperçu qu'on te regardait beaucoup , et qu'on ne me regardait plus guère , je me le suis tenu pour dit. Nous sommes restés bons amis; on me confie ses petites pensées, on suit quelquefois mes conseils; et faute de mieux , j'ai accepté le rôle de subalterne auquel tu m'as réduit.
388 JACQUES
JACQUEIS.
Monsieur^ deux choses ; l'une , c'est que je n'ai jamais pu suivre mon histoire sans qu'un diable ^m un autre ne m'interrompit^ et que la vôtre va tout de suite. Voilà le train de la vie ; l'im court à travers les ronces sans se piquer ; l'autre a beau regarder où il met le pied^ il trouve des ronces , dans le plus beau chemin y et arrive au gîte écorchë tout vif.
LE HAÎTRE.
Est-ce que tu as oublié ton refrain ; et le grand rouleau , et l'écriture d'en-haut ?
L'autre chose ^ c'est que je persiste dans l'idée que votre chevalier de Saint-Ouin est un grand fripon ; et qu'après avoir partagé votre argent avec les usuriers Le Brun , M erval ^ Mathieu de Fourgeot ou Fourgeot de Mathieu^ la Bridoie^ il cherche à vous embàter de sa maîtresse y en tout bien et tout honneur s'entend y par-devant notaire et curé y afin de partager encore avec vous votre femme Ahi ! la gorge ! . . • •
LE MAÎTRE
Sais-tu ce que tu Êiis là ? une chose très-commune et très-impertinente.
LE FATAUSTE. SSg
JACQUES
J'en suis bien- capable.
LB maître;
Tu te plains d'avoir été interroujpa^ et tu ih-^ terromps*
JACQUES
C'est TeSet du mauvais exemple que vous m'avez donné. Une mère veut être galante ^ et veut que sa fille soit sage ; un père veut être dissipateur^ et veut que soa fil&. soit économe ; un maître veut.«...
LE MAÎTRE
Interrompre son valet , l'interrompre taj^t qu'il lui plaît , et n'en pas être interrompu.
Lecteur, est-ce que vous ne craignez pas de voir se renouveler ici la scène de l'auberge où l'un criait : Tu descendras; l'autre : Je ne descendrai pas. A quoi tient-il que je ne vous fasse entendre : J'interromprai; tu n'interrompras pas. Il est certain que y pour peu que j'agace Jacques ou son maître, voilà la querelle engagée; et si je l'engage une fois , qui sait comment elle finira ? Mais la vérité est que Jacques répondit modestement à son maître : Monsieur, je ne vous interromps pas ; mais je cause avec vous, comme vous m'en avez donné la permission.
5go JACQUES
LE MAÎTRE
Fasse ; mais ce n'est pas tout.
JACQUES
Quelle autre incongruité puîs-je avoir commise?
lE MAÎTRE.
Tu vas anticipant sur le raconteur, et tu lui 6tes le p'iaisir qu^il s*eirt promis de ta surprise ; en sorte qu'ayant, par une ostentation de sagacrtë très-de'filacéè, devine ce qu'il avait à te dire, il ne lui reste plus qu'à se taire, et je me tais.
JACQUES
Ah I mon maître !
LE MAÎTRE
Que maudits soient les gens d'esprit !
jacquï:s.
D'accord ; imais vous n^aurez pds la cruauté
Conviens du ihôinis que tu le mériterais.
JACQUES
D'accord ; mais avec tout cela vous regarderez à votre montre l'heure qu'il est, vous prendrez
Vôtre prise de tabac , votre humeur cessera , et vous confinuerez votre hîsloîï^ef
LE MAÎTRE
Ce drôle-là fait de moi tout ce qu'il veut
Quelques jours après cet entretien avec le chevalier, il reparut chez moi ; il avait Taîr triomphant. Eh bien ! l'ami , me dit-il , une autre fois croirez-vous à mes almanachs ? Je vous Favais bien dit, nous sommes les plus foi^ts, et voici une lettre de la petite; oui, une lettre, une lettre d'elle Cette lettre était fort douce ; des reproches, des plaintes et caetera ; et Jïxe Voilà réinstallé dans la maison.
Lecteur , vous suspendez ici votre lecture ; qu'est-ce qu'il y a? Ah ! je crois vous comprendre , vous voudriez voir cette lettre. Madame Riccor boni n'aurait pas manqué de vous la montrer. Et celle que madame de La fommeraye dicta aux deux, dévotes , je suis sdr que voii.« l'aveij regrettée. Quoiqu'elle fiit autrement difficile à faire que c^Ue d'Agathe, et que je ne présume pas infiniment de mon talent, je crois que je m'en serais tiré, mais elle n'aurait pas été originale ; c'aurait été comme ces sublimes harangues de Tite-Live , dans son histoire de Rome , ou du cardinal Bentivoglio dans ses guerres de Flandre. On les lit avec plaisir, mais elles détruisent l'illusion. Un historien , qui suppose à ses personnages des discours
5Q2 JACQUES
qu'ils n'ont pas tains ^ peut aussi leur supposer des actions qu'ils n'ont pas faites. Je tous supplie donc de Touloir bien tous passer de ces deux lettres , et de continuer Totre lecture.
LE MAÎTRE
On me demanda ra,ison de mon éclipse^ je dis ce que je touIus ; on se contenta de ce que je dis ^ et tout reprit son train accoutumé.
JACQUES
C'est-à-dire que tous continuâtes tos dépenses , et que tos affaires amoureuses n'en aTançaient pas daTantage.
LE MAÎTaÉ.
Le chcTalier m'en demandait des nouTcUes ^ et aTàit l'air de s'en impatienter.
JACQUES
Et il s'en impatientait peut<-être réellement.
LE MAÎTIIE«
Et pourquoi cela ?
JACQUES
Pourquoi ? parce qu'il. ....
LE MAÎTRE
AchèTC donc.
LE FATALISTE. SgS
JACQUES
Je m'en garderai bien ; il faut laisser au conteur
LE maItre.
IMes leçons te profitent, je m'en rejouis. ... Un jour le chevalier me proposa une promenade en tête à tête. Nous allâmes passer la journée à la campagne. Nous partîmes de bonnç heure. Nous dînâmes à l'auberge ; nous y soupâmes ; le vin était excellent , nous en bûmes beaucoup , causant de gouvernement , de religion et de galanterie. Jamais le chevalier ne m'avait marqué tant de/ confiance , tant d'amitié ; il m'avait raconté toutes les aventures de sa vie, avec la plus incroyable franchise , ne me celant ni le bien ni le mal. Il buvait, il m'embrassait, il pleurait de tendresse; je buvais , je l'embrassais , je pleurais à mon tour. Il n'y avait dans toute sa conduite passée qu'une seule action qu'il se reprochât ; il en porterait l^ remords jusqu'au tombeau. — Chevalier, confesse^vous-en à votre ami, cela vous soulagera. Eh bien I de quoi s'agit-il? de quelque peccadille dont votre délicatesse vous exagère la valeur?^- Non, non , s'écriait le chevalier en penchant sa tête sur ses deux mains, et se couvrant le visage de honte ; c'est une noirceur, une noiceur impardonnable. — Le croirez- vous? Moi , le chev/alier de Saint- Ouin , a une fois trompé , trompe , oui , trompé ,
394 JACQUES
son ami! — Et comment cela s'est- il fait? — Hëlas ! nous fréquentions l'un et l'autre dans la même maison ^ comme tous et moi. Il y avait une jeune fille comme mademoiselle Agathe; il en était amoureux^ et moi j'en étais aimé; il se ruinait en dépenses pour elle , et c'est moi qui jouissais de ses faveurs, j^e n'ai jamais eu le courage de lui en faire l'aveu ; mais si nous nous retrouvons ensemble^ je lui dirai tout. Cet effroyaWe secret que je porte au fond de mon cœur, l'accable, c'est un fardeau dent il faut absolument que je me délivre. — Chevalier, vous ferez bien. —Vous me le conseillez? — ^Assurément, je vous le conseille. « — Et comment crpyez-vôus que mon ami prenne la chose? — S'il est votre ami, s'il est juste, il trouvera votre excuse en lui-même ; il sera touché de votre franchise et de votre repentir ; il jettera ses bras autour de votre cou ; il fera ce que je ferais à sa place. —Vous le croyez ? -^ Je le crois. — Et c'est ainsi que vous en useriez ? — Je n'en
doute pas — A l'instant le chevalier se lève,
s'avance vers moi , les larmes aux yeux , les deux bras ouverts , et me dit : Mon ami , embrassez-moi donc. — Quoi ! chevalier, lui dis-je, c'est vous ? c'est moi ? c'est cette coquine d'Agathe ? — Oui , mon ami ; je vous rends encore votre parole , vous êtes le maître d'en agir avec moi comme il vous plaira. Si vous pensez, comme moi, que mon offense soit sans excuse, ne m'excusez poiltit ; levez-
LE FATALISTE. SgS
TOUS y quittèz-moi , ne me revoyez jamais qu'avec mépris , et abandonnez-fudi à tiia douleur et à ma honte. Ah ! mou ami , si tous saviez tout l'empire que la petite scélérate avait pris sur mon cœi^r ! Je suis né honnête ; jugez coml)ien j'ai dû souffrir du rôle indigne auquel je me suis abaissé. Combien de fois j'ai détourné mes yeux de dessus elle , pour les attacher sur vous , en gémissant de sa trahison et de la mietme. Il est inoui que vous ne
vous en soyez jamais aperçu — Cependant
j'étais immobile comjne un Terme pétrifié; à peine entendais-je le discours du chevalier. Je m'écriai : Ah! l'indigne! Ah! chevalier! vous^ vous^ mon ami ! —Oui, je l'étais, et je le suis encore, puisque je dispose, pour vous tirer des liens de celte créature, d'un secret qui est plus le sien que le mien. Ce qui me désespère, c'est que vous n'en ayez rien obtenu qui vous dédommage de tout ce que vous avez &ît pour elle. (Ici Jacques se met à rire et à siffler. )
Mais c'est La vérité dans le vin y de Collé. . . (i) Lecteur > vous ne savez ce que vous dîtes; à force de vouloir montrer de l'esprit , vous û'êtes qu'une bête. C'est si peu la vérité dans le vin, que tout au contraire , c'est la fausseté dans le
(i) La Vérité dans le Vinon les Désagréments de ht Galanrierie, charmante comédie de Collé, qui ofire, oomme ses autres productions en ce genre , une peinture aussi agréable cpie vraie des mœurs de son temps. Ébit'.
