‹ Œuvres de Descartes (volume 2)Chapitre 8 sur 21 · L-BTTRBS* U · texte numérisé non relu

L-BTTRBS* U

J'auroîs aussi votilu que Tcms n'etissies pM dit qu'il ii]y a que deux afFections ou passions , lajme ef ia ms{eê$e; car nous sommes bien auiremeat â£Featés par ia colère que par la crainte , quoique la tristesse ^e trouve dans l'une et dans Tautre, et ainsi du reste* Quant aux oreillettes du cœur^ j aurois ajouté, ce qui est vrai en effet, que je n'en ai pas traité à fond, parceque je les considère seulement comme les extrémités de la veine cave et de l'artère veineuse, etc. J'avois passé votre doute de la fermen-* tation du cœur : il me paroit que vous en avez donné une solution suffisante; car^ cmnme les par^ ties du cœur s'affaissent d'eUes^-mémes , les vais* seaux par lesquels le sang sort étant encore ouverts , le sang ne cesse d'en sortir , et ces vases ne ^ ferment que quand le cœur est affaissé.

Je ne mettrois point dans le titre, de la triple toction , mais seulement de la eoetian. Je vous prie aussi d'effacer toute la neuvième ligne. 11 ne sert de rien de citer ici l'exemple d'Hervaeus , qui est plus éloigne de cet avis que moi , et qui n'est pas si uni à Vallée que je le suis à vous ; et quand même la chose serott, l'exemple ne me touche pu tsp[it que la cause. Dans la première ligne de vos thèses , j'ôterois ces paroles, de la chaleur vivifiante ^ etc. Et à la fin, au lieu de ces paroles, Dans la droite conformation, etc., j aimerois mieux^ Dane la préparation des petites parties insensibles ,

âa4 LETTBJES.

dont tes alimenta sont composés , afin qu'elles acquièrent une conformation propre à composer le corps humain. Cette préparation est, ou commune.*, ou moins importante, qui se fait dans toutes les voies par lesquelles passent les petites parties, ou particulière et spécifique , qui est triple : i \ dans le ventricule et dans les intestins, â^ dans le foie, 5** dans le cœur. La première se fait dans le ventricule et dans les intestins , lorsque la nourriture broyée par les dents et avalée par la bouche, ce qui s'entend du boire et du manger , est dissoute et convertie en chyle par la force de la chaleur que le cœur lui communique, et de l'humeur que les artères y ont poussée. La seconde se fait dans le foie lorsque le chyle y étant porté , non par une force attractrice, mais par sa seule fluidité, et par la compression des parties voisines, et étant mêlé au reste du sang, s'y fermente , s'y digère, et se change en chyme, c'est-à-dire en suc. La troisième se fait dans le cœur, lorsque le chyme mêlé au sang qui retourne du reste du corps au cœur, est préparé avec lui dans le foie , se change en un sang parfait et véritable, par une fermentation qui cause le. battement du pouls et cette troisième coction, elc. Vous comprenez aisément pourquoi j'ai dit que je mettrois dans le titre la coction générale qui se fait dans toutes les voies , et- par conséquent dans chaque partie du corps , parceque partout où il y

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a du mou vernit, il peut s'y faire quelque altéra* tîon des parties qui sont mues j et je ne vois pas que la coGtîoo puisse être autre chose qu'une telle altération. Je ne vois pas pareillement pourquoi vous voulez qu'elle se fasse plutôt dans les veines gastriques et mésaraîques que dans toutes les autres. Je ne voudrais pas me servir de ces termes, sue spiritueux, parceque je ne comprends pas clairemenl; ce qu'ils signifient. Je ne me servirois pas non plus de ces autres, les meilleures parties du chyle : mais je dirois simplement te chyle , parceque toutes ses parties servent à la nourriture du corps ; et, à bien examiner les choses , les excréments mêmes 9 surtout ceux qui sont poussés hors des vei« nés , doivent être censés partie du chyle , au moins tant^ qu'ils sont dans le corps , car ils y ont leurs fonctions, et il n'y en a aucune qui ne s'en aille enfin en excréments, pourvu que vous appelles excréments ce qui sort par la transpiration insensible. Quant au chyme, je crois qu'il fermente dans le foie, et qu'il s'y digère dans le sens que les chimistes donnent à ce mot; c'est-à-dire qu'il y est altéré à cause de quelque séjour qu'il y fait.

A la page 5 , j'effacerois ces mots , qui naît de ees esprits abondants et d'un suc huileux modéré ; car cela n'explique pas bien la chose. Je trouve une seconde fois mon nom à la fin de la huitième page , ce que ma modestie peut mieux souffrir que dans

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le titre, pourvu, s'il vous plait, que vous n'y ajoutiez pas tant d'épithètes; j'aime mieux aussi qu'on , m'appelle par mon véritable nom Descartes , que

^' par cet autre qu'on a forgé ^Cùrtesius. A l'endroit où vous dites pourquoi PL ■ a tronqué mes réponses, on pourroit peut-être en ajouter la preuve, savoir que plusieurs les ont vues et transcrites deux ans avant que son livre parût. Il me paroît même qu'il faudroit effacer ces paroles, vel callido vel ignorante; que c'est un trait ou de mauvaise finesse ou d'ignorance. Les termes les plus honnêtes prouveront mieux la justice de votre cause. Je changerois aussi de cette sorte la fin de la neuvième page : « En second lieu, parceque le foetus, qui est encore dans le sein de la mère , où il est privé de l'usage de la respiration , a deux conduits qui se ferment d'euxmêmes dans les adultes : l'un qui ressemble à un petit canal par lequel ime partie du sang se raréfie dans la cavité droite du cœur, passe dans l'aorte ,

' et l'autre partie coulant vers les poumons ; et le second, par lequel une partie du sang qui doit se raréfier dans la cavité gauche du cœur sort de la veine cave et se mêle à cette autre partie qui revient du poumon : car on ne peut pas hier que dans le fœtus une partie du sang ne passe par les poumons. » Outre cela l'explication del'usage de la respiration, qui est page lo, doit précéder ses

* Pleinpîu8.

LEtTRfeA. 22^

causes qui sont à la page 8. Je ne définis rien sur les veines lactées , parceque je ne les ai pas encore vues; mais je connois ici deux jeunes docteurs en médecine, MM. Silvius et Schâgen , qui paroissent avoir de la science, et qui assurent les avoir observées plusieurs fois, et que leurs valvules empêchent le retour de la liqueur vers les intestins ; tellement qu'ils âont d'un sentiment tout différent du vÀtre. Pour moi je penche beaucoup pour eux , en sorte que je crois que les veines lactées diffèrent seulement des mésaraïques en ce qu'elles ne sont jointes à aucune artère, ce qui fait qu'en elles le suc des viandes est blanc , et qu'il devient sur-le-champ rouge dans les autres , parcequ'il se mêle au sang qui a circulé par les artères. Nous Jes chercherons ensemble à la première occasion dans un chien en vie. En attendant, si vous me croyez , vous effacerez tout ce corollaire. Quant à la difficulté comment le cœur peut se désenfler s'il y reste une partie de sang raréfié, elle est aisée à résoudre, parcequ'il n*en reste qu'une autre très petite partie y qui ne suffit pas pour remplir les ventricules ; car Tèfifort avec lequel il sort sufèroit à l'en faire tout sortir, si les valvules de la grande artère et de la veine artérieuse ne se fermoient avaiËtt que tout le sang fut échappé, et la plus petite quantité qui reste dans les ventricules suffit pour la fermentation.

