DE LA ITEIGE , DE LA PLUIE , ET DE LA GAÉLE
Il y a plusieurs choses qui empêchent communément que les nues ne descendent incontinent après être formées ; car, premièrement, les parcelles de glace ou les gouttes d'eau dont elles sont composées étant fort petites, et par conséquent ayant beaucoup de superficie à raison dé la quantité de leur matière , la résistance de Tair qu'elles auroient à diviser, si elles descendoient , peut aisément avoir plus de force pour les en empêcher que n'en a leur pesanteur pour les y Contraindre ; puis les vents , qui sont d'ordinaire plus forts contre la terre , où leur corps est plus grossier, qu'en haut de l'air, où il est plus subtil , et qui pour cette cause agissent plus de bas en haut que de haut en bas, peuvent non seulement les soutenir, mais souvent aussi les faire monter au-dessus de la région de l'air où elles se trouvent. Et le même peuvent encore les vapeurs qui , sortant de la terre ou venant de quelque autre côté, font enfler l'air qui est sous elles; ou aussi la seule chaleur de cet air, qui en le dilatant les
repousse ; ou la froideur de celui qui est au-dessus, qui en le resserrant les attire, ou choses semblables. £t particulièrement les parcelles de glace , étant poussées les unes contre les autres par les vents , s'entre-touchent sans s'unir pour cela toutà-fait, et composent un corps si rare, si léger et si étendu , que , s'il n'y survient de la chaleur qui fonde quelques unes de ses parties et par ce moyen le condense et l'appesantisse , il ne peut presque jamais descendre jusqu'à terre. Mais^ comme il a été dit ci-dessus, que l'eau est en quelque façon dilatée par le froid lorsqu'elle se gèle , ainsi faut-il ici remarquer que la chaleur qui a coutume de raréfier les autres corps condense ordinairement celui des nues. Et ceci est aisé à expérimenter en la'neige, qui est de la même matière dont elles sont , excepté qu'elle est déjà plus condensée ; car on voit qu'étant mise en lieu chaud elle se resserre et dimi. nue beaucoup de grosseur avant qu'il en sorte aucune eau ni qu'elle diminue de poids, ce qui arrive d'autant que les extrémités des parcelles de glace dont elle est composée , étant plus déliées que le reste, se fondent plus tôt; et en se fondant, c'est-àdire en se pliant et devenant comme vives et remuantes , à cause de l'agitation de la matière subtile qui les environne, elles se vont glisser et attacher contre les parcelles de glace voisines, sans pour cela se détacher de celles à qui elles sont déjà
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jointes , et ainsi les font approcher les unes des autres. Mais , pourceque les parcelles qui composent les nues sont ordinairement plus loin à loin que celles qui composent la neige qui est sur terre, elles ne peuvent ainsi s'approcher de quelques unes de leurs voisines sans s'éloigner par même moyen de quelques autres ; ce qui fait qu'ayant été auparavant également éparses par l'air, elles se divisent après en plusieurs petits tas ou flocons qui deviennent d'autant plus gros que les parties de la nue ont été plus serrées et que la chaleur est plus lente. Et même lorsque quelque vent ou quelque dilata-tton de tout l'air qui est au-dessus de la nue , ou autre telle cause, fait que les plus hauts de ces flocons descendent les premiers , ils s'attachent à ceux de dessous qu'ils rencontrent en leur chemin et ainsi les rendent plus gros. Après quoi la chaleur, en les condensant et les appesantissant de plus en plus, peut aisément les faire descendre jusques à terre : et lorsqu'ils y descendent ainsi sans être fondus tout-à-fait , ils composent de la neige ; mais si l'air par où ils passent est si chaud qu'il les fonde , ainsi qu'il est toujours pendant l'été et fort souvent aussi aux autres saisons en notre climat, ils se convertissent en pluie. Et il arrive aussi quelquefois, qu'après être ainsi fondus ou presque fondus , il survient quelque vent froid tpii , les gelant derechef, en fait de la grêle.