596 JACQUES
vin. Je TOUS ai dit une grossièreté y j'en suis âché> et je tous en demande pardon.
LE MAÎTRE
Ma colère tomba peu à peu. J'embrassai le cheYalier ; il se remit sur sa chaise y les coudes
appuyés sur la table ^ les poings fermés, sur les yeux ; il n'osait me regarder.
JACQUES
Il était si affligé; et tous eûtes la bonté de le consoler?. . * . ( Et Jacques de siffler encore. )
LE MAÎTRE
liC parti qui me parut le meilleur ^ ce fiit de tourner la chose en plaisanterie.A chaque propos gai^ le cheTalier confondu me disait : Il n'y a point d'homme comme tousj; tous êtes unique; TOUS Talez cent fois mieux que moi. Je doute que j'eusse eu la générosité ou la force de TOUS pardonner une pareille injure y et tous en plaisantez; cela est sans exemple. Mon ami^ que ferais -je jamais qui presse réparer ? • • . • Âh ! non y non^ cela ne se répare pas. Jamais y jamais je n'oublierai ni mon crime ni TOtre indulgence ; ce sont deux traits profondément graTés là. Je me rappellerai l'un pour me détester, l'autre pour TOUS admirer , pour redoubler d'attachement pour TOUS. — Allons , cheYalier , tous n'y pensez pas , tous tous surfaites Totre action et
la mienne. Buvons à yotre saute. Chevalier^ à la mienne donc , puisque tous ne voulez pas que ce soit à la vôtre • • • • Le chevalier peu à peu reprit courage. Il me raconta tous les détails de sa trahison 9 s'accablant lui-même des épithètes les plus dures; il mit en pièces^ et la fille , et la mère , et le père ^ et les tantes ^ et toute la famille quHl me montra comme un ramas de canailles indignes de moi ^ mais bien digrnss de lui ; ce sont ses propres mots.
JACQUES
Et voilà pourquoi je conseille aux femmes de ne jamais coucher avec des gens qui s'enivrent. Je ne méprise guère moins votre chevalier pour son indiscrétion en amour que pour sa perfidie en amitié. Que diable ! il n'avait qu'à. . • être un honnête homme ^ et vous parler d'abord. . • Mais tenez , monsieur , je persiste , c'est un gueux y c'est un fieffé gueux. Je ne sais plus comment ceci finira; j'ai peur qu'il ne vous trompe encore en vous détrompant. Tirez-moi , tirez-vous bien vite vous - même de cette auberge et de la compagnie de cet homme-là. ...
[ Ici Jacques reprit sa gourde , oubliant qu'il n'y avait ni tisane ni viu^ Son maître se mit à rire. Jacques toussa un demi-quart d'heure de suite. Son maître tira sa montre et sa tabatière , et continua son histoire que j'interromprai ^ si
SgS JACQUES
cela vous convient; ne fût -ce que pour faire en^rager Jacques , en lui pronyant qu^l n'était pas écrit là-kaut> comncbe il le croyait^ qu'il serait toujours interrom.pu et que. son maître ne le serait janxftis (i). ]
LE MAÎTRE^ au ckepatteri
Après ce qu^e tous m'en dites là ^ j.'espère qud YOiiK^ no les reverrez plus. -^ Moi , les revoir !^ . . Mais ce qui e$t désespérant^ e'est de s'en aller sans se venger. On aura trahi ^ joué , bafibué > dépouillé im galant homme ; on aura abusé de la passion et 4^ la faiblesse d'un autre galant homme y car j'ose encore me regarder comme tel^ pour l'engager dans une suite d'horreurs; on aura exposé deux amis à se haïr et peut-rêtre à s'entr'égorger , car enfin , mon cher ,, convenez que , si vous eussiez découvert mon indigne menée , vous êtes brave , vous en eussiez peut-être conçu un tel ressentiment. • . — Non, cela n'aurait pas été jusque-là. Et pourquoi donc? et pour qui ? pour une faute que personne ne saurait se répondre de ne pas commettre? Est-<:é ma femme? Et quand elle le serait? E&t-ce ma fille ? Non , c'est une petite gueuse ; et vous croyez que pour une petite gueuse. .... Allons y mon ami y laissons cela et buvons. Agathe est jeune y
(i) Le passage renfermé entre deux crochets ne se trouve pa» dans Tédition origûiale. Ëoit";
LE FATALISTE. Sgg
vive y blanche , grasse , poteléçj ce sont les chiairs les plus fermes ^ n'e$t-<e pajs ? et la peau la plus douce ? La jouissance en doit être délicieuse y et j'imagine que vous étiez as$e9 heureux entre ses bras pour ne guère penser à vos amis. — Il est certain que si les charmes de la personne et le plaisir pouvaient atténuer la faute ^ personue sous le ciel ne serait moins coupable que moi. — Ah ça , chevalier , je revien;» sur mes pas; je retire mou indulgence^ et je veux mettre une condition à l'oubli de votre trahison. — Parlez.^ mon ami ^ ordojuiez^ dites; faut-il me jeter par la fenêtre , me pendre, me noyer, m'enibncer ce couteau dans la poitrine ? • • • Et à l'instant le chevalier saisit un couteau qui était sur la t£|ble , détache son col , écarte sa chemise y et les yeux égarés , se place la pointe du couteau de la main droite à la fossette de la clavicule gauche , et semble n'attendre que mon ordre pour s'expédier à l'antique. — 11 ne s'agit pas de cela , chevalier , laissez là ce mauvais couteau. — Je ne le quitte pas , c'est ce que je mérite ; faites signe. Laissez là ce mauvais couteau y vous dishje , je ne mets pas votre expiation à si haut prix. • • Cependant la pointe du couteau était toujours suspendue sur la fossette de la clavicule gauche; je lui saisis la main, je^ lui arrachai son couteau que je jetai loin de moi , puis approchant la bouteille de son verre, et
4oO JACQUEg
rersant plein , je lui dis : Buvons d'abord ; et TOUS saurez ensuite à quelle terrible condition j'attache votre pardon. Agathe est donc bien suc-' culente , bien voluptueuse ? —-Ah ! mon ami y que ne lesavez-vous comme moi ! — Mais attends^ il faut qu'on nous apporte une bouteille de Champagne ^ et puis tu me feras l'histoire d'une de tes nuits. Traître charmant , ton absolution dst à la fin de cette histoire. Allons ^ commence : est-ce que tu ne m'entends pas ? — ^ Je vous entends.
— Ma sentence te paraîtr-elle trop dure? — Non.
— Tu rêves. — Je rêve I — Que t'ai-je demandé ?
— Le récit d'une de mes nuits avec Agathe ? — ^ C'est cela. . . — Cependant le chevalier me mesurait de la tête aux pieds ^ et se disait à luimême : C'est la même taille , à peu près le même âge; et quand il y aurait quelque différence^ point de lumière y l'imagination prévenue que c'est moi ^ elle ne soupçonnera rien. . . — Mais^ chevalier 5 à quoi penses -tu donc? Ton verre reste plein ^ et tu ne commences pas ! — Je pense ^ mon ami , j'y ai pensé ^ tout est dit : embrassez-moi y nous serons vengés y oui y nous le serons. C'est une scélératesse de ma part ; si elle est indigne de moi y elle ne l'est pas de la petite coquine. Vous me demandez l'histoire d'une de mes nuits? — Oui : est-ce trop exiger? — Non; mais si y au lieu de l'histoire y je vous procurais la nuit ? — Cela vaudrait un peu mieux. — ( Jac-
LE FATALISTE. 4<^i
ques se met à siffler. ) Aussitôt le chevalier tire deux clefe de sa poche , Funë petite et Tautre grande. Là petite , me dit-il , est le passe-partout de la rue , la grande est celle de l'antichambre d'Agathe; les voilà^ elles sont toutes deux à votre service. Voici ma marche de tous les jours , depuis environ sii mois ; vous y conformerez la vôtre. Ses fënétres sont sur le devant ^ comme vous le savez. Je me promène dans la rue tant €pie je les vois éclairées. Un pot de basilic mis en dehors est le signal convenu; aloï*s je m'iapproche de la porte d'entrée , je l'ouvre , j'entre , je la referme 9 je monte le plus doucement que je peux y je toarne pat le petit corridor qui est à droite ; la première porte à gauche dans ce eoirridor est la sienne^ comme vous savez. J'ouvre cette porte avec cette grande clef ^ je passe dans la petite garde-i^obe qui est à droite , là je trouve une petite bougie de nuit ^ à la lueur de laquelle je me déshabille à mon aise. Agathe laisse la porte de sa chambre entr'ouverte ; je passe ^ et je vais la trouver dans son lit. Comprenez - vous cela? — Fort bienî — Gomme nous sommes entourés 9 nous nous taisons. — Et puis je crois que vous avez mieux à faire que de jaser. — En cas d'accident ^ je puis sauteir de son lit , et me renfermer dans la garde - robe , cela n'est pourtant jamais arrivé. Notre usage ordinaire est de nous séparer sur les quatre heures du
RO^AKS. TOVBII. ^6
4o3 JACQUES •
matin. Lors^e le plaisir ou le repod nous mène plus loin^ nous sortons du lit ensemble; elle descend , moi je reste dans la garde-robe^ je m'habille^ je lis^ je me repose , j'attends qu'il $oit heure de paraître. Je descends ^ je salue , j'embraisse comme si je ne faisais que d'arriyer, -*r Cette nuit-ci , vous attend-on ? — On m'attend toutes les nuits. — Et vous me céderiez votre place? — De tout mon cœur. Que vous préfériez la nuit au récit , je n'en suis pas en peine ; mais ce que je délirerais, c'est que**.. — : Achevez; il y a peu de chose que je ne me sente le courage d'entreprendre pour vous obliger. — ' C'est que vous restassiez entre ses bras jusquVu jour; j'arriverais , je vous surprendrais. — » Oh 1 non , chevalier , cela serait trop méchant. — r Trop méchant ? Je ne le suis pas tant que vous pensez. Auparavant^ je me déshabillerais dans la garderobe. — Allons > chevalier 9 vous avez le diable au corps. Et puis cela ne se peut : si vous me donnez les clefs , vous ne les aurez plus. — Ah ! mon ami , que tu es bête ! — Mais , pas trop ^ ce me semble. — r Et pourquoi u'entrerions-nous pas tous les deux ensemble ? Vous iriez trouver Agathe ; moi je resterais dans la garde-robe jusqu'à ce que vo|is fissieàs un signal dont nous con- Yiendrions. — Ma foi , cela est si plaisant, si fo«i , que pieu s'en faut que je n'y consente. Mais, chevalier ^ tout bien considéré , j'aimerais mieux ré-
LE FATALISTE. 4o5
serrer cette facétie pour quelqu'une des nuits suivantes. — Ah I j'entends , votre projet est de nous venger plus d'une fois. — Si vous l'agrées ? *— Tout-à-£S^it.