Enfin, après avoir bien attendu, j'ai reçu au-

jourd'hui la sentence- pour I. A. W/ Je lui enverrai roriginal dès que j^en aurai fait tirer une copie p c'est-à-dire dans deux jours au plus tard. Elle est conçue en termes si doux et si modérés , que les juges n'auroient pu s'exprimer autrement, s'il leur avoit fallu condamner quelque homme de grande qualité; cependant ils approuvent tout ce que W. a écrit et condamnent tout, ce qu'a dit son adversaire. S'il y a quelque autre chose sur quoi vou> demandiez une explication plus ample , vous me trouverez toujours prêt à vous servir, ou de ma plume ou de ma langue. Bien plus , si vous trouvez à ptx)pos que je me rende à Utrecht lorsqfil'cKi soutiendra ces thèses, je le ferai (avec plaisir, {K)urvu que personne ne le sache , et que je puisse me tenir caché ^ans les écoutes d'où mademoiselle de Schurmans a coutume d'entendre vos leçons. Adieu.

LETTRES. Siig

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AU H. P. MERSENNE'

( Lettre 33 du Umte II.)

Mon RlÉVltREND PÈRE,

Je confesse que j'ai tardé loug-teipps à vqui. écrire, mais mon changement de demeure fut QAuse que je ne fis pas réponse à votre lettre du vingt-cinquième mars, qui est celle de la plus an* cjenne date que j'aie reçue ; et je viens de recevoir vos deux derrières en même temps, quoiquç l'une soit du sixième juin et l'autre du sixième mai. Je ne sais qui peut être la cause que cette dernière? a tant tardé; c'est celle où étoit la lettre que M. le comte d'Igby vous a écrite : mais, afin de,ne rien oublier à quoi je doive réponse , je commencerai par la plus ancienne, en laquelle vous mandez m'avoir envoyé le jardin des plantes par la voie du Maire, par laquelle je ne lai point reçu^ mais jiç l'ai reçu depuis peu par M. de Z', lorsqu'il étoif sur le point de partir pour l'armée , et il me mnw

' "t Cette lettre est la 3o' des mannscrits de Lahire> et datée do 1 1 jain 1640. ••

* ZaytfîclMn.

â30 LETTRES.

doit avoir encore d'autres choses de votre part à me communiquer, desquelles tA m'écriroit une autre fois, mais je n'ai pas encore eu depuis de ses nouvelles. Je vous remercie bien humblement de ce livre, mais il est peu à mon usage, car il ne contient rien que des noms , et je ne cherche que des choses, irm'im porte peu que le sieur N. et sessem^ blables fassent imprimer tout ce qu'il leur plaira , et je ne cherche point l'approbation de telles gens. Vous m'écrivez de Galilée comme s'il étoit encore vivant, et je pensois qu'il fut mort il y a long-temps ; s'il est vrai qu'il ait des tables très exactes pour les aspects et éclipses des planètes joviales, il est certain qu'il mérite l'honneur d'avoir trouvé le plus pour les longitudes ; mais je m'étonne fort qu'il en ait pu faire d'exactes pour ces planètes , vu qu'on n'en a pu faire jusqu'à présent d'exactes pour la lune.

La raison pourquoi un os de mouton se casse mieux sur la main que sur une enclume ne me semble pas pouvoir être qu'il supporte davantage le coup : car soit qu'AB soit une enclume ou la main d'un homme , quand on frappé sur le milieu de l'os C , il supporte tout le coup , ou bien même lorsqu'il est sur la main, elle lui aide plus à le supporter que ne fait l'enclume, à cause qu'elle obéit davantage. Et je ne doute point que la seule raison qui le rend plus aisé k casser sur la main ne aoit

LETTRKS. ;<3l^

que le marteau appuie plus long-temps dessus ; mais la proportion qui doit être entre la force du coup et sa durée, pour rendre l'action plus grande , varie selon que les parties du corps frappé requièrent plus ou moins de temps pour se déjoindre.

Je n'ai pas à présent la mémoire de ce que je

vous ai ci-devant écrit de la vitesse du coulement de l'eau, mais il se rappor toit , ce me semble, à l'expérience que vous en aviez faite.

Pour entendre ce que vous demandez de la part de M. des Argues, comment la dureté des corps peut venir du seul repos de leurs parties, il faut remarquer que le mouvement est dififérent de la détermination qu'ont les corps à se mouvoir plutôt vers un côté que vers un autre , ainsi que j'ai écrit en ma Dioptrique ; et qu'il ne faut proprement de la force que pour mouvoir les corps, et non pour déterminer le côté vers lequel ils se meuvent ; car cette détermination ne dépend pas tant de la force du moteur que de la situation tant de ce moteur que des autres corps circonvoisins. Il faut remarquer aussi qu'il n'y a point de vide en la nature , ni de raréfaction et condensation , telles que les décrivent les philosophes ; niais que quand un corps se raréfie, c'est qu'il entre quelque autre corps plus subtil dans ses pores , etc. : d'où il suit qu'aucun corps ne peut se mouvoir qu'il ne chasse au

ii3â LETTRES.

même instant qnelque autre corps de sa place , et que cet autre n'en chasse derechef un autre et ainrsi de suite , jusqu'au dernier qui rentre en la place que laisse le premier ; en sorte qu'aucun corps ne peut se mouvoir qu'il n'y ait tout un cercle de corps qui se meuvent ensemble au même temps. Et enfin il faut remarquer que tous les corps qui se meuvent ep rond , ou autrement , tendent à continuer leur mouvement en ligne droite , comme on voit qu'une pierre étant agitée en rond dans une fronde continue son mouvement en ligne droite lorsqu'elle en est sortie. Soit donc maintenant A ' vue pierre airtour de laquelle je suppose qu'il lï'y à que l'air, et que les parties de cet air se meuvent <!;orttinuellement, non toutes d'un même côté comme lorsqu'il fait vent, car ce n'est pas cela qui le rend liquide, mais en divers sens, ou même afin d'avoir mieux sur quoi y arrêter son imagination , on pent penser que chacune de ses parties tournoie en rond dans l'endroit où elle est, et pensons que cette pierre est poussée d*A vers M *, il est évident qu'elle n'aura aucune difficulté à continuer son mouvement vers là , bien que pour le faire elle doive chasser devant soi les parties d'air qui sont vers B, et celles-ci les parties qui sont vers C et celles qui sont vers D, lesquelles doivent rentrer en là place

' Figure ai.

* Figure aa.

l.£T7BSS. 233

qu0 laisse cette pierre : car toutes ces parties d'air sa inouvoient déjà, et eUei]ue change riei^ en elles « si* non qu'au lieu 'que leur iDouvement étoit resserré en de petits cercles, elle le leur £ait continuer suivant un plus grand cercle; ce qui leur est même plus naturel, à cause que plus un cercle est grande l^us il approche de la ligne droite ; mais quand \k pierre A est arrivée jusques au corps M, que je sup^ pose être dur, c'est-à-dire être composé de parties qui se reposent et qui sont jointes à la masse de la terre , elle y trouve de la résistance , à cause que , pour passer outre , il ne faut pas seulement qu'elle détermine vers quel côté les parties de ce corps M se doivent mouvoir pour lui faire place , mais il |aut 9 outre cela , qu elle leur communique de son mouvement, à quoi il est besoin de plus de force} et il peut aisément arriver qu'elle n'aura pas la force de remuer aucune des parties de ce corps, à savoir si elles sont toutes plus fermement jointes l'une à l'autre que ne sont les siennes. Mais si on suppose que ce corps M ne soit pas joint à la masse de la terre et qu'il soit environné d'air tout autour ^ il faut remarquer qu'il interrompt le cours des par-* ties de cet air, qui, au lieu de continuer leurs mou^ vements en lignes droites ^ sont contraintes en le rencontrant de se réfléchir; en sorte qu'iln'y a rien qui empêche que ces parties d'air ne meuvent ce corps , sinon qu'elles ne sont pas toutes détermi-

nées à le pousser vers un même côté, à quoi ]& pierre A leur aide sans beaucoup de forcé quand elle rencontre ce corps M : et de là on entend pourquoi un tas de sable n'est pas un corps si dur qu'un gros caillou, dont les parties ne diffèrent de ces grains de sable , sinon qu'elles se touchent immédiatement l'une l'autre : car chaque grain de ce sable étant environné d'air presque tout autour, n'est pas si joint aux autres grains que les parties qui composent le caillou sont jointes l'une à l'autre.