Or cet^te grêle petit être de plusiwirs sortes ^ car, premièrement, si le vent froid qui la cause rencontre des gouttes d'eau dé[à formées , il en fait des grains de glace tout transparents et tout ronds , excepté qu'il les rend quelquefois un peu plats du côté qu'il les pousse. Et s'il rencontre des flocons de neige presque fondus , mais qui ne soient point encore arrondis en gouttes d'eau , alors il en fait cette grêle cornue et de diverses figures irrégulières dont quelquefois les grains se.trouvent fort gros , à cause qu'ils sont formés par un vent froid qui ^ chassant la nue de haut en bas, pousse plusieurs de ces flocons l'un contre l'autre et les gèle tous en une masse. Et il est ici à remarquer que, lorsque ce vent approche de ces flocons qui se fondent , il fait que lachaleur de l'air qui les environne, c'est-à-dire la matière subtile la plus agitée et la moins subtile qui soit en cet air , se retire dans leurs pores , à cause qu'il ne les peut pas du tout sitôt pénétrer. En même façon que sur terre quelquefois , lorsqu'il arrive tout-à-coup un vent ou une pluie qui refroidit l'air du dehors, il entre plus de chaleur qu'auparavant dans les maisons. Et la chaleur qui est dans les pores de ces flocons se tient plutôt vers leurs superficies que vers leurs centres , d^âutant que la matière subtile qui la cause y peut mieux continuer ses mouvements : et là elle les fond de plus en plus un peu devant qu'ils com-
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mencent derechef à se geler : et même les plus liquides, c'est-à-dire les plus agitées de leurs parties qui se trouveat ailleurs , tendent aussi vers là , au lieu que celles qui n'ont pas loisir de se fondre demeurent au centre ; d'où vient que le dehors de chaque grain de cette grêle étant ordinairement composé d'une glace continue et transparente , il y a dans le milieu un peu de neige , ainsi que vous pourrez voir en les cassant. Et pourcequ'elle ne tombe quasi jamais qu'en été , ceci vous assurera que les nues peuvent être pour lors composées de parcelles de glace aussi bien que l'hiver. Mais la raison qui empêche qu'il ne peut guère tomber en hiver de telle grêle , au moins dont les grains soient un peu gros , est qu'il n'arrive guère assez de chaleiu* jusques aux nues pour cet effet , sinon lorsqu'elles sont si basses que leur matière , étant fondue ou presque fondue, n'auroit pas le temps de se geler derechef avant que d'être descendue jusques à terre. Que si la neige n'est point encore si fondue , mais seulement ui^ peu réchauffée et ramollie, lorsque le vent froid qui la convertit eu grêle survient , elle ne se rend point du tout transparente , mais demeure blanche comme du sucre. Et si les flocons de cette neige sont assez petits , comme de la grosseur d'un pois ou au-dessous, chacun se convertit en un grain de grêle qui est assez rond; mais s'ils sont plus gros , ils se fendent et ^e
DISCOURS SIXlàHE. nZl
divisent en plusieurs grains tout pointus eu forme de pyramides : car la chaleur qui se retire dans les pores de ces flocons au moment qu'un veut froid commence à les environner condense et resserré toutes leurs parties en tirant de leurs circonférences vers leurs centres , ce qui les fait devenir assez ronds; et le froid, les pénétrant aussitôt après et les gelant, les rend beaucoup plus durs que n'est la neige. Et pourceque, lorsqu'ils sont un peu gros , la chaleur qu'ils ont au dedans continue encore de faire que leurs parties intérieures se resserrent et se condensent , en tirant toujours vers le centre, après que les extérieures sont tellement durcies et engelées par le froid qu'elles ne les peuvent suivre, il est nécessaire qu'ils se fendent en dedans, suivant des plans ou lignes droites qui ten^ dent vers le centre , et que leurs fentes s'augmentant de plus en plus à mesure que le froid pénètre plus avant , enfin ils s'éclatent et se divisent en plusieurs pièces pointues qui sont autant de grains de grêle. Je ne détermine point en combien de tels grains chacun se peut diviser, mais il me semble que pour l'ordinaire ce doit être en huit pour le moins, et qu'ils se peuvent aussi peut-être diviser en douze ou vingt ou vingt-quatre , mais encore mieux en trente-deux , ou n»éme en beaucoup plus grand nombre, selon ^IWls sont plus gros et d'une neige plus subtile , et que le froid qui les conver-
2^2 L.£S MÉTlBOR*S.