JACQUES
* Votre chevalier bouleverse toutes mes idées*
J'imaginab. • • •
LE HAÎTRE^
Tu imaginais ^
Non , monsieur , vous pouvez continuer ^
tB MAÎTRE^
Nous bûmes ^ nous dîmes cent folies y et âut^ là nuit qui s'appi^ochait ^ et sur les suivantes^ et sut celle où Agathe se trouverait entre le chevalier et moi. Le chevalier était redevenu d'une gaité charmante^ et le texte de notre conversation n'était pas triste^ Il me prescrivait des préceptes de conduite, nocturne qui n'étaient p^s tous également faciles à suivre ; mais après uii^ longue suite de nuits bien employées^ je pouvais soutenir l'hon^aeur du chevalier à ma première y quelque merveilleux qu'il se prétendit^ et ce furent des détails qui ne finissaient point sur les talents^ perfections^ commodités d'Agathe. Le chevalier ajoutait avec un art
4o4 JACQUES
incroyable Tivresse de la passion à celle du vin. Le moment de TaTenture ou de la vengeance nous paraissait arriver lentement; cependant nous sortîmes de table. Le chevalier paya ; c'est la première fois que cela lui arrivçiit. Nous montâmes dans notre voiture; nous étions ivres ; notre cocher et nos valets Fêtaient encorç plus que nous.
Lecteur, qui m'empêcherait de jeter ici le cocher, les chevaux, la voiture, les maîtres et les valets dans une fondrière? Si la fondrière vous £siit peur , qui m'empêcherait de les amener sains et saufs dans la ville où j'accrocherais leur voiture à une autre, dans laquelle je renfermerais d'autres jeunes gens ivres? Il y aurait des mots offensants de dits, une querelle, des ëpëes tirées, une bagarre dans toutes les règles. Qui m'empêcherait , si vous n'aimez pas les bagai^res, de substituer à ceé jeunes gens mademoiselle Agathe, avec une de ses taûteâ?'Mais il n'y eut rien de tout cela. Le chevalier ^t le maître de Jacques arrivèrent à Paris. Celui-ci prit les vêtements du chevalier. U est minuit ^ ils sont sous les fenêtres d'Agathe ; la lumière s'éteint ; le pot de basilic est à sa place. Ils font encore un tour d'un bout à l'autre de la rue, le chevalier irecordant à son. ami sa leçon. Ils approchtot de la porte , lé chevalier l'ouvre , introduit le maître de Jacques, garde le passepàrtout de la rue, lui donne la eléf du corridor , referme la porte d'entrée, s'éloigne, et après ce
LE FATALISTE. 4a5
petit détail fait avec laconisme , le maîtrede Jacques reprit la parole et dit :
Le local m'était connu. Je monte sur la pointe des pieds , j'ouvre l^ porte du corridor, je la referme , j'entre dans la garde-robe, où je trouvai la petite lampe de nuit ; je me déshabille ; 1^^ porte de la chambre était entr'ouverte , je passe; je vais à Falcove, où Agathe ne dormait pas. J'ouvre le^ rideaux; et à l'instant je sens deux bras nus s^ jeter autour de moi, et m'attirer; je me laissp aller, je me couche, je suis accablé de caressas., je les rends. Me voilà le mortel le plus heureuaf qu'il y ait au monde; je le suis encore lors-^ quç. ... ;
Lorsque le maître de Jacques, s'aperçut que Jacques dosait ou faisait semblant de dormir z^Tu dors , lui dit-il , tu dors , maroufle , au moment le plus intéressant de mon histoire !... et c'est à ce moment même que Jacques attendait son maître. Te réveilleras-'tu? — Je ne le crois pas, — Et pourquoi ?-rr C'est que si je me réveille, mon mal de gorge pourra bien se réveiller aussi, et que je pense qu'il vaut mieux que nous reposions tous deux. . . Et voilà Jacques qui laisse tomber sa tête en devant. '. — Tu vas te rompre le cou. — Sûrement , si cela est écrit là-haut. N'êtes-vous pas entre les bras de mademoiselle Agathe ? — Oui. -r- Ne vous y trouvez-vous pas bien ? — Fort bien. -^Restez-y- — r- Que j'y reste, cela te plaît h^ dire. — Du ^loins jus-.
4o6 JACQUES
qu'à ce que je sache l'histoire de l'emplâtre de Desglands.
LE MAÎTRE
Tu te yenges j traître.
Et quand cela serait^ mon maître^ après, avoir coupé l'histoire de mes amours par mille questions y par autant de fantaisies ^ sans le moindre murmure de ma part, ne pourrais-je pas vous supplier d'interrompre la vôtre , pour m'apprendre l'histoire'de l'emplâtre de ce bon Desglands , à qui j'ai tant d'obligations , qui m'a tiré de chez le chirurgien au moment où manquant d'argent , je ne savais plus que devenir , et chez qui j'ai fait connaissance avec Denise ^ Denise sans laquelle je ne vous aurais pas dit un mot de tout ce voyage ? Mon maître , mon cher maître , l'histoire de l'emplâtre de Desglands ; vous serez si court qu'il vous plaira, et cependant l'assoupissement qui me tient, et dont je ne suis pas maître , se dissipera ; et vous pourrez compter sur toute mon attention.
^ LE MAÎTRE, en haussaut les épaules*
Il y avait dans le voisinage de Dësglands une veuve charmante, qui avait plusieurs qualités communes avec tme célèbre courtisane (i) du siècle passé. Sage par raison , libertine par tempéra-
(i) Ninon de Lendos. Edit".
LE FATALISTE. 4o7
ment^ se désolant le lendemiiin de la sottise de la reille^ elle a passe toute sa vie en allant dti plaisir au remords et du remords au plaisir y sans que l'habitude du plaisir ait étouSe le remords > sans que l'habitude du remords ait étomJBTé le goût du plaisir^ Je l'ai connue dans ses derniers instante ; elle disait qu'enfin elle échappait à deux grands ennemis. Son mari y iç^ulgent pour le seul défaut qu'il eût à lui reprocher, la plai^it pendant qu'elle vécut , et la regretta long-temps après sa mort. Il jprétendait qu'il eût été aussi ridicule à lui d'empêcher sa femme d'aimer, que de l'ei^^pê^ cher de boire* Il lui pardonnait la miiltiti:^de de ses conquêtes en faveur du choix délicat qu'elle y mettait. Elle n'accepta jan^is l'hommage d'où sot ou d'un méchant : ses faveurs furent toujours la récompense du talent ou de la probité. Dire d'un homme qu'il était ou qu'il avait été son amant y c'était assurer qu'il était homme de nrérile. Comme elle connaissait sa légèreté, elle ne s'engageait point à être fidèle ; je n'ai fait , disait*-elle, quVti faux serment en ma vie , c'est le premier. Soit qu'on perdît le sentiment qu'on avait pris pour elle , soit qu'elle perdit celui qu'on lui ayail inspiré, on restait son ami. Jamais il n'y eut d'exemple plus frappant de la différence de la probité et des mœurs. On ne pouvait pas dire qu'elle eût des mœurs ; et Ton avouait qu'il était difficile de trouver une plus honnête créature. Son curé la voyait rarement au
4oS JACQUES
pied des auteb ; mais en tout temps il trouvait sa bourse ouverte pour les pauvres. Elle disait plaisamment^ de la religion et des lois^ que c'était une paire de béquilles qu'il ne fallait pas ôter.à ceux qui: avaient les jambes faibles. Les femmes qui redoutaient son commerce pour leurs mariç , le desiraient pour leurs çn&nts.
JACQUES ^ aprè^ avoir dit entré se$ dents y tu me le paieras ce maudit portrait y ajouta :
Vous avez été fou de cette femme-là ?
LE MAÎTRE
Je le serais certainement devenu ^si Desglands ne m'eût gagné de vitçsse. ' Desglands en devint amourepix
Monsieur^ est-ce que l'histoire de son ejjnplâtre et celle de ses amours sont tellement liées l'une à Vautre qu'on ne saurait les séparer?
LE MAÎTRE
On peut les séparer ; l'emplâtre est un incident y l'histoire est le récit de tout ce qui s'est passé pendant qtf ils s'aimaient.
JACQUES
Et s'est-il passé beaucoup de choses ?
LE MAÎTRB.
Beaucoup.
JACQUES
En ce cas y si tous donnez à chacune la même étendue qu'au portrait de rhéroïne , nous n'en sortirons pas d'ici à la Pentecôte , et c'est fait de vos amours et des miennes.
' lE MAÎTRE.
Aussi > Jacques, pourquoi m'ave?s-voui dérouté?. . . N'as-tu past Yut chez Desglands un petit enfant?
JACQUES, s ^
Méchant, têtu, insolent et valétudinaire? Oui, je l'ai vu.
LE MAÎTRE
C'est un fils naturel de Desglands et de la belle veuve.
Cet enfant-là lui donnera bien du chagrin. C'est un en£mt unique , bonne raison pour n'être qu'un vaurien; il sait qu'il sera riche, autre bonne rair son pour n'être qu'un vaurien.