Pour les muscles de notre corps, ils ne sont di^rs et tendus qu'à cause qu'ils sont pleins d'esprits animaux , ainsi qu'un ballon est dur quand il est plein d'air : ce qui ne fait rien contre la question précédente ; car les parties extérieures du muscle ou du ballon étant jointes et sans mouvement au respect l'une de l'autre, les intérieures ne servent qu'à remplir la place qui est au dedans , ce qu'elles font aussi bien avec les mouvements qu'elles ont , que si elles n'en avoient aucun. Au reste , je me. suis un peu étendu sur ce sujet, à cause que vous le demandiez au nom de M. des Argues , à qui je serois bien aise de témoigner que je suis son très humble serviteur.

Les graines de l'herbe sensitive ne sont point encore levées ici en aucun lieu, quoique plusieurs en aient semé'.

« « fn M page lol^ de ma Dioptrique , fai effacé depuis la ligne io,où.

LETTRES. !l35

La raison qui me fait dire que les corps qui descendant sont moins poussés par la matière subtile à la fin de leur mouvement qu'au commencement, n'est autre chose, sinon qu'il y a moins de disproportion entre leur mouvement et celui de cette matière subtile ; ainsi que si le corps A , étant sans mouvement, est rencontré par le corp^ B qui tende à se mouvoir vers C de telle vitesse qu'il puisse faire, par exemple, une lieue en un quart d'heure, il sera davantage poussé par ce corps B qu'il ne seroit s'il se mouvoît déjà de soi-même vers G de telle vitesse qu'il pût faire une lieue en demi -heure, et il n'en sera point poussé du tout s'il se meut déjà vers C de telle vitesse qu'il fasse une lieue en un quart d'heure , etc.

^La façon dont s'explique la pesanteur n'a aucune affinité avec celle dont s'explique la lumière , et je ne vois aucune raison pourquoi les corps pèseroient moins l'hiver que l'été.

Je ne mets point ici comment on peut calculer combien il faudroit de coups d'un petit marteau pour égaler la force d'un gros , à cause qu'il y a

sont ces mpts^ si on tire da point B, jusqu'à V antépénultième ligne, oà sont ces mots , de pins si on tire ; et foi mis au lieu de cela , à cause que ^nt les lignes AB et NI que les lignes AL et GI sont parallèles , les triangles ALB et IGNsont semblables ; d*on il sait que AL est à IG comme AB est à- NI, on bien parceque AB et BI sont égales , comme BI est à I. Pnis si on tire , etc . »

tant de choses à considérer en tels calcula, et ils s'accordent si difficilement avec les expériences et servent si peu, qu'il est, ce me semble, mieux de n'en point parler. Voilà pour votre lettre du vingtcinquième mars. Je viens à la suivante du sixième mai. Je vous remercie de la pierre qui se remue ' dans le vinaigre; j'en viens de faire l'expérience ^ et je l'ai mise aussi dans l'esprit de vitriol , où elle s'est remuée^ encore plus que dans du vinaigra ^ ce qui me fait croire qu'elle fait le même ,en toutes sortes d'eaux fortes : et je n'en puis dire autre chose , sinon qu'elle a plusieurs pores qui reçoivent facilement les parties de ces liqueurs, mais qui n'ont pas la figure propre à recevoir les parties de l'eau douce ni des autres liqueurs qui n'ont point cet ef*fet ; et que lorsque les parties du vinaigre entrent dans les pores qui sont au-dessous de cette pierre, elles en font sortir des parties d'air ou d'eau qui y étoient, et qui se dilatant lorsqu'elles sortent, comme prouvent les petits bouillons qu'on voit alors autour de la pierre, la soulèvent et la remuent, ensuite de quoi elle doit couler vers le penchant de l'assielte ainsi qu'elle fait.

Les efforts du géostaticien me touchent fort peu , et je serai bien aise de ne les point voir jusques à ce qu'ils soient imprimés, ou du moins que M. de Beaune ait pris la peine de les voir et qu'il les apjprouve.

Je a'ai point oui parler ici de l'ingénieur qui fiche des pieux en terre sans frapper , mais je ne doute point que cela ne se puisse faire par la force de la presse, qui peut par ce moyen être comparée avec celle de la percussion ; mais il en faudroit plu* sieurs diverses expériences, autant qu'on en pût Élire des règles générales. Je ne^ache point qu'il y sit d'autre raison pourquoi un œuf se rompt moins lorsqu'on le presse par les deux bouts que par le côté , sinon que ses parties étant plus égales en c^ sens-là, il faudroit qu'il y en eût plus qui commeiicassent à se séparer dès le premier moment qu'il commenceroit à se rompre.

J'explique comment la lumière trouve des pores droits de tous côtés dans les corps transparents par exemple d'un tas de boules rondes , qui étant jointes l'une à l'autre, composent un corps dix fois plus solide que n'est aucun de ceux qui sont transparents , comme je puis prouver ; et toutefois , sur quelque coté que soit tourné ce corps composé de boules, (À on jette du sable dessus , ce sable passera au travers, en lignes assez droites pour transférer son action en lignes exactement droites : car j'ai dit en divers lieux que l'action de la lumière suit des li^ gnes exactement droites, nonobstant que la matière subtile qui la transmet ne compose pas de telles lignes.

Je crois avoir mis au second discours de ma Diop-

2ùii LETTRES.

trique la raison à priori pourquoi la réflexion se fait à angles égaux , et je m étonne que vous la demandiez: encore. La méthode que j'ai donnée pour les tangentes est bonne pour les conchoïdes et la cissoïde, et semblables, mais non pas pour la qiiadratrice si on n'y ajoute quelque chose : car cette quadratrice est du nombre des lignes que j'ai dit n'être que mécaniques. Pour les retours géométriques des choses trouvées par l'algèbre, ils sont toujours si faciles, mais avec cela si longs et si ennuyeux aux plus grandes questions , qu'ils ne méritent pas qu un homme qui sait quelque chose .prenne la peine de les écrire, et ne sont bons que pour le géostaticien ou ses semblables.

Il ne faut pas estimer la pesanteur des nues par celle de l'eau qui en vient, mais penser que les parties de cette eau étant séparées l'une de l'autre, ainsi qu'elles doivent être pour composer une nue, ont incomparablement plus de superficie selon l'étendue de laquelle il faut qu'elles divisent l'air pour descendre, qu'elles n'en ont lorsqu'elles les composent des gouttes d'eau.

Lorsque le bout d'une aprête de mîe de pain frais est mis sur de l'eau ou sur du vin , et qu'elle l'attire à deux ou trois pouces, cela vient de ce que les pores de ce pain, étant plus grands qu'il n'est besoin pour ne recevoir que de l'air, y sont environnés tout autour de la matière subtile, qui les fait

LETTRES. 23g

mouvoir plus vite qu'ils ne se meuvent ailleurs, où ils s'entre -touchent : et pourceque tous les corps qui se meuvent tendent à sortir des lieux où ils sont, quand ces parties d'air sortent de ceux de ces pores qui touchent la superficie de l'eau ^ les parties de cette eau succèdent en leur place , et à cause qu'elles remplissent mieux les pores de ce pain , elles ne s'y meuvent pas si vite que faisoient les parties de l'air; d'où vient qu'elles n'en sortent pas , si ce n'est pour monter encore plus haut, en la place de l'air qui tend à sortir des pores de ce pain; et c'est le même dans tous les corps brûlés ou calcinés par la force du feu. J'en suis à votre dernière du premier juin.