tit en grêle est plius èpre et vient plus à coup. Et j'ai observé plus d'une fois de telle grêle dont les grains àvoient à peu près U figura des segments d'une boule divisée en huit parties égales par trois sec^ lions qui s'entt>e«coupent au centre à angles droits. Plus j'en ai aussi observé d'autres qui, étant plus longs et plus petits, semHoient être environ le quart de ceux-là, bien que leurs querres s'étant émoussées et arrondies en se resserrant, ils eussent quasi la figure d'un pain de sucre. Et j'ai observé aussi que, devant ou après ou même parmi ces grains de grêle , il en tomboit communément quelques autres qui étoient rondâ.
Mais les diverses figures de cette grêle n'ont encore rien de curieux ni de remarquable à comparaison de celles de la neige qui se fait de ces petits nœuds ou pelotons de glace arrangés par le vent en forme de feuilles, en la façon que j'ai tantôt décrite; car lorsque la chaleur commence à fondre les petits poils de ces feuilles, elle abat premièrement ceux du dessus et du dessous à cause que ce sont les plus exposés à son action , et fait que le peu de liqueur qui en sort se répand sur leurs superfi-» cies , où il remplit aussitôt les petites inégalités qui s'y tr>ouvent, et ainsi les rend aussi plates et polies que sont celles des corps liquides; nonobstant qu'il s'y regèle tout aussitôt, ï rause que si la chaleur n'est point plus grande qu'il est besoin pour faire
DI&GOCritS SIXIÈME. 235
que ces petits poils étant environnés d'air tout autour se dégèlent sans qu'il se fonde rien davantage, die ne l'est pas assee pdur empêcher que leur matière ne se regèle quand elle est sur ces superficies qui sont de glace. Après cela cette chatleur ramollissant et fléchissant aussi les petits poils qui restent autour de chaque nœud dans le circuit *où il est environné de six autres semblables à lui , elle feit que ceux de ces poils qui sont les plus éloignés des six nœuds voisins , se pliant îndififéremment çà et Iky se vont tous joindre à ceux qui sont vis-à-vis de ces six noeuds; car ceux-ci étant refroidis par l^a proximité de ces noeuds ne peuvent se fondre, mais tout au contraire font geler def^çckef la matière des autres sitôt qu'elle est mêlée parmi la leur ; au moyen de quoi il se forme six pointes ou rayons autour de chaque nœud , qui peuvent avoir diverses figures selon que les nœuds sont plus ou moins gros et pressés, et leurs poils plus ou moins forts et longs, et la chaleur qui les assemble plus ou moins lente et modérée, et selon aussi que le vent qrn accompagne cette chaleur, si au moins elle est accompagnée de quelque vent , est plus ou moins fort. Et ainsi la face extérieure de la nuée, qui étoit auparavant telle qu'on voit vers Z ', ou vers M, devient par après telle qu'on voit vers O, ou vers Q, et chacune des parcelles de glace dont elle est
' Figure i5.
25u{. LES MÉTÉORES.
composée a la figure d'une petite rose ou étoile fort bien taillée.
