‹ Œuvres de Denis DiderotChapitre 12 sur 14 · JACQUES · texte numérisé non relu

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meiit^n selle et s'éloigne à toutes jambes. On s'enipare de Jacques ^ on lui lie les mains sur le dos , et on le conduit devant le juge du lieu^ qui l'envoie en prison. L'homme tué était le chevalier de Saint-Chûn ^ que le hasard avait conduit précisément ce jour-là avec Agathe chez la nourrice ^ leur enfant» Agathe s'arrache les cheveux sur le cadavre de son amant. Le maître de Jacques est déjà si loin qu'on l'a perdu de vue. Jacques^ en allant de la maison du juge à la prison disait : Il £dlait que cela fùt^ cela était écrit là-haut .... . Et moi ^ je m'arrête, parce que je vous ai dit lie ces deux personnages tout ce que j'en sais. — Et les amours de Jacques? Jacques a dit cent fois qu'il était écrit là-haut qu'il n'en finirait pas l'histoire, et je voisjpieJ[acgu<w^ anraU lecteur , que cela vous fâche ; eh bien , reprenez son récit' ou il l'a laissé, et continuez -le à votre fantaisie, ou bien faites une visite à mademoiselle Agathe , sachez le nom du village où Jacques est emprisonné; voyez Jacques, questionnez-le : il ne se fera pas tirer l'oreille pour vous satisfaire ; cela le désennuiera. D'après des mémoires que j'ai de bonnes raisons de tenir pour suspects , je pourrais peut-4tre suppléer ce qui manque ici; mais à quoi bon? on ne peut s'intéresser qu'à ce qu'on croit vrai. Cependant comme il y aurait de la témérité à prononcer sans un mûr examen sur les entretiens de Jacques le Fataliste et de soh

maître y ouvrage le plus important qui ait para depuis le Pantagruel de maître François Rabelais , et la vie et les aventures du Compère Ma-thieu (i), je relirai ces mémoires avec toute la contention d'esprit et toute Fimpartialitë dont je suis capable; et sous huitaine je vous en dirai mon jugement définitif^ sauf à me ii^tracter lors-*qu'un plus intelligent que moi me démontrera que je me suis trompé. \

L'éditeur ajoute : La huitaine i$st passée. J'ai lu les mémoires en question; des trois paragraphes que j'y trouve de plus que dans le manuscrit dont je suis le possesseur , le premier et le dernier me paraissent originaux^ et celui du milieu évidemment interpolé. Voici le prendier , qui suppose une seconde lacune dans l'eiitretiea de Jacques et son maître.

Un jour de fête que le seigneur du diâteau était à la chasse , et que le reste de ses commen-^ saux étaient allés h- la messe de la paroisse^ qui en était éloignée d'un bon quart de lieue^ Jacques

,{i) Le Compère Mathieu , ou les Bigarrures de V Esprit hu^ main , fut long-temps attribué à Toltaire et à Diderot. Cet ouvrage est de Tabbë Dulaurens ( Henri Joseph) , né à Douai le a 7 mar$ , et suivant quelques biographes le 27 mai 1719* Yers 1761 il s'était réfugié en Hollande , faissgc^t la route à pied. U passa ensuite çn Allemagne. Dénoncé à la. charnière ecclésiastique à Mayence , il fut jugé et condamné à une prison perpétuelle par sentence du 5o août '^767 , et mourut en 1 797 dans une maison de détention située près de Mayence. £dit%

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était levé ^ Denise était assise à côté de lui. Us gardaient le silence y ils avaient Tair de se bouder^ et ils se boudaient en effet. Jacques avait tout mis en œuvre pour résoudre Denise à le rendre heureux, etDenise avait tenu ferme. Après ce long silence, Jacques, pleurant à chaudes larmes , lui dit d'un ton dur et amer : C'est que vous ne m'aimez pas.,.. Denise, dépitée, se lève, le prend par le bras, le conduit brusquement vers le bord du lit, s'y assied, et lui dit : Eh bien ! monsieur Jacques , je ne vous aime donc pas? Eh bien! monsieur Jacques, faites de la malheureuse Denise tout ce qu'il vous plaira...» Et en disant ces mots , la voilà fondant en pleurs et suffoquée par ses sanglots.