Pour la circulation du sang , il ne faut pas penser qu'elle ne se fasse qu'aux extrémités du corps ; mais il £aut prendre garde qu'on ne sauroit couper les bras en aucun lieu qu'il n'y ait plusieurs petites veines et artères qui se terminent en ce lieu-là, et par lesquelles se fait aisément la circulation, nonobstant que les plus gros tuyaux qui passoient vers la main soient bouchés.

Il n'y a point de doute que les plis de la mémoire; s'empêchent les uns- les autres, et qu'on ne peut pas avoir une infinité de tels plis dans le cerveau, mais on peut bien y en avoir plusieurs; et la mémoire inteltectuelle a ses espèces à part , qui ne dépendent nullement de ces plis, dont je ne

crois pas que le nomlure soit guère graxKi. Je n'^explique pas sans âme le sentiment de la douleur , etc*, car' ce sentiment est en l'âme ou en Tenteode* ment fiiéme, mais bien tous les mouvements exté*rieurs qui accompagnent en nous ce sentimegat , les* quels seuls se trouvent aux bétes. Je pensoîs aller voir aujourd'hui M. de F. * pour lui demander des ijiouvelles de l'histoire que vous me mandez de soa père et des trois prodiges qu'on lui a écrits, comme venant de ce pays, où je n'en ai point ouï parler qu'à lui seul, qui les raconta il y a quelque temps; à savoir qu'à Wesel une dent étoit crtie fort longue à un pendu, non pas en une nuit, mais en peu de temps; ce qui ne laissera pas sans doute d'être faux aussi bien que les deux autres : car nous avons ici des gazettes qui n'auroient pas oublié de telles choses. Je ne sais que dire de la déclinaison de l'aiguille , est questio facti. Je suis fort peu curieux de voir ce que M. F. a écrit de nouveau sur les tangentes ; et pour ceux qui veulent gloser sur ce que j'ai écrit de la conchoïde, ce ne peuvent être qt» des hommes de grand loisir : car je n'en ai donné que la construction , qui est courte , en avertissant que , par la façon que j'avois donnée , on s'y pou-

' « Car, selon moi, ladouleurn'est ^Micdans V entendement , mais/ex-

pfique bien tons lesquels seuls et non la douleur proprement

dke, je trouvent,., **

• *> SaamavM. >•

voit engager en de longs calculs; d'où ils dévoient connoître que j'avois d'autres moyens pour y parvenir^ mais que je n'avois pas voulu leur dire tout, ni m'expliquer plus clairement pour les tangentes, comme ils auroient aisément reconnu de mon style s'ils avoient eu de l'esprit. Il n'y a point de faute au bas de la page 55 1 , car le sens est qu'on pour-* roit s'engager dans un long calcul si on cherchoit le point où CG coupe BH, etc.

Il y a long-temps que j'ai su les passages du Deutéronome, sanguis enim eorum anima est, etc., et je ]'ai cité en ma réponse aux objections de M. Fromond, que je lui ai envoyée il y a plus de deux ans. La matière subtile n'élargit pas Indiffé^ remment les pores de tous les corps , mais seule*ment ceux qui se trouvent trop larges d'un côté et trop étroits de l'autre, comme sont ceux d'un arc plié et non ceux de l'or ou du plomb , etc. La façon dont j'explique le flux et reflux de la mer n'a riai du tout de commun avec celle de Galilée. L'observation qu'il y a toujours une nue proche du soleil qui reçoit les rayons pour faire l'arc -en -ciel est entièrement imaginaire , car on voit l'arc-enciel en desfontaines où il n'y a point de telles nues '. Je suis , etc.

> * J'écrirai à Mé ZujrtUehen pour lui demander le livre de M» de la Chambre^ et 'vous en dirai mon sentiment. Je ne 'vous réponds rien tou^ chant ce qu*on vous a écrit d^ Angleterre , pareeque je ne crois pas qu'on

A. M. DESGARTES '.

( Lettre 1 5 du tome II. Version. )

CETTE I.ETTRK CONTIEKT PLUSIEURS OBJECTIONS COBTRE SES MEDXTATlOlfS «TLES RÉPOirSES <^u'll. ATOET DSJA rAITES.

MONSIEÏJR,

Après avoir lu les réponses que vous avez faites aux difficultés. qui vous ont été jusques ici proposées, je n'ai pas laissé d'en rencontrer encore par-ci par-^là quelques unes que j'ai toutes ramas-

vous l'ait écrit pour me h mander ; mais je 'vous puis dire entre nous que ^ bien que l'offre de ce seigneur me semble très grande pour lui à un homme tju'il n a jeûnais 'vu, et que je lui en sois très obligé , elle est fofitefois fort petite pour moi; et ffue , bien qu'ilj ait plus de dix ans que foi eu envie daller en Angleterre , il me serait néanmoins plus honnête dy aller pour mon plaisir que et y être attiré par telle pfomesse, J* oubliais à vous dire que la gageure dont SI, Rivet vous avoit ■écrit est terminées , et perdue eniièremene pour le badin quil vous mandait. vouloir, disputer eontre moi. Je suis , etc, »

t « Dom Porlier pense qne cette lettre est de 1647 , ^^^ ^^ peut voir, par le commencemeDt de la lettre , qu'elle ne peat être antérienre,. puisque rédition française, qui n'a paru qu'en 1647 , y est ckéé. »

Une seconde main :

« Cette lettre est d'un homme qui se iisiisoit appeler Hypcraspistès. Ces objections sont écrites du i^ juSUet. Voyez la preitre de cela dans le aotivean cahier. »

sées le mieux que j'ai pu, et que je prends la liberté de vous proposer aujourd'hui, comme le reste de ce qui peut vous être objecté. Ne dédai<ignez donc pas, s'il vous plaît, de vous éprouver contre moi, après avoir si souvent mesuré vos forces avec celles de tant de braves combattants. Et si par ma défaite, à laquelle je m'attends, vous mettez une fois fin à tant d'illustres et glorieux conlbats, tous les mortels vous rendront des grâces immortelles, de leur avoir fait connoître l'immortalité de leiir âme, à laquelle tout le monde tâche autant qu'il peut de parvenir : voici donc les dernières ob- • jections qu'il me semble qu'on vous peut faire. 1. Je m'étonne fort de ce qu'en la page (>4i de votre réponse a ce subtil philosophe Pierre Gassendi, et mémte. aussi souvent en plusieurs autres lieux de la Version françoise, vous avez osé assurer qu'il ne faipt pas chercher, dans les choses qui regardent la conduite de la vie une vérité aussi claire et aussi certaine que celle que vous voulez qu'on ait lorsqu'on s'applique à la contemplation de la vérité. Quoi donc, ne faut-il pas bien Vivre ? Et comment pourrez- vous bien vivre, c'est-à-dire saintement , si vous ne dirigez vos actions selon la règle de la vérité ? La vérité doit-elle donc manquer aux actions morales de cbrétiens ? Certainement la vie d'un chrétien sera jugée très bonne s'il rapporte toujours toutes sei» actions et sa personne

2i|4 LBTTRES.