Mais , afin que vous ne pensiez pas que je n'en parle que par opinion, je vous veux faire ici le rapport d'une observation que j'en ai faite l'hiver passé, i635. Le quatrième de février, l'air ayant été auparavant extrêmement froi^, il tomba le soir à Amsterdam , où j'étois pour lors, un peu de verglas , c'est-à-dire de pluie qui se geloit en arrivant contre la terre, et après il suivit une grêle fort menue, dont je jugeai que les grains, qui n'étoient qu'à peu près de la grosseur qu'ils sont représentés vers H , étoient des gouttes de la même pluie qui s'étoient gel^es4iu haut de l'air. Toutefois, au lieu d'être exactement ronds, comme sans doute ces gouttes avoient été, ils avoient un côté notablement plus plat que l'autre, en sorte qu'ils ressembloient presque en figure à la partie de notre œil qu'on nomme l'humeur cristalline; d'où je connus que le vent, qui étoit lors très grand et très firoid, avoit eu la force de changer ainsi la figure des gouttes en les gelant. Mais ce qui m'étonna le plus de tout, fut qu'entre ceux de ces grains qui tombèrent les derniers, j'en, remarquai quelques uns qui avoient autour de soi six petites dents semblables à celles des roues des horloges, ainsi que vous voyez vers I ; et ces dents étant fort blanches comme du sucre, au lieu que les grains qui étoient de glace
transparente sembloient presque noirs, elleaparoissoient manifestement être faites d'une neige fort subtile qui s'étoit attachée autour d'eux depuis qu'ils «toient formés , ainsi que s'attache la gelée blanche autour des plantes. Et je connus ceci d'autant plus clairement de ce que tout à la fin j'en rencontrai un ou deux qui avoient autour de soi plusieurs petits poils sans nombre, composés d'une neige plus pâle et plus subtile que celle des petites dents qui étoient autour des autres , en sorte qu'elle lui pouvoit être comparée en même façon que la cendre non foulée dont se couvrent les charbons en se consumant , à celle qui est recuite et entassée dans le foyer. Seulement avois-je de la peine à imaginer qui pouvoit avoir formé et compassé si justement ces six dents autour de chaque grain dans le milieu d'un air libre, et pendant l'agitation d'un fort grand vent, jusques à ce qu'enfin je considérai que ce vent avoit pu facilement emporter quelques uns de ces grains au-dessous ou audelà de quelque nue, et les y soutenir, à cause qu'ils étoient assez petits , et que là ils avoient dû s'arranger en telle sorte que chacun d'eux fût environné de six autres situés en un même plan, suivant l'ordre ordinaire de la nature ; et de plus qu'il étoit bien vraisemblable que la chaleur qui avoit dû être un peu auparavant au haut de l'air pour causer la pluie quej'avois observée, y avoit
aussi éniu quelques vapeurs que ce même vent avoit chassées contre ces grains , où elles s'étolent gelées en forme de petits poils fort déliés, et avoient même peut-être aidé à les soutenir; en sorte qu'ils avoient pu facilement demeurer là suspendus jusquesà ce qu'il fût derechef survenu quelque chaleur, et que cette chaleur fondant d'abord tous les poils qui étoient autour de chaque grain, excepté ceux qui s'étoient trouvés vis-à-vis du milieu de quelqu'un des six autres grains qui l'environnoient , à cause que leur froideur avoit empêché son action, la matière de ces poils fondus s'étoit mêlée aussitôt parmi les six tas de ceux qui étoient demeurés, et les ayant par ce moyen fortifiés et rendus d'autant moins pénétrables à la chaleur, elle s'étoit gelée parmi eux , et ils avoient ainsi composé ces six dents. Au lieu que les poils sans nombre que j'avois vu autour de quelques uns des derniers grains qui étoient tombés, n'avoient point du tout été atteints par cette chaleur. Le lendemain matin sur les huit heures j'observai encore une autre sorte de grêle, ou plutôt de neige, dont je n'avois jamais ouï parler : c'étoient de petites lames de glace, toutes plates, fort polies, fort transparentes, environ de l'épaisseur d'une feuille d'assez gros papier, et de la grandeur qu'elles se voient vers R, mais si parfaitement taillées en hexagones, et dont les six côtés étoient si droits , et les six angles si égaux ,