LE MAÎTRE
Et comme il est valétudinaire, on ne lui apprend rien ; on ne le gêne , on ne le contredit sur
4iO JACQDE8
rien^ troisième bonne raison pour n'être qu'un vaurien.
V JACQUES
Une nuit le petit fou se mit à pousser des cris inhumains. Voilà toute la maison en alarmes ; on accourt. Il yeut que son papa se 1ère* — Votre papa dort. — N'importe , je veux qu'il se lève , je le veux, je le veux. — Il est malade, — N'importe, il faut qu'il se lève, je le veux, je le veux. . . — On réveille Desglands ; il jette sa robe de chambre sur ses épaules , il arrive. — Eh bien ! mon petit, me voilà, que veui^-tu? — Je veux qu'on les fasse venir. — Qui ? — Tous ceux qui sont dans le château. — On les fait venir; maîtres, valets, étrangers, commensaux; Jeanne , Denise , moi avec mon genou malade , tous , excepté ime vieille concierge impoteute , à laquelle on avait accordé une retraite dans une chaumière à près d'un quart de lieue du château. Il veut qu'on l'aille chercher. — Mais, mon enfant , il est minuits — Je le veux ^ je le veux. — ' Vous savez qu'elle demeure bien loin^ — Je le veux, je le veux. — Qu'elle est âgée et qu'elle ne saurait marcher. — Je le veux , je le veux. — Il faut que la pauvre concierge vienne; on l'apporte, car pour venir elle aurait» plutôt mangé le chemin. Quand nous sommes tous rassemblés, il veut qu'on le lève et qu'on l'habille.
Le voilà levé et habillé. Il veut que nous passions tous dans le grand salon et qu'on le place au milieu dans le grand fauteuil de son papa. Voilà qui est fait. Il veut que nous nous prenions tous par la main. Il veut que nous dansions tous en rond , et nous nous mettons tous à danser en rond. Mais c'est le reste qui est incroyable
LE MAÎTIIE.
J'espère que tu me feras grâce du reste ?
Non, non, monsieur, tous entendrez le reste. — Il croit qu'il m'aura fait impunément un portrait de la mère, long de quatre aimes...
LE MAÎTRE
Jacques , je vous gâte.
JACQUES
Tant pis pour vous.
Vous avez sur le cœur le long et ennuyeux portrait de la veuve; mais vous m'avez, je crois, bien rendu cet ennui par la longue et ennuyeuse histoire de la fantaisie de son enfant.
JACQUES
Si c'est votre avis, reprenez l'histoire du père;
4iâ JACQUES
mais plus de portraîte 9 npion niaitre ; je hais les portraits à la mort.
LE MiAiTRE.
Et pourquoi haïssez-yous les portraits ?
JACQUES
C'est qu'ils ressemblent si peu^ qu^> si par hasard on vient à r^co^trer les originaux y on ne les reconnaît pas. Racontez - moi les faits ^ rendez-moi fidèlement les propos y et je saurai bientôt à quel homme j'ai afiaire* Un mot y un geste m'en ont quelquefois plus appris que le bavardage de toute ime ville.
LE MAÎTRE
Un jour Desglands. . • ..
JACQUES
Quand vous êtes absent^ j'entre quelquefois dans votre bibliothèque y je prends im livre y et c'est ordinairement un livre d'histoire*
Uibr jour Desglands. . . •
JACQUES
Je lis du pouce tous les portraits.
LE MAÎT:IIE
Un jour Desglands. . . .
LE FATALISTE. 4i5
JACQUES
Pardon 9 mon maître ^ la machine était montée^ et il fallait qu'elle allât jusqu^à la fin.
LE MAÎTRE
Y est-elle?
JACQUES
Elle y est.
LE MAÎTRE
Un jour Desglands invita à dînefr la belle veuve avec quelques gentilshommes d'alentour. Le règne de Desglands était isur son déclin ; et parmi ses convives il y en avait un vers lequel son inconstance commençait à la pencher. Ils étaient à table y Desglands et son rival placés Fun à côté de l'autre et en fkce de la belle veuve. Desglands employait tout ce qu'il avait d*esprit pour animer la conversation ; il adres^it à la vélive les propos- les plus galants; mais elle^ distraite ^ n'entendait rien et tenait les yeux attachés sur son rival. Desglands avait un œuf frais k la main ; un mouvement convulsif ^ ocçasione par la jalousie^ le saisit^, il serre les poitlgs, et voilà l'œuf chasse^ de sa coque et répandu sur le visage de son voisin. Celui-ci fît un geste de la main 'y Desglands lui prend le poignet , l'arrête , et lui dit à l'oreille : Monsieur^ je le tiens pour reçu....
4i4 JACQUES
Il se fait un profond silence ; la belle veuve se trouve mal. Le repas fut triste et court. Au sortir de table , elle fit appeler Desglands et son rival dans un appartement séparé ; tout ce qtâ'und femme peut faire décemment pour les réconcilier y elle le fit ; elle supplia ^ elle pleura , elle s'évanouit^ mais tout de bon; elle serrait les liiains à Desglands ^ elle tournait ses yeux inondés de larmes sur Fautre. Elle disait à celui-ci : Et vous m'aimez ! à celui-là : Et vous m'avez aimée.... à tous les deux : £t vous voulez
me perdre^ et vous voulez me rendre la fiible^ l'objet de la haine et du mépris de toute la province ! Quel que soit celui des deux qui ôte la vie à son ennemi ^ je ne le reversai jamais ; il ne peut être ai mon ami ni mon »mant; je lui/ voue une haine qui ne finira qu'avec ma vie......
Fuis elle retombait en défaillance, et en défaillant elle disait : Cruels , tirez vos épées et enfoncez-les dans tnon sein; si en expirant je vous vois embrassés, j'expirisrai sans regret!...^ Desglands et son rival restaient immobiles ou la secouraient , et quelques pleurs s'échappaient de leurs yeux. Cependant il fistUut se jséparer. On remit la belle veuve chez elh plu» morte que vive.
JACQUES
Eh bien 1 monsieur, qu'avai^je besoin du portrait que vous m'avez fait de cette femme? Ne
LE FATALISTE. 4r5
saUraifr^je pas à présent tout ce que ydus en avez dit? '
LE MAÎTRE
Le lendemain Desglands rendit visite à sa charmante infidèle ; il y trouva son rival. Qui fut bien étonné ? Ce fut Fun et l'autre de voir à Desglands la joue droite couverte d'un grand rond de taffetas noir. Qu'est-ce que cela , lui dit la veuve ? — De&glands : Ce n'est rien* — Son rival : Un peu de fluxion ? •*— Desglands : Cela se passera ... — Après un moment de conversation ^ Desglands sortit ^ et^ en sortant ^ il fit à son rival un signe qui fut trèsbien entendu. Celui-ci descendit^ ils passèrent^ l'un par un des côtés de la rue , l'autre par le côté opposé; ils^é rencontrèrent derrière les jardins de la belle veuve, se battirent, et le rival de Desglands demeura étendu sur la place , grièvement, mais non mortellem^it blessé. Tandis qu'on l'emporle chez lui , Desglands revient chez sa veuve , il s^assied , ils s'entretiennent encore de l'accident de la veille. Elle lui demande ce que signifie cette énorme et ridicule mouche qui lui couvre la joue. Il se lève , il se regarde au miroir. En effet, lui dit-il, je la trouve un peu trop grande.««* Il prend les ciseaux de la dame, il détache son rond de taffetas , le rétrécit tout autour d'une ligne on deux, le replace et dit à la veuVe : Comment me trouvez-vpus à présent ? — Mais
4r6 JACQUES
d'une ligue ou deux moins ridicule qu'aupara-^ yant. — Cest toujours quelque chose.
Le rival de Desglands guérit. Second duel où la victoire resta à Desglands : ainsi cinq à six fois de suite; et Desglands à chaque combat rétrécissant son rond de taffetas d'une petite lisière y et remettant le reste sur sa joue*
JTACQUE^;
Quelle fut la fin de cette aventure ? Quand on me porta au château de Desglands y il me semble qu'il n'avait plus son roîid noir.
LE ttAÎiTRE»
Non. La fin de cette aventure fut celle de lét belle veuve. Le long chagrin qu'elle en éprouva , acheva de ruiner sa santé faible et chancelante.
JACQUES
Et Desglands?
LE MAÎTRE
Un jour que nous nous promenions ensemble ^ il reçoit un billet , il l'ouvre , et dit : C'était im très-brave homme ^ mais je ne Saurais m'affliger
de sa mort Et à l'instant il arrache de sa joue
le reste de son rond noir^ presque réduit par ses fréquentes rognures à la grandeur d'une mouche ordinaire. Voilà l'histoire de Desglands. Jacques est-il satisfait; et puis-je espérer qu'il écoutera
rhistoire de mes amours , ou qu'il reprendra Fhistoire des siennes ?
JACQUES
Ni l'un , ni
l'autre.
LE MAÎTRE
Et la
raison
JACQUFS;
Cest qu'il fait chaud ^ que je suis las, que cet endroit est charmant , que nous serons à Tombre souis ces arbres , et qu'en-prenant le frais au bord de ce ruisseau nous nous reposerons.
LE MAÎTRE
J'y consens; mais ton rhume?
JACQUES
Il est de chaleur ; et les médecins disent que les contraires se guérissent par les contraires.
LE maîtreI
Ce qui est vrai au moral comme au physique.; J'ai remarqué une chose assez singulière ; c'est qu'il n'y a guère de maximes^ de morale dont on ne fît un aphorisme de médecine , et réciproquement peu d'aphorismes de médecine dont on ne fît une maxime de morale.
ROUAKS. TOMB II. ^7
4i8 JACQUES
Cela doit être.
Us descendent de cheval; ils s'étendent sur rherbe. Jacques dit à son maître : Veilléz-vous-? dormez-vous? Si vous veillez, je dors; si vous dormez , je veille. — Son maître lui dit : Dors , dors. — Je puis donc compter que vous veillerez? C^est que cette fois-ci nous y pourrions perdre deux chevaux.