même k la gloire de Dieu. Cela n'est-il pas aussi Vrai qu'aucune autre chose que nous connoissions clairement et distinctement? Et ne se doit -il p^ toujours abstenir de quelque action que ce soit, lorsqu'il croit qu'elle déplaira à Dieu? Et est-il jamais obligé de s'abstenir de quelque chose, s'il ne connoît clairement qu'il s'en faut abstenir? Et dans les dioses on il est question d'agir, ne doit-il pas toujours faire ce qu'il voit clairement que Dieu demande de lui : car qui peut dire qu'il soit obligé de faire quelque chose par une autre raison? et parhuit , un chrétien n'étant jamais obligé de faire ou de s'abstenir de quelque chose sans cette lumière et clarté, pourquoi voulez-vous, ou plutôt pourquoi supposez-vous moins de vérité dans les mœurs que dans les sciences , puisqu'un chrétien se doit beaucoup moins soucier de faillir dans les sciences métaphysiques et géométriques que dans les moeurs? Mais, medirez-vous, si quelqu'un "veut douter dins In conduite de sa vie de l'existence des corps etdes autres objets qui se présentent à lui , Cl physique, on ne fera pres-

que n l'-on ne fasse rien, pourvu

qu'on Mais si cela est, -vous me

direz, n'entendrai donc point la

messe iche , k cause que je puis

doutei -glise , que je pense voir,

stmt de vrMs murs ou plutôt , ainsi qu'il ari-ive or-

dinairement ckns les songes, s'ils ne sont rien. A cela je réponds que", tandis que vous douterez avec raison que ce soient de vrais murs et que ce soit une vraie église, pour lors vous n'êtes point obligé d'y entrer; non plus que vous n'êtes point obligé de manger, quelque éveillé que vous soyez, si vous ignorez que vous ayez du pain devant vous , et si vous croyez être endormi. Vous me direz, peutêtre , si vous agissez de la sorte , vous vous laisserez donc mourir de faim ; et moi je vous répondrai , que je ne suis point obligé de manger, s'il ne m'est évident que j'ai devant moi de quoi sustenter ma vie , laquelle, faute d'un aliment qui me soit clairement connu , je puis et je dois ofirir en holocauste à Dieu , qui ne m'oblige point à agir, si je ne sais certainement que j'agis, et que les objets qui sont autour de moi sont réels et véritables. Vous n'avez donc point dû établir deux genres de vérité : et ne dites point que jamais on n'a ouï parler de semblables- (fiffîcultés ; car il seroit ici injuste de vouloir agir avec moi par des préjugés dont vous avez voulu vous-même que je me défisse entièrement, et que , malgré vous et tous ceux qui voudroient s y opposer , je yeux même rejeter dans les choses qui regardent la conduite de la vie, si vous ne me démontrez que cela ne se peut et ne se doit point faire. 2. Lorsque vous dites, en la page 546, qu'il ne s'ensuit pas que l'âme vsoit plus imparfaite de ce

qu'elle agit plus imparfaitement dans un petit en<font que dans un adulte ,. il ne s'ensuit pas aussi qu'elle ne soit pas plus imparfaite ; tout de même aussi lorsqu'on dit que l'âme d'un enfant ne pense point pendant qu'il est au ventre de sa mère, encore que vous disiez le contraire, il ne s'ensuit pas qu'il pense; car vous n'apportez aucune raison ni expérience pour confirmer votre dire , et vous l'assurez seulement de ce que vous croyez que l'esprit, quelque part qu'il soit, pense toujours, encore qu'il ne se ressouvienne pas des pensiées qu'il a eues, pourcequ'il n'en laisse aucuns vestiges dans le cerveau. L'opération de l'âme ou de l'esprit, qui est incorporelle, peut-elle donc imprimer de soi aucuns vestiges corporels ? Car , puisque tout ce qui est reçu dans un sujet y est reçu conformément à la nature de ce sujet , le cerveau dans lequel ils sont reçus étant corporel, il s'ensuit nécessairement que ces vestiges doivent être corporels. Mais il n'est pas moins impossible que Tcàprit ait un vestige corporel, qu^il est impossible que le corps en' ait us incorporel. De plus , comment ces vestiges corporels du cerveau nous feront-ils avoir une pensée incorporelle? Comment l'esprit peut-il contempler ces vestiges corporels? Est-ce par lui-même sans aucune image, comme vous croyez, ou même sans aucune espèce spirituelle? Mais les théologiens at-f tribuent cette manière de contempler les choses

sans aucune espèce à Dieu $euL Vous direz peutêtre qu'il se sert d'une espèce incorporelle; mats par quelle cause sera produite cette espèce? Ce ne sera pas par le ¥estige du cerveau , puisqu'il e$t corporel; ce ne sera pas aussi par l'esprit $eul, autrement pourquoi auroit-il eu besoin de vestige? Vous voyez donc dans quelles difficultés Vous Vous jetez pour défendre votre opinion.

3. Lorsque vdus dites, en la page 55 1, art. 5, que c'est autre chose de dii^e que quelque cliosé vous appartient, et autre chose de dire qu'elle appartient à la connoissance que vous avez de vousméine , il semble que vous nous donniez à entendre que votre métaphysique n'établit rien du tout que les choses qui appartiennent à cette connoissance : en sorte que nous ne savons s'il y a en effet rien de réel dans les choses que vous pensez ou que vous feignez de contempler. Et partant, ou votre esprit ne sera point incorporel , ou du moins on ne saura pas certainement s'il est incorporel; mais il sera .seulenient vrai en votre pensée. Car il ne s'en- > , suit pas qu'une chose soit véritablement telle que vous la pensez être; mais seulement il est vrai que Vous la pensez être telle ^ ou qiie votre esprit s'imagine qudqué chose comme une chose Vraie. Sur quoi je voudrois bien vous demander pourquoi vous vous servez plus souvent du mot de croire que dé celui à^'9avoir, lors même qu'il Semble /

que vous deviez vous en servir. Car, à proprement parter, nous ne savons pas ce que nous croyons simplement , si ce n'est peut-être que vous vouliez dire qu'il ne faut jamais donner créance à une chose 9 si Ton ne voit clairement que la chose que l'on nous propose à croire est vraie, comme vous semblez dire dans votre réponse aux secondes objections , dans laquelle tout le monde s'étonne de ce que Vous dites que la grâce éclaire quelquefois de telle sorte l'esprit de quelques uns qu'ils voient aussi clairement, voire même plus clairement ,- les vérités les plus obscures de notre créance qu'aucune vérité de géométrie, ou autre semblable. Mais qui est celui qui a jamais expérimenté cela en soi ? Croyez-vous, par exemple, concevoir plus clairement le mystère de la Trinité, ou que quelque autre le conçoive plus clairement que le contraire ne l'est par un juif ou par un ariem? De plus, je VOUS' demande, touchant ces personnes que vous dites au comn^ncemant de la page 556 être prêtes de mourir pour la défense de leurs fausses opi-^ nions , dont elles ne voient pas clairement la vérité^ pensez-vous qu'elles soient de pire condition que les autr.e8 qui souffrent la mort pour de vraies, dont toutefois ils ne voient pas plus clairement la vérité que ceux-là celle de leurs fausses opinions? Car, ayant dit auparavant que la probabilité suffit pour la conduite de la vie, et les uns et les autres croyant

LCTTRES. 249

avoir cette probabilité , pourquoi la mort et les mérites ne seront-ils pas égaux ? Ce qui toutefois est absurde , autrement un hérétique aura autant de mérite dans le martyre qu'un orthodoxe. Que si vous refîisez de répondre à cela pourceque vous n'êtes pas théologien, je vous dis que vous êtes chrétien; et même, comme vous pensez, orthodoxe, à qui la sainte Écriture ordonne d'être toujours prêt de rendre raison de sa foi ; mais vous ne devez pas refuser de me répondre, puisque dans vos réponses mêmes vous avez donné lieu à de telles difficultés.

4- Touchant ce que vous dites vers la fin de la page 577, je nie que la méthode que vous aves donnée , pour donner à connoitre si nous concevons quelque chose clairement ou non , soit assez exacte; car, eu effet, le (dus haut point de votre certitude est lorsque nous pensons voir une chose si clairement, que nous l'estimons d'autant plus vraie que nous y pensons davantage : comme lorsque nous pensons à cet axiome, $i des choses égales on ôie choses égales^ les restes sont égaux ^ ou à cette proposition, qui selon vous est un axiome, à savoir que l'esprit humain est incorporel. Or est-il qu'il semble aussi clair a un Turc , ou à un socinien, qu'il implique contradiction que le Verbe, ou le fils de Dieu , ait de Dieu son père tout ce qu'il a, et que néanmoins il n'en dépende points et ne soit point obligé de lui rendre grâce de l'essence,

3^5o LETTRES.