qu'il est impossible aux hommes de rien faire de si exact. Je vis bien incontinent que ces lames avoient dû être premièrement de petits pelotons de glace arrangés comme j'ai tantôt dit, et pressés par un vent très fort accompagné d'assez de chaleur, en. sorte que cette chaleur avoit fondu tous leurs poils , et avoit tellement rempli tous leurs pores de l'humidité qui en étoit sortie, que, de blancs qu'ils avoient été auparavant , ils étoient devenus transparents; çt que ce vent les avoit à même temps» si fort pressés les uns cqntre les autres , qu'il n'étoit demeuré aucun espace entre deux, et qu'il avoit aussi aplani leurs superficies en passant pardessus et par-dessous, et ainsi leur avoit justement donné la figure de ces lames* Seulement restoit-il un peu de difficulté en ce que ces pelotons de glace ayant été ainsi demi-fonduâ , et à même temps pressés l'un contre l'autre, ils ne s'étoient point collé3 ensemble pour cela , mais étoient daneurés tous séparés;* car, quoique j'y prisse garde expressément, je n'en pus jamais rencontrer deux qui tinssent l'un à l'autre. Mais je me satisfis bientôt là-dessus en considérant de quelle façon le vent agite toujours et fait plier successivement toutes les parties de la superficie de l'eau, en coulant par-^dessus sans la rendre pour cela rude ou inégale; car je connus de là qu'infailliblement il fait plier et ondoyer en même sorte les superficies des
nues , et qu'y remuant continuellement chaque parcelle de glace un peu autrement que ses voisines , il ne leur permet pas de se coller ensemble tout-àfait, encore qu'il ne les désarrange point pour cela, et qu'il ne laisse pas cependant d'aplanir et de polir leurs petites superficies , en même façon que nous voyons quelquefois qu'il polit celles des ondes qu'il fait en la poussière d'une campagne. Après cette nue il en vint une autre qui ne produisoit que de petites roses ou roues à six dents arrondies en demi-cercles, telles qu'on les voit vers Q, et qui étoient toutes transparentes et toutes plates, à peu près de même épaisseur que les lames qui avoient précédé , et les mieux taillées et compassées qu'il soit possible d'imaginer. Même j'aperçus au milieu de quelques unes un point blanc fort petit qu'on eût pu dire être la marque du pied'du compas dont on s'étoit servi pour les arrondir. Mais il me fut aisé de juger qu'elles s'étoient formées de la même façon que ces lames , excepté que le vent les ayant beaucoup moins pressées et la chaleur ayant peutêtre aussi été un peu moindre, leurs pointes ne s'étoient pas fondues tout-à-fait , mais seulement un peu raccourcies et arrondies par le bout en forme de dents : et pour le point blanc qui paroissoit au milieu de quelques unes , je ne doutois point q^'il ne procédât de ce que la chaleur, qui de blanches les avoit rendues transparentes j avoit été si
DISCOURS SIXIÈME. 23q