Le maître tira sa montre et sa tabatière ; Jacques se mit en devoir de dormir; mais à chaque instant il se réveillait en siirsaut , et frappait en l'air ses deux mains Tune contre l'autre. Son maître lui dit : A qui diable en as-tu ?
JACQUES
J'en ai aux mouches et aux cousins. Je voudrais bien qu'on me dit à quoi servent ces incommodes bêtes-là ?
LE MAÎTRE
Et parce que tu l'ignores , tu crois qu'elles ne servent à rien? La nature n'a rien fait d'inutile et de superflu.
JACQUES
Je le crois ; car puisqu'une chose est, il faut qu'elle soit.
Quand lu as ou trop de sang ou du mauvais sang^ que fais-tu? Tu appelles un chirurgien, qui t'en ôte deux ou trois palettes. Eh bien ! ces cousins , dont tu te plains , sont une nue'e de petits chirurgiens ailés qui viennent avec leurs petites lancettes te piquer çt te tirer du sang goutte à goutte.
JACQUES
Oui, mais à tort et à travers , sans savoir si j'en ai trop ou trop pieu. Faiites venir ici un ëtique , et vous verrez si les petits chirurgiens ailes ne le piqueront pas. Ils songent à eux; et tout dans la nature songe à soi et ne songe qu'à soi. Que cela fasse du mal aux autres , qu'importe , pourvu qu'on s'en trouve bien ?. . . . Ensuite il refrappait en l'air de ses deux mains , et il disait : Au diable les petits chirurgiens ailes !
LE MAÎTRE
Jacques, connais-tu la fable de Garo (i)?
JACQUES
Oui.
(1) Garo y c'est le villageois de la fable du Gland et la Citrouille* La Fontaine, liv. xi, fable iv. Ëdit'.
4^0 lACQUES
Comment la trouves-tu ?
JACQUES
Mauvaise.
lE MAÎTRE.
C'est bientôt dit.
Jacques;
Et bientôt prouve. Si au lieu de glands ^ le chêne avait porté des citrouilles , est-ce que cette bête de Garo se serait endormi sous un chêne? Et s'il ne s'était pas endormi sous un chêne , qu'importait au salut de son nez qu'il en tombât des citrouilles ou des glands ? Faites lire cela k vos çnfants.
LE maître;
Un philosophe de ton nom ne le veut pas (i);
JACQUES
C'est que chacun a son avis^ et que Jean-Jacques n'est pas Jacques.
LE maître; Et tant pis pour Jacques;
JACQUES
Qui sait cela avant que d'être arrivé au dernier
(i) J. J. R0US8BAU, ÉmUe, Liv. H. Êdit*.
LE FATALISTE. 43t
mot de la dernière ligne de la page qu'on remplit dans le grand rouleau?
LE MAÎTRE
A quoi penses-tu?
JACQUES
Je pense que ^ tandis que vous me parliez et que je tous répondais^ vous me parliez sans le vouloir^ et que je you&répondais sans le vouloir.
LE MAÎTRE
Après ?
JACQUES
Après? Et que nous étions deux vraies machines vivantes et pensantes.
LE MAÎTRE
Mais à présent que veux-tu ?
JACQUES
Ma foi , c'est encore tout de même, il n'y a dans /X
les deux machines qu'un ressort de plus en jeu.
LE MAÎTRE
Et ce ressort-là...?
JACQUES
Je veux que le diahle m'emporte si je conçois
4^3 JACQUES
qu'il puisse jouer sans cause. Mon capitaine disait : Posez une cause ^ un effet s'ensuit; d'une cause faible^ un faible effet; d'une cause momentanée^ un effet d'un moment; d'une cause intermittente^ un effet intermittent ; d'une cause contrariée , un effet ralenti ; d'une cause cessante > \m effet nuL
LE MAÎTRE
. Mais il me semble que je sens au dedans de moi-même que je suis libre y comme je sens que je pense,
JACQUES
Mon capitaine disait : Oui^ à présent que vous ne voulez rien ; mais veuillez vous précipiter de votre cheval ?
LE MAÎTRE
Eh bien ! je me précipiterai,
JACQUES
Gaiment , sans répugnance , sans effort > comme . . lorsqu'il vous plaît d'en descendre à la porte d'une auberge ?
LE MAÎTRE
Pas tout-à-fait ; mais qu'importe , pourvu que je me précipite, et que je me prouve que je suis libre?
JACQUES
Mon capitaine disait : Quoi ! vous ne voyez pas que sans ma contradiction il ne vous serait jamais venu en fantaisie de vous rompre le cou ? Cest donc moi qui vous prends par le pied , et qui vous jette hors de selle. Si votre chute prouve quelque chose ^ ce n'est donc pas que vous soy^ libre, )(
mais que vous êtes fou. Mon capitaine disait en- v
core que la jouissance d'une liberté qui pourrait s'exercer sans motif serait le vrai caractère d'un maniaque.
LE MAÎTRE
Cela est trop fort pour moi ; mais, en dëpît de ton capitaine et de toi, je croirai que je v«ux quand je veux.
JACQUES
Mais si vous êtes et si vous avez toujours été Te maître de vouloir, que ne voulez- vous à présent aimer une guenon ; et que n'avez-vous cessé d'aimer Agathe toutes les fois que vous l'avez voulu ? Mon maitrè , on passe les trois quarts de sa vie à vouloir, sans faire.
LE MAÎTRE
Il est vrai.
Et à faire sans vouloir»
4^4 JACQUES
LE MAÎTRE
Tu me démontreras celui-ci ?
JACQUES
Si TOUS y consentez.
LE maIthe; ' J'y consens.
Jacques;
Cela se fera^ et parlons d'autre chose. . T . .
Après ces baliyernes et quelques autres propos de la même importance > ils se turent ; et Jacques^ relevant son énorme chapeau ^ parapluie dans les mauvais temps ^ parasol dans les temps chauds ^ couvre-chef en , tout temps, le ténébreux sanctuaire sous lequel une des meilleures cervelles qui aient encore existé ^ consultait le destin dans les grandes occasions; les ailes de ce chapeau relevées lui plaçaient le visage à peu près au milieu du corps ; rabattues , à peine voyaît-il à dix pas devant lui : ce qui lui avait donné l'habitude de porter le nez au vent ; et c^esl alors qu'on pouvait dire de son chapeau :
Os un (i) sublime dédit j, cœlumque tueri Jussii, et eredos ad sidéra toUere vultus»
Jacques donc , relevant son énorme chapeau et promenant ses regards au loin y aperçut un la-
(i) Dans Ovide, Metam. , lib. I , y, 85, on lit homini , au liea de un, £dxi'«
boureur qui rouait inutilement de coups un des deux chevaux qu'il avait atteléâ à sa charrue. Ce cheval , jeune et vigoureux , s'était couché sur le sillon y et le laboureur avait beau le secouer par la bride ^ le prier, le caresser, le menacer, jurer, frapper, Tanimal restait immobile, et refiisait opiniâtrement de se relever,
Jacques , après avoir rêvé quelque temps à cette scène, dit à son mgître, dont elle avait aussi fixé Fattention : Savez -vous , monsieur, ce qui se passe là ?
LE MAÎTRE
Et que veux-tu qui se passe autre" chose que c^ que je vois?
JACQUES
Vous ne devinez rien ?
LE MAÎTRE. '
Non. Et toi , i^e devin^js-tu ?
JACQUES
Je devine que ce sot, orgueilleux, fainéant animal est un habitant de la ville , qui , fier de son premier état dé cheval de selle, méprise la charrue ; et pour vous dire tout, en un ^lot, que c'est votre cheyal, le symbole de Jacques que voilà , et de tant d'autres lâches coqujins comme lui , qui ont quitté les campagnes pour venir
4^6 JACQUES porter la livrée dans la capitale ^ ef qui aimev^ raient mieux mendier leur pain dans Jes rues^ ou mourir de faim , que de retourner à Tagriculture^ le plus utile et le plus honorable des métiers.
, Le maître se mit à rire ; et Jacques , s'adressant au laboureur qui ne l'entendait pas^ disait : Pauvre diable ^ touche , touche tant que tu voudras : il a pris son pli , et tu useras plus d'une mèche à ton fouet , avant que d'inspirer à ce maraud-là un peu de véritable dignité et quelque goût pour le travail Le maître continuait de rire. Jacques,
moitié d'impatience 9 moitié de pitié, se lève, s'a vanccw vers le laboureur, et n'a pas fait deux cents pas qufi , se retournant vers son maître , il se mit à crier : Monsieur, arrivez , arrivez ; c'est votre cheval , c'est votre cheval.
Ce- l'était en effet. A peine l'animal eut-il reconnu Jacques .et son maître, qu'il se releva de lui-même, secoua ka. crinière, hennit, se cabra, et approcha tendrement son mufle du mufle de son camarade. Cependant Jacques, indigné, disait entre ses dents : Gredin, vaurien, paresseux, à quoi tient-il que je ne te donne vingt coups de bottes ? . . . . Son maître, au contraire, le baisait, lui passait une main sur le flanc, lui frappait doucement la croupe de l'autre , et pleurant presque de joie, s'écriait : Mon cheval, mon pauvre cheval, je te retrouve donc !
Le laboureur n'entendait rien à cela. Je vois, messieurs, leur dit-il, que ce cheval vous a appartenu; mais je ne l'en possède pas moins le'gitiijiement ; je Fai acheté à la dernière foire. Si ^ous vouliez le reprendre pour les deux tiers dç ce qu'il m'a coûté, vous me rendriez un grand service, car je n'en puis rien faire. Lorsqu'il faut le sortir de l'écurie, c'est le diable ^lorsqu'il faut l'atteler, c'est pis encore ,• lorsqu'il est arrivé sur le champ, il se couche, et il se laisserait plutôt assommer que de donner un coup de collier ou que de souffrir un sac sur son dos» Messieurs , auriez-vous la charité de me débarrasser de ce maudit animal-là ? Il est beau , mais il u'est bon à rien qu'à piaffer sous un cavalier, et ce n'est pas là mon affaire...... On.lûi
proposa un échange avec celui des deux aulrefe qui lui conviendrait le mieux; il y conseatit, et nos deux voyageurs revinrent au petit pas à l'endroit cil ils s'étaient reposés, et d'où ils vire At, avec satisfaction, le cheval qu'ils avaient cédé au laboureur se prêter sans répugnance à' son nouvel état.