Dites-moi, lecteur, ce que vous eussiez fait à la place de Jacques? Rien. Eh bien ! c'est ce qu'il fit. Il reconduisit Denise sur sa chaise, se jeta à ses pieds, essuya les pleurs qui coulaient de ses yeux, lui baisa les mains, la consola, la rassura, crut qu'il en était tendrement aimé , et s'en remit à sa tendresse sur le moment qu'il lui plairait de récompenser la sienne. Ce procédé toucha sensiblement Denise.

On objectera peut - être que Jacques , aux pieds de Denise , ne pouvait guère lui essuyer les yeux..... à moins que la chaise ne fût fort basse. Le manuscrit ne le dit pas ; mais cela est à supposer.

- Voici le second paragraphe , copié de la vie de Triatram Shandj (i)^ à moins que l'entretien de Jacques le Fataliste et de son maître ne soit antérieur à cet ouvrage , et que le ministre Sterne ne soit le plagiaire ^ ce que je ne crois pas^ mais par une estime toute particulière de M. Sterne y que je distingue de la plupart des littérateurs de sa nation y dont l'usage assez fréquent est de nous voler et de nous dire des mjures(2).

Une autre fois ^ c'était le matii> ^ Denise était venue panser Jacques. Tout dormait encore dans le château. Denise s'approcha en tremblant. Aiv rivée à la porte de Jacques , elle s'arrêta , incertaine si elle eiitrerait ou non. Elle enti^a en tremblant ; die demeura assez long-temps à coté du lit de Jacques sans oser ouvrir les rideauoE. Elle les entr'ouvrit doucement; elle dit bonjour à Jacques en tremblant; elle s'informa de sa nuit et de sa santé ea ti^emblant; Jacques lui dit qu'il n'avait pas fermé l'œil , qu'il avait sou^ fert y et qu'il souffrait encore d'une démangeai-

(f) lÀfe and Opinions of Tristram Shandy, by L, Sterne, a paru à York en 9 volumes , de 1759 à 1767. Sterne fit en 1762 le voyage de Paris. Êdit*.

(2) Yoltaire , dans une lettre qui fait partie du premier vo» lume publié en 1820 par la société des Bibliophiles /rançais , a dit aussi : Je connais de réputation Aaron Hill, c'est un digne anglais; il nous piVe et il dit du mal de ceux qu'il vole. Cette lettre , adressée à Tabbé Raynal , est du 3o juillet 1749- Ém»».

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son craelle à son genou. Denise s'offrit à le soulager ; elle prit une petite pièce de flanelle ; Jacques mit sa jambe hoiis du lit ^ et Denise se mit à frotter avec sa flanelle au-dessous de la blessure y d'abord avec un doigt y puis avec deux y avec trois y avec quatre y avec toute la main. Jacques la regardait faire ^ et s'enivrait d'amour. Fuis Denise se mit à frotter avec sa flanelle sur la blessure même , dont la cicatrice était encore rouge ^ d*abord avec un doigt y ensuite avec deux^ avec trois ^ avec quatre ^ avec toute la main. Mais ce n'était pas assez d'avoir éteint la démangeaison au-dessous du genou ^ sur le genou ^ il Ëillait encore l'éteindre au - dessus y où elle ne se faisait sentir que plus vivement. Denise posa (sà flanelle au-dessus du genou ^ et se mit. à frotter là assez fermement > d'abord avec un doigt y avec deux , avec trois , avec quatre , avec toute la main. La passion de Jacques y qui n'avait cessé de la regarder y s'accrut à un tel point y que , n'y pouvant plus résister , il se précipita

3ur la main de Denise et la baisa.