médiocre qu'elle n'avojt pas du tout pénétré jusques à leur centre. Il suivit après plusieurs autres telles roues jointes deux à deux par un essieu , ou plutôt, à cause que du commencement ces essieux étoient fort gros , on eût pu dire que c'étoient autant de petites colonnes de cristal dont chaque bout étoit orné d'une rose à six feuilles un peu plus larges^que leur base. Mais il en tomba par après de plus déliés, et souvent les roses ou étoiles qui étoient à leurs extrémités étoient inégales. Puis il en tomba aussi de plus courts, et encore de plus courts par degrés , jusques à ce qu'enfin ces étoiles se joignirent tout-à-fait; et il en tomba de doubles à douze pointes ou rayons assez longs et parfaitement bien compassés , aux unes tous égaux et aux autres alternativement inégaux, comme on les voit vers F et vers E* Et tout ceci me donna occasion de considérer que les parcelles de glace qui sont de deux divers plans ou feuilles posées l'une sur l'autre dans les nues , se peuvent attacher ensemble plus aisément que celles d'une même feuille; car, bien que lèvent, agissant d'ordinaire plus fort contre les plus basses de ces feuilles que contre les plus hautes , les fasse mouvoir un peu plus vite , ainsi qu'il a été tantôt remarqué, néanmoins il peut aussi quelquefois agir contre elles d'égale force et les faire ondoyer de même façon , principalement lorsqu'il n'y en a que deux ou trois l'une
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sur l'autre , et lors , se criblât par les environs des pelotons qui les composent , il fait que ceux de ces pelotonis qui se correspondent en diverses feuilles se tiennent toujours comme immobiles vis-à-vis les uns des autres, nonobstant l'agitation et ondoiement de ces feuilles, à cause que par ce moyen le passage lui est plus aisé. £t cependant la chaleur^ n'étant pas moins empêchée par la proximité des pelotons de deux diverses feuilles de fondre ceux die leurs poils qui se regardent que par la proximité de ceux d'une même, ne fond que les autres poils d'alentour, qui , se mêlant aussitôt parmi ceux qui demeurent, et s'y regelant, composent les essieux ou colonnes qui joignent ces petits pelotons au même temps qu'ils se changent en roses ou en étoiles. Et je ne m'étonnai point de la grosseur que j'avois remarquée au commencement en ce^ colonnes , encore que je connusse bien que la matière des petits poils qui avoit été autour de deux pelotons n'avoit pu suffire pour les composer; car je pensai qu'il y avoit eu peut-être quatre ou cinq feuilles l'une sur l'autre, et que la chaleur, ayant agi plus fort contre les deux ou trois du milieu que contre là première et la dernière, à cause qu'elles étoient moins exposées au vent, avoit presque entièrement fondu les pelotons qui les composoient , et en avoit formé ces colonnes. Je ne m'étonnai point non plus de voir souvent deux étoiles d'iné-
DISCOURS SIXIÈME. 24l
gale grandeur jointes ensemble, car, prenant garde que les rayons de la plus grande étoient toujourii fhaÈ longs et plus pointus que ceux de l^iulxe, je jugecâs que la cause en étoit que la chaleur, ayant été* plus forte autour de la plus petite que de l'autre , avoît davantage fondu et émoussé les pointes de ces rayons; ou bien que cette plus petite pouvoir adssi avoir été composée d'un peloton de glace plus^petit Enfin , je ne m'étonnai point de ces étoiles doubles à douze rayons qui tombèrent après , ear je jugeai que chacune avoit été composée de deux simples à six rayons paft* la chaleur, qui , étant fhn forte entre les deux feuilles où elles étoiënt qu'au dehors , avoit entièrement fopdu les petits filets de glace qui les conjoignoient , et ainsi les avoit collées ensemble; comme aussi elle avoit accourci ceux qui conjoignoient les autres, que j'avoisvues' tomber immédiatement auparavant. Or, entre plusieurs milliers de ces petites étoiles que je considérai ce jour-là , quoique j'y prisse garde expressément , je n'en pus jamais remarquer aucune qui eût plus ou moins de six rayons , excepté un fort petit nombre de ces doubles qui en avoîent douze, et quatre ou cinq autres qui en avoient huit ; et celles-ci n'étoient pas exactemeiït rondes , ainsi que tônt^ les autres , mais un peu en ovale , et entièrement telles qu'on les peut voir vers O; d'où je jugeai qu^elles s'étoient formées en la con-
2L^tà LES MÉTÉORES.