OU de la nature qu'il a reçue de lui ; comme aussi qu'il y ait trois personnes en la Trinité, et non pas trois essences, ou trois choses , ou trois êtres. Et il semble aussi clair à un calviniste qu'il implique que le corps de Jésus-Cbrist soit en deux ou plusieurs lieux : ce qui toutefois semble siûvre du sar crement dé l'Eucharistie. Et aussi clair à un déiste qu'il implique que la souveraine bonté de Dieu livre un homme aux peines éternelles ; et plusieurs choses de cette nature , lesquelles néanmoins vous croyez être très vraies , bien loin de penser qu'il y ait en cela de la contradiction. Vous direz : cçs personnes-là ne conçoivent pas clairement et distinctement que ces choses enferment une contradiction; cependant ils pensent le bien concevoir, et soutiennent qu'il n'y a rien de plus clair dans la géométrie, ou dans la nàétaphysique. Voudriezvous donc éprouver si vous pourrez si bien répondre aux démonstrations qu'ils disent avoir, que vous leur fassiez clairement connoître qu'ils n'ont aucunes véritables démonstrations ?

5. En la page 567. Vous semblez nier qu'il soit nécessaire que vous conceviez ce que c'est qu'une choêe^ poiir concevoir que vous êtes une chose qui pense.' Se peut-il faire que vous conceviei une proposition , n'en concevant pas le sujet, ni le prédicat : je puis dire pourtant que vous ne savez pas ce que c'est qu'une chaêe, ce que c'est qu exister ^ ce

LETTRES. 25l

que c est que la pensée; ou , si vous le savez, enseignez-moi si clairement ce que c'est , que je conçoive clairement la vérité de cette proposition ^je suis une chose qui pense. A quoi je puis ajouter que vous ne savez pas si c'est vous-même qui pensez, ou si c'est l'âme du monde qui est en vous qui pense , comme veulent les platoniciens. Mais posé que ce soit vous qui pensiez, si je vous interroge cent fois, et que vous me répondiez cent fois, vous ne penserez jamais à rien autre chose qu'à une chose corporelle, à là grandeur, ou aux parties de laquelle l'esprit ou la pensée s'applique, s'ajuste, et se proportionne. Vous voyez donc qu'il est nécessaire qu'à la £3içon d'une chose corporelle l'esprit s'étende à sa manière, afin qu'une partie de la pensée convienne à une partie de l'objet , et une autre partie à une autre partie; comme il se fait en l'œil, de qui chaque partie répond à chaque partie de l'objet.

6. Sur la page 56o. C'est en vain que vous dites que nous ne concevons pas l'iofini par la négation du fini , ou de la limitation : car, puisque la limitation contient la négation de Tinfini, il s'ensuit que la négation de la limitation contient la connoissance de l'infini ; car les choses contraires ont une cause contraire.

Et en la page 564* Vous avouez vous-npême qu'il suffît, pour avoir la véritable idée de tout l'infini.

aSa LETTRES.

qu'une chose soît conçue n'avoir aucunes limites. Et partant ce raisonnement que vous improuviez est très bon ; à savoir , cette chose n'a aucune limites donc elle est infinie; en sorte qu'il semble que vous vous contredisiez entièrement.

Et un peu plus bas , page 667 , vous dites que cette faculté de notre esprit par laquelle il agrandit les choses nous vient de Dieu. Mais vous ne le prouvez point, et rie l'avez prouvé nulle part. Ne peut-elle donc pas venir de l'esprit même, comme d'une substance éternelle et indépendante ? car vous ne voyez pas plus clairement que votre esprit dépend d'autrui, que je vois que le mien n'en dépend point , puisqu'il ne s'ensuit pas qu'il doive avoir toutes sortes de perfections de ce qu'il est par soi , c'est-à-dire de ce qu'il ne dépend de personne, d'autant qu'il suffît que de sa nature il soit tel qu'il puisse agrandir par sa pensée quelque objet fini tju'on lui propose. Et même il se trouve des philosophes très subtils qui croient que les atomes et les premiers corps sont d'euxmêmes; que s'ils n'aperçoivent pas cela assez clairement aussi ne voient-ils pas clairement qu'ils dépendent d'autrui , si vous ne les obligez par une lumière plus forte à se départir de leur premier sentiment , pour suivre le vôtre , de quoi ils vous lieront fort obligés.

En la page 562 , vous dites qu'un sabot en pi-

LETTRES. a53

fouettant en rond agitsur lui-même, quoique pourtant il n'agisse point , niais plutôt qu'il souffre par le fouet , quoique absent , dont le coup a contraint le sabot de tourner en rond : ce qui fait que le sabot est plutôt pâtissant que non pas agissant; comme une pierre qui est jetée en l'air, et un boulet qui sort d'un canon.

Enfin, un peu après vous faites voir que vous croyez que les idées des choses corporelles peuvent venir de l'entendement y ou de l'esprit humain; comme il arrive dans les songes, ainsi que vous semblez dire ailleurs. Cela posé , il s'ensuit qu'encore que Dieu ne soit point trompeur, nous ne saurions savoir s'il y a quelque chose de corporel dans la nature : car si l'esprit forme une fois de lui-même l'idée de quelque chose de coiporel, pourquoi non' toujours? outre que, puisqu'une chose corporelle n'est pas plus noble que l'idée que l'esprit en a, et que l'esprit contient éminemment tous les corps , il s'ensuit que tous les corps , comme aussi tout 'ce monde visible, peuvent être produits par Tesprit^humain ; et cela étant, vx>yez où vos opinions vous conduisent? Car pourquoi une cause ne pourroit-elle pas produire tout ce qu'elle contient éminemment ? vu même que c'est la raison pourquoi nous croyons que Dieu peut créer le monde.

7. Vous niez en la page 565, article 9, qu'aucune chose puisse être conservée dans son être

254 Lfc^^RES.

sans le continuel concours de Dieu^ tout deinéme que Ja lumière ne se conserve pas sans le soleil. Je dis premièrement que , dans une chambre fermée , la lumière du soleil peut être conservée sans la pfésence du soleil, par le moyen d'une pierre.de Boulogne, ainsi que je l'ai souvent expérimenté: par conséquent on peut aussi dire que chaque chose peut être conservée sans le concours de Dieu. De plus , encore que Dieu retirât son concours , notre esprit, ou le soleil, par exemple, s'évanouiroient-ils, ou plutôt ne subsisteroient-ils pas encore ? Qui détmiroit donc leur substance? Et de vrai , puisqu'il est certain que de rien rien ne se fait , il est vrai aussi qu'aucune chose ne peut de soi-même être anéantie; ce que tous les êtres abhorrent et fuient autant qu'ils peuvent. Que si Vous dites que la créature n'est rien autre chose qu'une influence ou un écoulement de Dieu; donc la créature n'est pas une substance , mais seulement un accident, semblable au mouvement local , ce que personne ne dira jamais. Que si c'est ime substance, elle peut donc subsister; en quoi Dieu se montre très admirable , de ce qu'il a pu faire une chose si ferme et si stable, qu'elle n'a point besoin de son concours pour être conservée; et vous dérogez à cette puissance et à cette bonté de Dieu lorsque vous dites le contraire.