Mais ce qui ne laisse aucun doute sur le plagiat y c'est ce qui suit. Le plagiaii'e ajoute : Si vous n'ôtes pas satisfait de ce que je vous révèle des amours de Jacques y lecteur , faites mieux , j'y consens. De quelque manière que vous vous y preniez , je suis sûr que vous finirez coxnnie moi. — Tu te trompes y insigne calomniateur ,

je ûe finirai point comme toi. Denise fat sage. — Et qui est-ce qui vous dit le contraire ? Jacques se précipita sur sa main , et la baisa , sa main. Cest vous qui avez l'esprit corrompu , et qui entendez ce qu'on ne vous dit pas. — Eh bien ! il ne baisa donc que sa main? — Certaine» ment : Jacques avait trop de sens pour abuser de celle dont il voulait faire sa femme , et se a préparer une méfiance qui aurait pu empoisonner I le reste de sa vie. —Mais il est dit^ dans le paragraphe qui précède , que Jacques avait mis tout en œuvre pour déterminer Denise à le rendre heureux. —-C'est qu'apparemment il n'en voulait pas encore faire sa femme.

Le troisième paragraphe nous montre Jacques^ notre pauvre Fataliste , les fers aux pieds et aux mains ^ étendu sur la paille au fond d'un cachot obscur^ se rappelant tout ce qu'il avait retenu des principes de la philosophie de son capitaine^ et n'étant pas éloigné de croire qu'il regretterait peut^trc un jour cette demeure humide^ infecte, ténébreuse , où il était nourri de pain noir et d'eau, et oii il avait ses pieds et ses mains à défendre contre les attaques des souris et des rats. On nous apprend qu'au milieu de ses méditations les portes de sa prison et de son cachot sont enfoncées; qu'il est mis en liberté avec une douzaine de brigands, et qu'il se trouve enrôlé dans la troupe de Mandrin. Cependant la maréchaussée.

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qui suiTait'son m&îti^e à la pisté ^ T^vaiit' atteint ^ saisi et constitue dans une autre prison. Il en ëtait sorti par les bons offices du commissaire qui l'avait si bien servi dans sa première aventure , et il vivait retiré depuis déiix ou trois mois dans le château de 'Desglands ^ lorsque le^hasard lui •rendit un serviteur presque aussi essentiel à son bonheur que sa montre et sa tabatière. Il ne prenait pas une prise de tabac 9 il ne regardait pas une fois l'heure qu'il était , qu'il ne dît en. soupirant : Qu*es-tu devenu^ mon pauvre Jacques?.,.. Une nuit le château de Desglandis est attaqué par les Mandrins ; Jacques reconnaît la demeure de son bienfaiteur et de sa maîtresse; il intercède et garantit le château du pillage. On lit ensuite le détail pathétique de l'entrevue inopinée de Jacques y de son maître , de Desglands , de Denise et de Jeanne. -. — C'est toi , mon ami ! — C'est vous, mon cher maître ! — Comment t'es - tu trouvé parmi, ces gens«-là ? — ^ Et vous , comment se faitil que je vous rencontre ici? — C'est yous, Denise? — - C'est vous 5 monsieur Jacques? Combien vous m'avez] fait pleurer !...... Cependant Desglands

criait : qu'on apporte des verres et du vin; vite, vite : c'est lui qui nous a sauvé la vie à tous..i.. Quelques jours après, le vieux concierge du château décéda, Jacques obtient sa place et épouse Denise , avec laquelle il s'occupe à susciter des disciples à Zenon et à Spinosa, aimé de Desglands^

chëri de son maître ^ et adoré de sa femme ; car c^est ainsi qu'il était écrit là-haut.

On a voulu me persuader que son maîti^e et Desglands étaient devenus amoureux de sa femme. Je ne sais ce qui en est, mais je suis sûr qull se disait le soir à lui-même : sHl est écrit là-haut que tu seras cocu , Jacques y tu auras beau faire y tu le seras; s'il est écrit au contraire que tu ne le seras pas y ils auront beau faire y tu ne le seras pas; dors donc, mon ami... et qu'il s'endormait.

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