JACQUES
Eh bien ! monsieur?
LE MAÎTRE
Eh bien ! rien n'est plus sûr que tu es inspiré ; est-ce de DieU;» est-ce du diable? Je l'ignoj^e.
4^8 JACQUES ^
Jacques , mon. cher ami ^ je -crains que vous n'ayez le diable au corps.
JACQUES
Et pourquoi la diable ?
LE MiTÎTBE.
C'est que vous faites des prodiges , et que votre doctrine est fort suspecte.
JACQUES
Et qu'est-ce qu'il y a de commun entre la doctrine que Ton professe et les prodiges qu'on opère.
LE MAÎTRE
Je vois que vous n'avez pas lu Dom la Taste (i)«
JACQUES
Et ce ''Dom 1|l Taste que je n'aî pas lu, que dit-il? . "'
* LE MAÎTRE
Il dit que Dieu et le diable font également des miracles.
(i) La Taste (dom Louis), bénëdictm , évêque de Bethléem « né à Bordeaux, mort à Saint-Denis en 1754» a soutenu dans ses Lettres théologiques aux écrivains défenseurs des commlsions et autres miracles du temps {Paris , 1733, in-4") » q«c les diables peuvent faire des miracles bienfaisants et des guérisons miracu— leuses , pour introduire ou autoriser rerreur ou le vice* Edit».
JACQUES
Et comment distingue-t-il les miracles de Dieu , des miracles du diable ?
Par la doctrine. Si la doctrine est bonne , les miracles sont de Dieu; si elle est mauvaisfe^ les miracles sont du diable.
JACQUES. Ici Jacques se mit d siffler j puis
il ajouta :
Et qui est-ce qui m'apprendra à moi y pauvre ignorant ^ si la doctrine du faiseur de miracles est bonne ou mauvaise ? Allons^ monsieur^ remontons sur nos bêtes. Que vous importe que ce soit de par Dieu ou de par Bëelzëbuth que votre cheval sa soit retrouvé ? En ira-t-il moins bien? »
LE MAÎTRE
Non. Cependant^ Jacques^ si vous, étiez possédé. ....
JACQUES
Quel remède y aurait-il à cela?
LE MAÎTRE.'
Le remède I ce serait ^ en attendant Fexor-^ cisme. .... ce serait de vous mettre à Feaii bénite pour toute boisson»
r%^ JACQUES
JACQUES
jVfoî monsieur^ à Teau ! Jacques à Teau bénite !
J'aimerais mieux que mille légions de diables me
restassent dans le corps, 'que d^en boire une
tronttekf bénite du non bénite. Est-ce que vous ne
vous êtes pas encore aperçu que j'étais hydro-
pjiobe?....
Ah ! hydrophobe? Jacques a dit hydrophohe ?... Non, lecteur, non; je confesse que le mot n'est pas de lui. Mais, avec cette sévérité de critiquelà, je vous défie de lire une scène de comédie ou de tragédie , un seul dialogue , quelque bien qu'il soit fait, sans surprendre le mot de l'auteur dans la bouche de son personnage. Jacques a dit : Monsieur , est-ce que vous ne vous êtes pas encore aperçu qu'à la vue de l'eau, la rage me
prend? Eh bien! en disant autrement que
lui , j'ai été moins vrai , mais plus court.
Us remontèrent sur leurs chevaux ; et Jacques dit à son maître : Vous en étiez de vos amours au moment où , après avoir été heureux deux fois , vous vous disposiez peut-être à l'être une troisième.
Lorsque tout à coup la porte du corridor s'ouvre. Voilà la chambre pleine d'ime foule de gens qui marchent tumultueusement; j'aperçois des
LE FATALISTE. 43i
lumières , j'entends des Toix d'hommes et de femmes qui parlaient tous à la fois. Les rideaux sont violemment tirés ; et j'aperçois le père, la mère, les tantes, lés cousins , les cousines et un commissaire qui leur disait gravement : Messieurs, nkesdames, point de bruit j le délit est flagrant ; monsieur est un galant homme : il n'y a qu'un moyen de réparer le mal ; et monsieur aimera mieux s'y prêter de lui-même que de s'y faire contraindre par les lois.... A chaque mot il était interrompu par le père et par la mère qui m'accablaient de i:*eproches ; par les tantes et par les cousines qui adressaient les épithètes les moins ménagées à Agathe, qui s'était enveloppé la tête dans les couvertures. J'étais stupéfait, et je ne savais que dire. Le commissaire s'adriessant à moi , me dit ironiquement : Monsieur , vous êtes fort bien ; il faut cependant que vous ayez pour agréable de vous lever et de vous vêtir.... Ce que je fis, mais avec mes habits qu'on avait substitués à ceux du chevalier. On approcha une table; le commissaire se mit à verbaliser. Cependant la mère se Élisait tenir à quatre pour ne pas assommer sa fille, et le père lui disait : Doucement , ma femme , doucement ; quand vous aurez assommé votre fille , il n'ei^ sera ni plus ni moins. Tout s'arrangera pour lé mieux. . . • Les autres personnages étaient dispersés sur des chaises , dans les différentes attitudes^ de la dou-
leur y de l'indignation et de la colère. Le père y gourmandant sa femme par intervalle^ lui disait : Voilà çé que c'est cjue de ne pas veiller à la conduite de sa fille. •••. La mère lui répondait : Avec cet air si bon et si honnête y qui l'aurait cru de mionsieur ?..... Les autres gardaient le silence. Le procès - verbal dressé , on m'en fit lecture ; et comme il ne contenait que la vérité y je le signai et je descendis avec le commissaire y qui me pria très-obligeamment de monter dans une voiture qui était à la porte , d'où l'on me conduisit avec un assez nombreux cortège droit au Fort-l'Évêque.
JACQUES
Au Fort-l'Évçque ! en prison !
LE MAÎTRE
En prison ; et puis voilà un procès abominable; Il ne s'agissait de rien moins que d'épouser mademoiselle Agathe ; les parents ne voulaient entendre à aucun accommodement. Dès le matin y le chevalier lUi'apparut dans ma retraite. Il savait tout. Agathe était désolée; ses parents étaient enragés y il avait essuyé les plus cruels reproches sur la perfide connaissance qu'il leUr avait donnée ; c'était, lui qui était la première cause de leur malheur et du déshonneur de leur fille ; ces pau^s gens fai^ient pitié. Il avait demandé à pai^er à Agathe en particulier; il ne l'avait pas
obtenu sans peine. Agathe ayait pensé lui arracher les yeux , elle l'avait appelé des noms les plus odieux. Il s'y attendait; il avait laissé tomber ses fureurs ; après quoi il avait tâché de l'amener à quelque chose de raisonnable; mais cette fille disait une chose à laquelle , ajoutait le chevalier , je ne sais point de réplique : Moa père et ma mère m'ont surprise avec votre ami; faut-il leur apprendi^ que , en couchant avec
lui , je croyais coucher avec vous ? Il lui ré^
pondait : Mais^ en bonne foi y croyez-vous qua mon ami puisse vous épouSér ? Non , disaitelle , c'est vous , indigne , c'est vous , infâme ,' qui devriez y être condamné. — Mais , dis-je au chevalier^ il ne tiendrait qu'à vous de me tirer d'affaire. — Comment cela? — Comment?
ea déclarant la chose comme elle est. — J'en ai menacé Agathe ; maîs^ certes, je n'en ferai rien.i Il est incertain que ce moyen nous servît utilement ; et il est très-certain qu'il nous couvrirait d'infamie. Aussi c'est votre faute. — Ma faute ? — Oui, votre faute. Si vous eussiez approuvé l'espièglerie que je vous proposais , Agathe aurait été surprise entre deux hommes , et tout ceci aurait fini par une dérision. Mais cela n'est point, et il s'agit de se tirer de ce mauvais pas. — Mais , chevalier , pourriez-vous m'expliquer un petit incident? C'est mon habit repris et le vôtre remis dans la garde-robe; ma foi, j'ai beau y
ROMAHS. TOMin, 28
454 JACQUES
rêyer^ c'est un mystère qui me confond* Cela m^a rendu'Âgathe un peu suspecte ; il m'est yenu dans la tête qu'elle avait reconnu la supercherie , ^t qu'il y avait entre elle et ses parents je ne sais quelle connivence. — Peut-être vous aurat-on vu monter ; ce qu'il y a de certain , c'est que vous fûtes à peine déshabillé , qu'on me renvoya mon habit et qu'on me redemanda le vôtre. •*— Cela s'éclaircira avec le temps..... -—Comme pous étions en train ^ le chevalier et moi , de oous affliger , de nous consoler^ de nous accuser, de nous injurier et de nous demander pardon, le commissaire entra ; le chevalier pâlit et sortit brusquement. Ce commissaire était un. homme de bien, comme il en est quelques uns , qui ^ relisant chez lui son procè&^verbal , se rappela qu'autrefois il avait fait ses études avec un jeupe homme qui portait mon nom ; il lui vint en pensée que je pourrais bien être le parent ou même le fils de son ancien Camarade de collège : et le fait était vrai. Sa première question fut de me demander qui était l'homme qui s'é^ tait évadé quand il était entré. — Il ne s'est point évadé, lui dis-je, il est sorti; c'est mon intime ami, le chevalier de Saint-^uin. — Votre ami ! vous avez là un plaisant ami ! Savez-vous, monsieur, que c'est lui qui m'est venu avertir ? Il était accompagné du père et d'un autre pa- 3Cçnt. — Lui ! — Lui-même. — Etes-vous bien
sûr de votre fait ? -7- Très-^r ; mais comment Tavez-vous nommé ? — Le chevalier de Saint- Ouin. — Oh ! le chevalier de Saint-Ouin , nous y voilà. Et savez -vous 6e que c^est que votre ami , votre intime ami le chevalier de Saint- Ouin? Un escroc , un homme note par cent mauvais tours. La police ne laisse la liberté du pavé à cette espèce d'hommes-là , qu'à cause des services qu'elle en tire quelquefois. Ils sont fripons et délateurs des fripons ; et on les trouve apparemment plus utiles par le mal qu'ils préviennent ou qu'ils révèlent y que nuisibles par celui'' qu'ils font. ... — Je racontai au commissaire ma triste aventure > telle qu'elle s'était passée. Il ne la vit pas d'un œil beaucoup plus favorable; car tout ce qui pouvait m'absoudre ne pouvait ni s'alléguer ni se démontrer au tribunal des lois. Cependant il se chargea d'appeler le père et la mère , de serrer les pouces à la fille , d'éclairer le magistrat , et de* ne rien négliger de ce qui servirait à ma justification ; me prévenant toutefois que , si ces gens étaient bien conseillés , l'autorité y pourrait très-peu de chose. — Quoi ! monsieur le commissaii^ , je serais forcé d'épouser? — Épouser ! cela serait bien dur , aussi ne l'appréhendé-je pas ; mais il y aura des dédommagements^ et dans ce cas ils sont considérables
Mais, Jacques 9 je crois que tu as quelque chose à me dire.