A cela vous objectez que Dieu tendroit au non-

être s'il détruisoit la créature cTune aatre manière que par la seule cessation de son coucoui^, où vous tombez en la fosse que vous avie^ préparée : car ne tend-il pas au non-étre lorsqu'il cesse de prêter son concours, puisque pour lors il le détruit? En efiet, il suffit qu'une chose puisse être détruite par Dieu pour fen être dépendante, de quelque manière qu'il la puisse détî'uire. Quoique pourtant il ne se faille pas l)eaucqup mettre en peiné de la manière dont il petit détruire une chose , puisqu'il ne détruit jamais ce qu'il a une fois produit ; no^n plus qu'il ne détruit point la nature du triangle, et de semblables êtres éternels, que vous croyez être produits par lui, comme nous dirons tout maintenant. Mais bien davantage, je soutiens même que Dieu ne peut détruire Ja nature d'aucune chose éternelle et immuable, tels que sont les êtres géométriques et métaphysiques ; et néanmoins , selon vous , ces êtres dépendent de Dieu , pour être produits et pour être conservés. Or je prouve que ces êtres ne peuvent être détruits.. Que Dieu fasse tout ce qu<il voudra ; et supposons par impossible que Dieu n'ait jamais pensé à la nature du triangle , et, que cependant vous ne laissiez pas d'être dans le monde'teLque vomjj êtes maintenant, n'avouerez-vous pas qu'il est vrai que les trois angles d'mivtriangle sont ég^ux à daux droits? Dieu peut-il faire que si de choses égales on ôte

choses égales, les testes ne soient pas égaux ? Que faut-il donc qu'il fasse , ou qu'a441 du faire de toute éternité , pour faire que ces choses ne fussent pas maiHtenant vraies? Qu'a-t-il dû faire afin qu'il ne fut pas vrai qu'il est imposable qu'une même chose soit et ne soit pas en même temps ? Or , selon vous ^ toutes ces vérités ne dépendent pas moins de Dieu (comme vous soutenez en la page 679 ) que votre esprit , ou votre corps ; et ps^rtant , si ces vérités n'ont pas besoin du concours de Dieu , si elles sont immuables , si elles ne peuvent être détruites , quelle fermeté et constance peut- il y avoir en vos paroles. Mais dites-moi, je vous prie, s'il est vrai (comme vous dites) que ces vérités dépendent de Dieu , en quel genre de cause elles en dépendent ? 8** Dans ce même article, page 667, vous niez le progrès à l'infini , dans les causes qui sont subordonnées; mais il me semble que vous n'avez pas raison, puisque Dieu a pu tellement établir toutes choses, que chaque effet dépendit de causes infinies. Car n'a*t-il pas fait que dans toute sorte de corps , pour petit qu'il soit, il y a>des parties infinies? Pourquoi-donc n'auroit-il pu aussi établir des cause sinQBies , afin qiie , ne pouvant être représenté tîDut entier par une seule cause, leur nombre récompensât en quelque façon ce défaut. Mais aussi n^apporte-t-oil aucune démonstration contre le progrès à l'infini , des causes qui ont de

LETTRES. âi^'J

la liaison entre elles. Car s'il y a voit de cela quelque démonstratioa ^ ce seroit principalement pourceque rien ne se ferait, à cause du nombre infini des causes qu'il faudroit parcourir* Mais il n'est pas absurde qu'elles puissent être parcourues en un temps infini ^ comme chaque effet le témoigne , et comme le temps infini qui a déjà précédé le suppose. Et cela même ne peut être nié par Aristote^ qui a cru le monde de toute éternité : car au même instant de l'éternité qu'il a été créé , ne s'est-il pas pu faire quelque génération , ou bien la flamme n'a-t-elie pas pu brûler des étoupes , ou la poussière d'une mèche bien sèche? Que si vous suppo* sez avec quelques autres anciens philosopha que le monde ait été éternellement à soi-même, n'arrivera-t-il pas le même que s'il eût été fait de toute éternité : or, supposant qu'il a été fait de toute éternité, comme il est possible, au moins au juge^ ment de plusieurs célèbres théologiens , il ne s'ensuit rien d'absurde.

9. Il semble que vous vous étonniez de ce que tout le monde n'aperçoit pas en soi Tidée de Dieu : sur quoi j'ai à vous dire qu'il y a ici des géomètres et des théologien^ qui , après avoir détaché autant qu'ils ont pu leur esprit des choses corporelles, assurent n'avoir point encore aperçu en eux cette idée de Dieu, que vous dites être née avec nous, et qui semblent même désespérer de l'y pouvoir

258 LKTTRKS.

jamais rencont^^r, non pas même après avoir hi dix fois vos Méditations. D'où ils conjecturent, ou que vous avez un esprit angélîque, ou bien que voUs vous trompez , de croire jouir d'une idée que vous n'avez point. Et ils sont aussi bien aises de savoir si vous êtes tellement assuré que cette idée résidé en vous, que vous soyez certain qu'à l'avenir vous l'y trouverez toujours : car pourquoi ne pourt*ez-vous pas, peut-être après vingt années, quand vôtrfe esprit sera rempli d'une plus solide doctrine, apercevoir qu'en effet vous vous êtes trompé dans cette idée de Dieu, et de votre âme, comme d'une choàe entièrement distincte du corps; en sorte que vous disiez potir lors que jusque là vous aviez toujours cru avoir une connoîssance claire et distincte de ces idées , mais que depuis vous avez reconnu que vous vous étiez trompé; en même façon que celui-là se trompoît , qui croyoit voir claireniént que deux lignes qui s'approchent toujours l'une de l'autre dans un même plan ne pouvoieilt enfin ne^se point rencontrer. Car encore que vous ayez dît que nous devons tenir pour clair et indubitable tout ce qiii nous semble d'autant plus assuré que nous le considérons plus souvent, ou même toujours, quoique pourtant ce mot de ton^ Jours puisse signifier l'éternité, et que vous n'ayez point expérimenté , et ne puissiez pas même expérimenter éternellement si ces idées vous semble-

LETTRHS. 209

ront toujours vraies; du moins ne serez-vous pas obligé d'avouer que rien ne peut être vrai à notre égard , et ne peut passer pour tel , sinon pendant que nous croyons qu'il est vrai : et d'autant que nous sommes incertains de l'avenir , nous ne pouvons rien assurer de vrai , sinon ce qui est présent à notre pensée, et n'oserions pas avancer que ciaprès il nous semblera encore tel qu'il nous semble aujourd'hui ; en sorte que no\is ne devons assurer aucune chose comme absolument vraie.

1 o. En la page 57^1 y vous niez que nous puissions connoître les fins de Dieu aussi facilement que les autres causer , quoique néanmoins il soit aussi clair que la fin de Dieu est que tontes^choses se fassent pour sa gloke, qu'il est clair que Dieu a une volonté; et il n^y a point de. doute que l'esprit hupfiain n'ait été fait pour contempler et adorer Dieu, le soleil pour nous illuminer, etc., encore que Dieu ait pu se prescrire d'autres fins particulières. D'où il est évident que la fin de Dieu , du moins la principale, est bien plus aisée à connoître qu'aucmie autre cause que ce soit, contre ce que vous pensiez.

r 1 . En la page 676 , vous dites beaucoup de choses touchant la détermination de la volonté; mais je soutiens qu'elle ne pouproit se déterminer, si elle n'étoit éclairée par l'entendement : car si elle se détermine à quelque chose que lentende-

ment ne lui ait point montré auparavant, donc elle la verra sans Tentendement, c'est-à-dire elle entendra sans entendement , et ainsi elle-même sera l'entendement; ce qui est absurde. Et j'accorderai bien plutôt ce que vous dites , à savoir qu'elle se porte par hasard à ce que l'entendement lui propose, que non pas qu'elle se détermine à quelque chose qui ne lui soit point du tout proposé par l'entendement. Aiv même endroit vous dites que le faux n'est pas appréhendé par l'entendement sous l'apparence du vrai ; n'est-il donc pas faux de dire que nous n'ayons pas en nous l'idée de Dieu? et toutefois nos géomètres appréhendent, croient et tien* nent pour vrai que nous n'avons point en nous cet te idée i n'appréhendent-ils donc pas le faux sous l'apparence du vrai, contre ce que vous soutenez.