jonction des extrémités de deux feuilles, que le vent avoit poussées l'une, contre l'autre au même temps que. la chaleur convertissoit leurs petits pelotons en étoiles, car elles avoient exactement la figure que cela doit causer. Et cette conjonction , se faisant suivant une ligne toute droite, ne peut être tant empêchée par l'ondoiement que causent les vents que celle des parcelles d'une même feuille. Outre que la chaleur peut aussi être plus grande entre les bords de ces feuilles, quand elles s'approchent l'une de l'autre, qu'aux autres lieux , et cette chaleur ayant à demi fondu les parcelles de glace qui y sont , le froid qui lui succède au moment qu'elles comniencent à se toucher les peut aisément coller ensemble. Au reste , outre les étoiles dont j'ai parlé jusques ici , qui étoient transparentes , il en tomba une infinité d'autres ce jour-là qui étoient toutes blanches comme du sucre, et dont quelques unes avoient à peu près même figure que les transparentes ; mais la plupart avoient leurs rayons plus pointus et plus déliés, et souvent divisés tantôt en trois branches dont les deux côtés étoient repliés en dehors de part et d'autre , et celle du milieu demeuroit droite, en sorte qu'elles représentoient une fleur de lis, comme on peut voir vers R; et tantôt en plusieurs qui représentoient des plumes ou des feuilles de fougère , ou choses semblables. Et il tomboit aussi parmi ces étoiles
plusieurs autres parcelles de glace eriTorme de filets , et sans autre figure déterminée. Dont toutes les causes sont aisées à entendre ; car pour la blancheur de ces étoiles elle ne procédoit que de ce que la chaleur n'avoit point pénétré jusques au fond de leur matière, ainsi qu'il étoit manifeste de ce que toutes celles qui étoient fort minces étoient transparentes. Et si quelquefois les rayons des blanches n'étoient pas moins courts "et mousses que ceux des transparentes , ce n'étoit pas qu'ils se fussent autant fondus à la chaleur, mais qu'ils avoient été davantage pressés par les vents : et communément ils étoient plus longs et pointus, à cause qu'ils s'étoient moins fondus ; et lorsque ces rayons étoient divisés en plusieurs brancheis, c'étoit que la chaleur avoit abandonné les petits poils qui les composoient sitôt qu'ils avoient commencé à s'approcher les uns des autres pour s'assembler; et lorsqu'ils étoient seulement divisés en trois branches, c'étoit qu'elle les avoit abandonnés un peu plus tard; et les, deux branches des côtés se replioient de part et d'autre en dehors lorsque cette chaleur se retiroit , à cause que la proximité de la branche du milieu les rendoit incontinent plus froides et moins flexibles de son côté , ce qui formoit chaque rayon en fleur de lis. Et les parcelles de glace qui n'avoient aucune figure déterminée m'assuroient que toutes les nues n'étoient pas com-
â44 ^^^ METEORES.
posées de petits nœuds ou pelotons, mais qu'il y en ayoit aussi qui n'étoient faites que de filet$ confusément entremêlés. Pour la cause qui faisoit descendre ces étoiles, la violence du vent qui continua tout ce jour-là me la rendoit fort manifeste, car je jugeois qu'il pouvoitaisémentles désarrangçr et rompive les feuilles qu'elles composoient après les avoir faites^ et que , sitôt qu'elles étoiçnt ainsi désarrangées , penchant quelqu'un de leurs côtés vers, la terre , elles pouvoient facilement fendre l'air, à cause qu'elles étoient toutes plates et s€^ trouvoient assez pesantes pour descendre. Mais s'il tombe quelquefois de. ces étoiles en temps calme , c'est que . l'air de dessous en se resserrant attire à soi toute la; nu^, ou que celui de dessHs en.sq dilatant le pousse.en bas, et par même moyen 1^ désarrange, d'où vient que pour lors elles ont coutume d'être suivies, de. plus, de neige, ce qui n'arriva point ce jour-là. Le matin suivant il tomba des flocons de neige qui sembloient être composés d'un nombre infini de fort petites étoiles jointes ensemble : toutefois, en y regardant de plus près , je trouvai. que celles du dedans n'étoient pas si régulièrement formées que celles du dessus, et qu'elles, pouvoient aisément procéder de la dissolution d'une nue semblable à celle qui a été ci -dessus marquée G '. Puis, cette neige ayant cessé , un vent
' Figure 14.
subit en forme d'orage fit tomber un peu de grêle Manche fort longue el menue dont chaque grain avoit la figure d'un pain de sucre ; et l'air devenant dair et serein tout aussitôt, je jugeai que cette grêle s'étoit formée de la plus haute partie des nues dont la neige étoit fort subtile et composée de filets fort déliés , en la façon que j'ai tantôt décrite. Enfin , à trois jours de là, voyant tomber de la neige toute con>pdsée de petits nœuds ou pelotons environnés d'un grand nombre de poils entremêlés et qui n'avoient aucune forme d'étoiles, je me confirmai en la créance de tout ce que j'avois imaginé touchant cette matière.
