‹ Œuvres de Descartes (volume 2)Chapitre 9 sur 21 · AUX PRÉCÉDENTES OBJECTIONS · texte numérisé non relu

AUX PRÉCÉDENTES OBJECTIONS

(Lettre i6 du tome IL Version.)

Monsieur,

Encore que j'eusse résolu, en mettant sous la presse les objections qui m'ont ci-devant été faites, de réserver pour un autre volume celles qui pourroient survenir de nouveau, toutefois, pourceque celles-ci me sont proposées comme les dernières que l'on me puisse faire, je me hâterai très volontiers d'y répondre, afin qu'elles puissent être imprimées conjointement avec les autres.

' La seconde main :

«t Cette réponse de M. Descartes est datée de 2 5 juillet 1641. Voyezen les preuves dans le nouveau catiier. »

I . Il seroh à souhaiter autant de certitude dans les choses qui regardent la conduite de la vie, qu'il en est requis pour acquérir la science; mais néanmoins il est très facile de démontrer qu'il n'y en faut pas chercher ni espérer une si grande. Et cela par cette sorte de preuve que les philosophes appellent a priori y c'est-à-dire qui prouve les efiets/ par leurs causes : c'est à savoir, d'ai|tant que le composé de l'homme est de sa nature corruptible, et que l'esprit est incorruptible et immortel. Mais cela peut encore être démontré plus facilement par cette autre sorte de preuve qu'ils appellent a pos^ teriori^ à savoir par les conséquences qui s'en ensuivroient. Comme par exemple , si quelqu'un vouloit s^bstenir entièrement de prendre aucune nourriture, tant et si long-temps qu'enfin il mourût de faim, sous ce prétexte qu'il ne seroit pas assuré qu'il n'y auroit point de poison mêlé parmi, et qu'il croiroit n'être point obligé de manger, pourcequ'il ne connoîtroit pas clairement et évidemment qu'il auroit présent devant lui de quoi sustenter sa vie, et qu'il vaut mieux attendre la mort en s'abstenant de manger que de se tuer soimême en prenant des aliments : certainement celui-là devroit être accusé de folie et condamné comme l'auteur de sa mort. Que si au contraire nous supposons que cet homme ne puisse avoir d'autres aliments que des viandes empoisonnées ,

lesquelles toutefois ne lui semblent pas telles, mais au contraire très agréables et salutaires; et que nous supposions aussi qu'il a reçu un tel tempérament de la nature , que Tabstinence entière du boire et du manger serve à la conservation de sa santé, bien qu'il lui semble qu'elle ne lui doive pas moins nuire qu'aux autres homme», il est certain , nonobstant cel^ , que cet. homme sera obligé de manger et d'user de ces viandes, et ainsi de faire plutôt ce qui paroît utile que ce qui Test en effet. Et cela est de soi si manifeste, que je m'étonne que le contraire ait pu venir en l'esprit de quelqu'un.

*2. Je n'ai dit nulle part que de ce que l'esprit agit plus imparfaitement dans un petit enfant que dans un adulte, il s'ensuivoit qu'il n'étoit pas plus imparfait; et par conséquent je ne dois point en être repris : mais pourcequ'il ne s'ensuit pas aussi qu'il soit plus imparfait, celui qui avoit avancé cela en a été, ce me semble, justement repris. £t ce n'est pas aussi sans raison que j'ai assuré que l'âme humaine, quelque part qu'elle soit, pense toujours , même dans le ventre de nos mères. Car quelle raison plus certaine ou plus évidente pour* roit-on souhaiter que celle dopt je me suis servi , puisque j'ai prouvé que sa nature ou son essence consistoit en ce qu'elle est une chose qui pense , comme l'essence du corps consiste en ce qu'il est une chose étendue; car il n'est pas possible de pri«

vér aucune chose de sa propre essence : et partant il me semble qi^n ne doit pas faire plus de compte de celui qui nie que son âme ait pensé au temps auquel il ne se ressouvient point d'avoir aperçu qu'elle ait pensé, que s'il nioit que son corps ait été étendu pendant qu'il ne s'est point aperçu qu'il y a eu rétendue. Ce n'est pas que je me persuade que Tesprit d'un petit enfant médite dans le ventre de sa n)ère sur les choses métaphysiques : au con» traire, s'il m'est permis de conjecturer d'une chose que l'on ne connoît pas bien , puisque nous expérimentons tous les jours que notre esprit est tellement uni au corps que presque toujours il souffire de lui , et quoiqu'un esprit agissant dans un corps sain et robuste jouisse de quelque liberté de penser à d'autres choses qu'à celles que les sens lui offrent, toutefois l'expérience ne nous apprend que trop qu'il n'y a pas une pareille liberté dans les malades, dans ceux qui dorment, ni dans les en^ fants, et même qu'elle a de coutume d'être d'autant moindre que l'âge est moins avancé : il n'y a rien .^ de plus conforme à la raison que de croire que , l'esprit nouvellement uni au corps d'un enfant n'est occupé qu'à sentir ou à apercevoir confusément • les idées de la douleur, du chatouillement, du/ chaud, du froid , et, semblables qui naissent de l'u-! nion ou pour ainsi dire du mélange de l'esprit avec le cdrps. Et toutefois en cet état même l'esprit