456 JACQUES
JACQUES
Oui : je voulais vous dire que vous fiites en effet plus malheureux que moi ^ qui payai et qui ne couchai pas. Au demeurant ^ j'aurai^ ^ je crois , entendu votre histoire tout courant^ si Agathe avait été grosse.
LE MAÎTRE
Ne te dépars pas encore de ta conjecture; c'est que le comniissaire m'apprit , quelque temps après ma détention^ qu'elle était venue faire chez lui sa déclaration de grossesse.
JACQUES
Et vous voilà père d'un enfant
LE MAÎTRE
Auquel je n'ai pas nui.
Mais que vous n'avez pas fait.
LE MAÎTRE
Ni la protection du magistrat , ni toutes les démarches du commissaire ne purent empêcher cette ajQfaire de suivre le cours de la justice ; mais comme la fille et ses parents étaient mal famés , je n'épousai pas entre les deux guichets. On me condamna à une amende considérable >
aux frais de gësine (i) ^ et à pourvoir à la subsistance et à Fëducation d'un enfant provenu des faits et gestes de mon ami le chevalier de Saint- Ouin y dont il était le portrait en miniature. Ce fut un gros garçon^ dont mademoiselle Agathe accoucha très-heureusement entre le septième et le huitième mois ^ et auquel on donna une bonne Bourrice ^ dont j'ai paye les mois jusqu'à ce jour*
JACQUES
Quel âge peut avoir monsieur votre fils?
LE MAÎTKE»
Il aura bientôt dix ans. Je l'ai laisse tout ce temps à la campagne ^ où le maître d'ëcole lui a appris à lire , à écrire et à compter. Ce n'est pas loin de l'endroit où nous allons ; et je profite de la circonstance pour payer à ces gens ce qui leur est dû , le retirer , et le mettre en " métier.
Jacques et son maître couchèrent encore upe fois en route. *Ils étaient trop voisins du terme de leur voyage , pour que Jacques reprît l'his-
(i) Gësine, vieux mot; couches.
Et dans l'éfibrt de la gésine , Siur la litière elle invoquait Et Janon racGoucheiue et madame Lûcine .
EtsT. Le Noble.
Édit».
438 JACQUES
toire de ses amours ; d'ailleurs il s'ea manquait beaucoup que son mal de, gorge fût passe. Le lendemain ils arrivèrent ■— Où? — D'honneur je n'en sais rien. — Et qu'avaient - ils à faire où ils allaient? — Tout ce qu'il vous plaira. Est-ce que le maître de Jacques disait ses affaires à tout le monde? — Quoi qu'il en soit, elles n'exigaient pas au-delà d'ime quinzaine de séjour. Se terminèrent-elles bien, se terminèrent-elles mal? C'est ce que j'ignore encore. Le mal de gorge de Jacques se dissipa , par deux remèdes qui lui étaient antipathiques, la diète et le repos. Un matin le maître dit à son valet : Jacques ^ bride et selle les chevaux, et remplis ta gourde; il faut aller où tu sais. ... Ce qui fut aussitôt fait que dit. Les voilà s'acheminant vers l'endroit où l'on nourrissait depuis dix ans , aux dépens du maître de Jacques, l'enfant du chevalier de Saint- Ouih. A quelque distance du gîte qu'ils venaient de quitter, le maître s'adressa à Jacques dans les mots suivants : Jacques , que dis-tu de mes
amours ?
JACQUES
Qu'il y a d'étranges choses écrites là-haut. Voilà un enfant de fait. Dieu sait commeqt! Qui sait le rôle que ce petit bâtard jouera dans le monde ? Qui sait s'il n'est pas né pour le bonheur ou le bouleversement d'un Empire ?
LE MAITRE
Je te reponds que non. J'en ferai un bon tourneur ou un bon horloger. Il se mariera ; il aura des enfants qui tourneront à perpétuité des bâtons de chaise dans ce* monde.
JACQUES
Ouï, si cela est écrit là-haut. Mais pourquoi ne sortirait-il pas un Cromwel de la boutique d'un tourneur? Celui qui fit couper la tête à son roi , u'était-il pas sorti de la boutique d'un brasseur, et ne dit-on pas aujourd'hui... ?
Laissons cela. Tu te portes bien , tu sais mes amours; en conscience tu ne peux te dispenser de reprendre l'histoire des tiennes.
JACQUES
Tout s'y oppose. Premièrement, le peu de chemin qui nous reste à faire; secondement, l'oubli de Tendroit où j'en étais; troisièmement, un diable de pressentiment que j'ai Ià«... que cette histoire ne doit pas finir; que ce récit nous portera malheur, et que je ne l'aurai pas sitôt repris, qu'il sera interrompu par une catastrophe heureuse ou malheureuse.
44<> JACQUES
LE MAÎTRE
Si elle est heureuse^ tant mieux !
JACQUES
D'accord; mais j'ai là.... qu'elle sera malheu-
reuse.
LB MAÎTRE
Malheureuse ! soit; mais que tu parles ou que tu te taises^ arrivera-t-elle moins?
JACQUES
Qui sait eela ?
LE maître;
Tu es ne trop tard de deux ou trois siècles.
JACQUES
Non y monsieur^ je suis ne à temps y comme tout le monde.
LE maître.
Tu aurais ëte un grand augure.
JACQUES
Je ne sais pas bien précisément ce que c'est qu'un augure^ ni ne me soucie de le savoir.
LE MAÎTRE
C'est un des chapitres importants de ton traité de la divination.
JACQUES
Il est vrai; mais il y a si long-temps quHl est écrit, que je ne m'en rappelle pas un mot. Monsieur, tenez, voilà qui en sait plus que tous les augures , oies fatidiques et poulets sacrés de la république ; c'est la gourde. Interrogeons la gourde.
Jacques prit sa gourde , et la consulta longuement. Son maître tira sa montre et sa tabatière , vit l'heure qu'il était, prit sa prise de tabac, et
Jacques dit : Il me semble à présent que je vois le destin moins noir. Dites-moi où j'en étais.
LE lifAÎTRE.
Au château de Desglands, ton genou un peu remis , et Denise chargée par sa mère de te soigner.
JACQUES
Denise fut obéissante. La blessure de mon genou était presque refermée; j'avais même pu danser en rond la nuit de l'enfant ; cependant j'y souffrais par intervalle des douleurs inouies. Il vint en tête au chirurgien du château qui en savait im peu plus long que son confrère, que ces souffrances , dont le retour était si opiniâtre , ne pouvaient avoir pour causç que le séjour d'un corps étranger qui était resté dans les chairs, après l'extraction de la balle. En conséquence il arriva dans ma chambre de grand matin ; il fit appror
44^ JACQUES
cher une table de mon lit; et lorsque mes rideaux furent ouverts, je vis cette table couverte d'instruments tranchants; Denise assise à mon chevet, et pleurant à chaudes larmes; sa mère debout, les bras croisés, et assez triste ; le chirurgien dépouille de sa casaque, les manches de sa veste retroussées, et sa main droite armée dW bistouri.
Tu m'effraies.
JiCQUES.
Je le fus aussi. L'ami, n^e dit le chirurgien, êtes-vous las de souffrir 7 — Fort las. -, — Voulezvous que cela finisse, et conserver votre jambe? — Certainement. — Mettez-la donc hors du lit , et que j'y travaille à mon aise. . . . J'offre ma jambe. Le chirurgien met le manche de son bistouri eiitre ses dents, passe ma jambe sous son bras gauche , l'y fixe fortement , reprend son bistouri , en introduit la pointe dans l'ouverture de ma blessure, et me fait une incision large et profonde. Je ne sourcillai pas, mais Jeanne détourna la tête, et Denise poussa un cri aigu, et se trouva mal....
Ici, Jacques fit halte à son récit, et donna une nouvelle atteinte à sa gourde. Les atteintes étaieut d'autant plus fréquentes que les distances étaient courtes, ou, comme disent les géomètres , en raison inverse des distances. U était si précis dan$
ses mesures, que> pleine en partant, elle était toujours exactement vide en arrivant. Messieurs des ponts et chaussées en auraient fait un excellent odomètre (i), et chaque atteinte avait communément sa raison suffisante. Celle-ci était pour faire revenir Denise de son évanouissement , et se remettre de la douleur de Fincision que le chirurgien lui avait faite au genou. Denise , revenue , et lui réconforté , il continua.
JACQUES
Cette énorme incision mit à découvert le fond de la blessure, d'où le chirurgien tira, avec ses pinces, une très-petite pièce de drap de ma culotte qui y était restée, et dont le séjour causait mes douleurs et empêchait Tentiêré cicatrisation d« mon mal. Depuis cette opératicm, mon état alla de mieux en mieux , grâces aux soins de Denise ; plus de douleurs , plus de fièvre ; de Tappétit, du sommeil, des forces. Denise me pansait avec exactitude et avec une délicatesse infinie. Il fallait voir la circonspection et la légèreté de main avec lesquelles elle levait n^on appareil ; la crainte qu'elle avait de me faire la moindre douleur; la manière dont elle baignait ma plaie; j'étais assis sur le bord de mon lit ; elle avait un genou en terre, ma jambe était posée sur
- (i) odomètre, compte-pas, instrument qui sert à mesurer le chemin cfu'on a fait ; de ôhç) chemin , fcirf09, mesure. Édit».