1 2. Je m'étonne de ce que vous dites en quelque endroit de vos écrits, que lesen£wts, avant même que d'avoir vu aucuns triangles, en ont en eux les idées. Aristote s'est donc trompé lorsqu'il a dit que l'âme est comme une table rase, en laquelle n'y ayant rien d'empreint ou d'imprimé, il a toujours cru qu'il ne pouvoit y avoir rien dans l'entendement qui n'eût été auparavant dans le sens. Et avec lui sont t<Hnbés dans la même ^reur la plupart -des philosophes et des théologiens ; car ils ont tous cru la même chose et ont pensé en donner des preuves assez convaincantes. Diteà-

moi , je vous prie, quel est l'aveugle-né qui a jamais eu la moindre idée de la lumière ou de la couleur ? Certes il n'y en a pas un ; témoin nos quinze-vingts aveugles de Paris , parmi lesquels il y en a un philosophe, qui, ayant été interrogé, a dit ne pouvoir concevoir ce que c'est que la couleur ou la lumière , encore que je discourusse avec lui de J essence de la lumière et de la pâture des couleurs. Et véritablement je ne vois pas pourquoi il n'auroit point le cerveau propre et disposé à recevoir les vestiges de la pensée de la couleur , s'il fût arrivé que son esprit y eût pensé, quoique pourtant je n'ose rien assurer là-dessus , pourceque je ne connois pas clairernent si ce défaut vient du cerveau ou de l'âme même; mais vous ne le savez pas non plus, si bien qu'en cela vous n'en savez pas plus que moi. Et je vous montre même que j'en sais plus que vous : car sitôt que la vue a été rendue à un aveugle, aussitôt il voit la lumière; et Ton ne peut pas dire que son esprit ait rien reçu, puisqu'il est indivisible (et cela étant, il ne peut être ni augmenté ni diminué ) , et que vous osez même assurer qu'étant au ventre de nos mères, notre esprit a l'idée et la connoissance du triangle, de Dieu et de soi-même. Je vous demande néanmoins pourquoi pendant le sommeil, lorsque les sens assoupis semblent devoir rendre à l'esprit son entière liberté , l'esprit n'invente jamais

des démonstrations semblables à celles d*Archimède.

Mais je me souviens qu'en la page 55o vous dites que ce qui fait que l'esprit ne se ressouvient pas, est qu'il ne reste aucunes traces ou vestiges des impressions qui ont été faites dans le cerveau. Mais d'où vient que l'esprit par une longue veille est mieux disposé à recevoir et à retenir les vestiges des pensées ou des sensations précédentes? Certainement si l'esprit humain est plus clair-voyant sans le corps et sans l'usage des organes des sens , qu'avec lui , je ne vois pas comment on peut s'empêcher de rejeter sur Dieu même les erreurs de l'esprit , qui lui viennent du corps. Or cet inconvénient n'arrive point dans l'opinion commune des philosophes, qui disent que l'âme ne peut rien savoir ni rien apprendre que par les organes corporels, c'est-à-dire qu'il ne peut y avoir rien dans l'entendement qui n'ait été premièrement dans le sens.

1 3. Vous dîtes , en la page 583, qu'il n'en est pas de l'essence de Dieu comme de l'essence du triangle, en' ce que l'essence de Dieu ne peut être conçue sans son existence , ainsi que le peut être celle du triangle; et cela d'autant que Dieu est lui-même son être. Qu'appelez-vous «ow e^re? Le triangle est-il donc un êtreétranger , et non pas son être? De plus, en la page 584 » vous niez que les sceptiques pussent douter de la vérité des choses géométriques , s'ils

LEXTKfS. 205

connoissoient Dieu comme il faut : et moi je vous dis au contraire, que puisque vous avez les mêmes raisons de douter quacelles qu^ils ont, et puisqu'ils démgutrent aussi bien que vous, tant d'une ma-' nière analytique que synthétique, tout ce qu*Euclide et les autres géomètres ont écrit (car quelles preuves ou raisons pouvez-vous avoir qu'ils n'aient pas en main aussi bien que vous?), et que non-« obstant cela ils ne laissent pas de douter, par cou-^ séquent vous doutez aussi vous-même, encore que vous pensiez connoitre Dieu comme il £stut. Car, par exemple, n'étes-vous pas en doute avec toust les plus célèbres philosophes , savoir si la ligne est composée de points, ou si elle est composée de parties finies ou infinies? Que si vous la sqpposez composée ,de parties infinies, voyez dans quel abîme vous vous jetez d'être contraint d'avouer qu'un pied est égal à une lieue, et une goutte d'eau à tout l'Océan. Si vous supposez qu'elle est cpmpo^ée de parties finies , il s'ensuivra que la conchoïc)e devra rencontrer en fort peu de temps la droite, sur laquelle elle est inclinée : si vous dites qu'elle est composée de points, prenez garde que par là vous détruisez le dixième livre d'Ëuclide, et tout; ce qu^il dit des incommensurables. SI vous dites qu'elle n'est pas composée de points, voyez ce que deviendront toutes les applications que l'on fait d'un point mù sur un plan et les divers attouche^

ments de ce même point, qui d'eux-mêmes engendrent la ligne. Ne douterea-vous donc point des choses géométriques, encore que vous ayez la connoissance d'un Dieu? Que si vous répondez à cela que vous voyez ^toujours clairement que la ligne qui soutient l'angle droit en un triangle rectangle est égale en puissance à ses deux autres côtés , le sceptique en pourra dire autant que vous, encore qu'il ne connoisse point Dieu ; et même il dira aussi hardiment que vous que quelque malin génie tâche autant qu'il pourra de me tromper; si est-ce néanmoins que je suis bien assuré qu'il ne pourra jamais me tromper en cette proposition, qui m'est aussi évidente lorsque je la démontre, ou que je pense à elle, qu'il m'est évident que j'existe. 1 4* £u la page S8g , vous niez que l'esprit soit étendu, encore qu'il soit uni à un corps étendu : comment se peut-il faire qu'il soit uni à tout un corps, sans toutefois que chacune de ses parties soit unie à chaque partie de ce corps ? Et comme cela n^est pas intelligible , ne voudriez^vous point dire que l'esprit touche le corps en un point, comme un globe fait ^n plan ? £t ne pensez'^vous point la même chose de Dieu , lorsque vous le concevez coétendu à tout le monde? Je ne puis vous exprimer ici l'obligation que je vous aurai si vous expliquez si intelligiblement cette manière dont Dieu est coétendu à tout le monde, qu elle puisse

être comprise par l'esprit ; et si à cela vous ajoutez comment il faut entendre le passage de l'Ecclésiaste, qui, au chapitre m, dit que l'homme n^a rien de plus que la Jument. Qui dit rien^ comprend l'esprit même, qui est une partie de l'homme, lequel par conséquent vous devez confesser être mortel , si l'âme de la jument est sujette à la mort : car si vous dites que l'Ecclésiaste entend seulement parler du corps, comment le pourrez-vous prouver? Je n'ai plus qu'une chose à vous proposer touchant ce qui regarde une claire connoissance, qui est de savoir si nous devons toujours juger que deux choses ne sont pas distinctes entre elles, lorsque nous ne pouvons concevoir l'une sans l'autre; de même que vous dites qu'elles sont distinctes lorsque l'une des deux peut être clairement conçue sans l'autre comme une chose complète : car cette manière de concevoir ne marque-t-elle point plutôt la foiblesse de notre esprit, qu'elle ne doit être, prise pour la règle du jugement que nous devons faire touchant la vraie distinction qui est entre d»WL choses. Car encore que je ne puisse concevoir le fils sans le père , toutefois le père est distingué du fils : et lorsque je conçois l'essence de l'homme ou du triangle , sans leur existence, l'essence de l'homme n'est pas pour cela distinguée de son existence , si ce n'est peut-être par une raison raisonnée, comme enseignent les plus savants philosophes.

Voilà, monsieur, ce qui reste à être éclairci par votre réponse , comme les derniers efforts de ceux qui vous pourroient attaquer : car je ne vois pas que désormais on vous puisse rien objecter que vous ne puissiez jusjtement mépriser, à moins qu'un monde nouveau ne fasse neutre encore de nouveaux adversaires.

RÉPONSE DE M. DESGARTES

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