2^0 LETTRES. x

n'a pas moins en soi les idées de Dieu , de lui-même, et de toutes ces vérités qui de soi. sont connues , que les personnes adultes les ont lorsqu'elles n'y pensent point : car il ne les acquiert point par après avec l'âge. Et je ne doute point que s'il étoit dès lors délivré des liens du corps, il lie les dût trouver en soi. Et cette opinion ne nous jette en aucunes difficultés; car il n'est pas plus difficile de concevoir que l'esprit, quoique réellement distingué du corps , ne laisse pas de lui être joint et d'être touché par les vestiges qui sont imprimés en lui, ou même aussi d'en imprimer en lui de nouveaux, qu'il est facile à ceux qui supposent des accidents réek de concevoir (comme ils font d'ordinaire) que ces accidents agissent sur la substance corporelle , encore qu'ils soient d'une nature totalement différente d'elle. Et il ne sert de rien de dire que ces accidents sont corporels : car si par corporel on entend tout ce qui peut , en quelque manière que ce soit, affecter le corps, l'esprit en ce sens devra aussi être dit corporel ; mais si par corporel on entend ce qui est composé de cette substance qui s'appelle corps, ni l'esprit ni même ces accidents, que l'on suppose être réellement distingués du corps, ne doivent point être dits corporels.: et c'est seulement en ce sens qu'on a coutume de nier que l'esprit soit corporel. Ainsi donc, quand l'esprit étant uni au corps pense à quelque chose de cor-

LETTRES. î?-^!

porel, certaines particules du cerveau sont remuées de leur place, quelquefois par les objets extérieurs qui agissent contre les organes des sens , et quelquefois par les esprits* animaux qui montent du cœur au cerreau ;'mais quelquefois aussi par l'esprit même, à savoir lorsque de lui-même et par sa propre liberté il se porte à quelque pensée. Et c'est par le mouvement de ces particules du cerveau qu'il se fait un vestige duquel dépend le ressouvenir. Mais pour ce qui est des choses ni, purement intellectuelles, à proprement parler on f n'en a aucun ressouvenir ; et la première fois qu'elles ] se présentent à l'esprit, on les pense aussi bien . que la seconde, si ce n'est peut-être qu'elles ont coutume d'être jointes et comme attachées à certains noms qui, étant corporels, font que nous nous ressouvenons aussi d'elles. Mais il y a encore plusieurs autres choses à remarquer en tout ceci qu'il n'est pas nécessaire d'expliquer plus exactement , pourceque ce n'en est pas ici le lieu.

3. De ce que j'ai mis distinction entre les choses qui m'appartiennent, c'est-à-dire à nia nature, et celles qui appartiennent seulement à la connoissance que j'ai de moi-même, on ne peut avec raison inférer que ma métaphysique n'établit rien du tout de ce qui appartient à cette connaissance^ ni aucunes des autres choses qui me sont ici objectées. Car le lecteur peut facilement recorinoître

â^a LETTRES.

quand j'ai traité seulement de la connoissauce que j'ai de moi-même et quand j'ai en effet traité de la vérité des choses. Et je ne me suis servi en aucun lieu du .mot de croire, où il a fallu employer celui de savoir ; et même dans le lieu icj cité, le mot de croire ne s'y trouve point. £t dans ma réponse aux secondes objections , j'ai dit qu'étant éclairés sur^ natarellement de Dieu , nous avions cette confiance, que les choses qui nous sont proposées à croire ont été révélées par lui, pourcequ'en cet endroit-là il étoit question de la foi et non pas de la sdence humaine. Et je n'ai pas dit que, par la lumière de la grâce^ nous connoissions clairement les mystères de la foi (encore que je ne nie pas que cela ne se puisse faire) 9 mais seulement que nous avions confiance qu'il les faut croire. Or personne ne peut trouver étrange, s'il est vraiment fidèle, et ne peut même douter qu'il ne soit très évident qu'il faut croire les choses que Dieu a révélées, et qu'il ne faille préférer la lumière de la grâce à celle de la nature. Et tout ce que vous me demandez ensuite ne me regarde point , puisque je n'ai donné aucune occasion en mes écrits de me faire de telles demandes. Et pourceque j'ai déjà ci-devant déclaré , en ma réponse aux sixièmes objections, que je ne répondrois point à de telles questions, je n'ajouterai ici rien davantage.

Page 1