444 JACQUES
sa cuisse 5 que je pressais quelquefois un peu r j'avais une main sur son ëpaule ; et je la regardais faire avec un attendrissement^ que je crois qu'elle partageait. Lorsque mon pansement était achevé > je lui prenais les deux mains ^ je la remerciais 5 je ne savais que lui dire ^ je ne savais comment je lui témoignerais ma reconnaissance; elle était debout 5 les yeux baissés^ et m'écoutait sans mot dire. Il ne passait pas au château un seul porteballe^ que je ne lui achetasse queltaie chose; une fois c'était un fichu , une autre fo A c'était quelques aimes d'indienne ou de mousselâie^ une croix d'or y des !bas de coton ^ une bague , nn collier de grenat, ^uand ma petite emplette était faite^ mon embarras était de l'offrir^ le sien de l'accepter. D'abord je lui montrais la chose ; si elle la trouvait bien^ je lui disais : Denise^ c'est pour vous que je l'ai achetée.... Si elle lacceptait^ ma main tremblait en la lui présentant^ et la sienne en la recevant. Un jour^ ne sachant plus que lui donner, j'achetai des jarretières; elles étaient de soie, chamarrées de blanc, de rouge et de bleu, avec une devise. Le matin, avant qu'elle arrivât, je les mis sur le dossier de la chaise qui était à côté de mon lit. Aussitôt que Denise les aperçut , elle dit : OK! les jolies jarretières! — C'est pour monr amoureuse, lui' répondis-je. — Vous avez donc une amoureuse, monsieur Jacques? — Assurément; est-ce que je ne vous l'ai pas encore dit?
— Non. Elle est bien aimable^ sans doute? — Très-aimable. — Et vous l'aimez bien ? — De tout mon cœur. — Et elle vous aime de même? — Jfe n'en sais rien. Ces jarretières sont pour elle, et elle m'a promis une faveur qui me rendra fou, je crois y si elle me l'accorde. — Et quelle est cette faveur? — C'est que de ces deux jarretières-là j'en attacherai une de mes mains. ... — Denise rougit, se méprit à mon discours, crut que les jarretières étaient pour une autre, devint triste, fit maladresse sur maladresse, cherchait tout ce qu'il fallait pour mon pansement, l'avait sous les yeux et ne le trouvait pas; renversa le vin qu'elle avait fait chauffer, s'approcha de mon lit pour me panser, prit ma jambe d'une main tremblante, délia mes bandes tout de travers , et quand, il fallut étuver ma blessure , elle avait oublié tout ce qui était nécessaire ; elle l'alla chercher, me pansa, et en me pansant je vis qu'elle pleurait.— Denise , je crois que vous pleurez, qu'avez-vous? ' — Je n'ai rien. — Est-ce qu'on vous a fait de la peine? — Oui. — Et qui est le méchant qui vous a fait de la peine? — C'est vous. — Moi? — Oui. — Et comment est-ce que cela m'est arrivé?.. . — Au lieu de me répondre , elle tourna les yeux sur les jarretières. — Eh quoi! lui dis-je, c'est cela qur vous a fait pleurer? — Oui. — Eh ! Denise , ne pleurez plus , c'est pour vous que les ai achetées, — Monsieur Jacques , dites-vous bien vrai ?
— Très-Trai; si vrai, que les voilà. En même temps je les lui présentai toutes deux^ mais j'en retins une; à l'instant il s'échappa un souris à travers ses larmes. Je la pris par le bras , je l'approchai de mon lit , je pris un de ses pieds que je mis sur le bord; je relevai ses jupons jusqu'à sou genou y où elle les tenait serrés avec ses deux mains; je baisai sa jambe ^ j'y attachai la jarretière que j'avais retenue; et à peine était- elle attachée ^ que Jeanne sa mère entra.
LE MAÎTRE
Voilà une fâcheuse visite.
JACQUES
Peut-être que oui, peut-être que non. Au lieu de s'apercevoir de notre trouble , elle ne vit que la jarretière que sa fille avait entre ses mains. Voilà une jolie jarretière , dit-elle : mais où est l'autre? — A ma jambe, lui répondit D^iise. Il m'a dit qu'il les avait achetées pour son amoureuse, et j'ai jugé que c'était pour moi. N'est-il pas vrai , maman , que puisque j'en ai mis une, il faut que je garde l'autre? — Ah ! monsieur Jacques, Denise a raison, une jarretière ne va pas sans l'autre, et vous ne voudriez pas lui reprendre celle qu'elle a. — Pourquoi non? — C'est que Denise ne le voudrait pas, lii moi non plus. — Mais arrangeons-nous, je lui attacherai l'autre en votre
présence, — Non , non , cela ne se peut pas. — Qu'elle me les rende donc toutes deux. — Cela ne se peut pasi non plus.
Mais Jacques et son maître sont à l'entrée du village où ils allaient voir Tenfant et les nourriciers de Fenfant du chevalier de Saint-Ouin.
Jacques se tut; son maître lui dit : Descendons > et faisons ici une pause. — Pourquoi ? — ■ Parce que y ^lon toute apparence y tu touches à la conclusion de tes amours. •'—Pas tout-à-fait.— -Quand on est arrive' au genou , il y a peu de chemin à faire. — Mon maître y Denise avait la cuisse plus longue qu'une autre. — Descendons toujours.
Ils descendent de cheval^ Jacques le premier^ et se présentant avec célérité à la i)otte de son maître^ qui n'eut pas plutôt posé le pied sur l'étrier que les courroies se détachent et que mon cavalier renversé en arrière , allait s'étendre rudement par terre, si son valet ne l'eût reçu entre ses bras.
LE -MAÎTRE
Eh bien ! Jacques, voilà comme tu me soignes ! Que s'en est-il fallu que je ne me sois enfoncé une côte , cassé le bras , fendu la tête , peut-être tué?
JACQUES
Le grand malheur !
448 JACQUES
LE MAITRE
Que dis-tu^ maroufle? Attends^ attends^ je Tais t^apprendre à parler. ...
Et le maître , après avoir fait faire au cordon de son fouet deux tours sur le poignet, de poursuivre Jacques , et Jacques de tourner autour du cheval en éclatant de rire; et son maître de jurer^ de sacrer , d'écuraer de ' rage *, et de tourner aussi autour du cheval en vomissant contre Jacques un torrent d'invectives; et cette course de durer jusqu'à ce que tous deux y traversés de sueur et épuisés de fatigue , s'arrêtèrent l'un d'un côté du cheval, l'autre de l'autre, Jacques haletant et continuant de rire ; son maître haletant , et lui lançant des regards de fureur. Ils commençaient à reprendre haleine, lorsque Jacques dit à son maître : Monsieur mon maître en conviendra-t-il à présent ?
LE MAÎTRE
Et de quoi veux-tu que je convienne , chien , coquin , infâme , sinon que tu es le plus méchant de tous les valets , et que je suis le plus malheureux de tous les maîtres ?
JACQUES
N'est-il pas évidemment démontré que nous agissons la plupart du temps sans vouloir? Là^
LE FATALISTE. 44g
mettez la main sur la conscience : de tout ce que TOUS avez dit ou fait depuis une demi-heure, en avez-vous rien voulu? N'avez-vous pas été ma marionnette , et n'auriez-vous pas continué d'être mon polichinel pendant im mois, si je me Tétais proposé? •
LE MAÎTRE
Quoi I c'était un jeu?
JACQUES
Un jeu.
LE maître;
Et tu t'attendais à ta rupture des courroies?
JACQUES
Je l'avais préparée.
LE MAÎTRE
Et c'était le fil d'archal que tu attachais audessus de ma tête pour me démener à ta fantaisie?
JACQUES
A merveille !
LE maître;
Et ta réponse impertinente était préméditée ?
JACQUES
Préméditée.
ROMIKS. TOME II. ag
45o JACQUES
LE MAÎTRE
. Tu es un dangereux vaurien.
JACQUES
Dites ^ grâce à mon capitaine qui se fit un jour un pareil passe-temps à mes dépens^ que je suis un subtil raisonneur.
LE MAÎTRE
Si pourtant je m'étais blessé?
JACQUES
U était écrit là-haut et dans ma prévoyance que cela n'arriverait pas.
LE MAITRE
Allons y assey.ons-nous ; nous avons besoin de repos.
Ils s'asseyent ^ Jacques disant : Peste soit du sot \
C'est de toi que tu parles apparemment.
JACQUES
Oui 9 de moi^ qui n'ai pas réservé un coup de plus dans la gourde.
LE MAITRE
Ne regrette rien , je l'aurais bu, car je meurs de soif.
LE FATALISTE. 45l
JACQUES
Peste soit encore du sot de n'en avoir pas réservé deux !
Le maître le suppliant , pour tromper leur lassitude et leur soif, de continuer son récit, Jacques s'y refusant, son maître boudant, Jacques se laissant bouder ; enfin Jacques , après avoir protesté contre le malheur qui en arriverait, reprenant l'histoire de ses amours , dit :
Un jour de fête que le seigneur du château était
à la chasse Après ces mots il s'arrêta tout
court , et dit : Je ne saurais ; il m'est impossible d'avancer; il me semble que j'aie de rechef la main du destin à la gorge, et que je me la sente serrer; pour dieu, monsieur, permettez que je me taise. — Eh bien ! tais-toi , et va demander à la première chaumière que voilà , là demeure du nourricier.... — C'était à la porte plus bas; ils y vont, chacun d'eux tenant son cheval par la bride. A l'instant la porte du jaourricier s'ouvre, un homme se montre ; le maître de Jacques pousse un cri et porte la main à son épée ; l'homme en question en fait autant. Les deux chevaux s'effraient du cliquetis des armes , celui de Jacques casse sa bride et s'échappe ^ et dans le même instant le cavalier contre lequel son maître se bat est étendu mort sur la place. Les paysans du village accourent, lie maître de Jacques se remet preste-