Pour les nuées qui ne sont composées que de gouttes d'eau , il est aisé à entendre de ce que j'ai dit comment elles descendent en pluie , à savoir , ou par leur propre pesanteur, lorsque leurs gouttes se trouvent assez grosses ; ou parceque l'air qui est dessous en seretirant , ou celui qui est dessus en les pressant, leur donnent occasion de s'abaisser ; ou parceque phisi^rs de ces causes cont^ourent ensemble: et c'est quand l'air du dessous se retire que se fait la pluie la plus menue qui puisse être , car même elle est alors quelquefois si menue qu'on ne dit pas que ce soit de la pluie, mais plutôt rtti brouillard qui descend; comme, au contraire, elle se fait fort grosse quand ia miée tte s'abaissie qu'à cause qu'elle est pressée par l'air du dessus, car les
plus hautes de ses gouttes descendent: les premières , en rencontrent d autres qui les grossissent ; et de plus j'ai vu quelquefois en été , pendant un temps calme accompagné d'une chaleur pesante et étouffante ., qu'il commençoit à tomber de telle pluie, avant même qu'il eût paru aucune nue, dont la cause étoit qu'y ayant en l'air beaucoup de vapeurs qui sans doute étoient pressées par les vents des autres lieux, ainsi que le calme et la pesanteur dô l'air le témoignoient, les gouttes en quoi ces vapeurs se convertissoient devenoient fort grosses en tombant , et tomboient à mesure qu'elles se formoient.
, Pour les brouillards, lorsque la terre en se refroidissant, et l'air qui est dans ses pores se resserrant, leur donne moyen de s'abaisser, ils se convertissent en rosée s'ils sont composés de gouttes d'eau , et en bruine ou gelée blanche s'ils sont composés de vapeurs déjà gelées, ou plutôt qui se gèlent à mesure qu'elles touchent la terre. Et ceci arrive principalement la nuit ou le matin , à cause que c'est le temps que la terre en s'éloignant du soleil se refroidit. Mais le vent abat aussi fort souvent les brouillards , en survenant aux lieux où ils sont; et même il peut transporter leur matière et en faire de la, rosée ou de la gelée blanche, en ceux où ils n'ont point été aperçus ; et on voit alors que cette gelée ne s'attache
aux plantes que sur les côtés que le vent touche.
Pour le serein, qui ne tombe jamais que le soir, et ne se connoît que par les rhumes et les maux de tête qu'il cause en quelques contrées , il ne consisté qu'en certaines exhalaisons subtiles et pénétrantes qui, étant plus fixes que les vapeurs, ne s'élèvent qu'aux pays assez chauds et aux beaux jours , et qui retombent tout aussitôt que la chaleur du soleil les abandonne : d'où vient qu'il a diverses qualités en divers pays, et qu'il est même inconnu eh plusieurs, selon les différences des terres d'bù sortent ces exhalaisons. Et je ne dis pas qu'il ne soit souvent accompagné de la rosée, qui commence à tomber dès le soir, mais bien que ce n'est nullement elle qui cause les maux dont on l'accuse. Ce sont aussi des exhalaisons qui composent la manne et les autres tels sucs qui descendent de l'air pendant la nuit ; car pour les vapeurs , elles ne sauroient se changer en autre chose qu en eau ou en glace; et ces sucs, non seulement sont divers en divers pays, mais aussi quelques uns ne s'attachent qu'à certains corps, à cause que leurs parties sont sans doute de telle figure qu'elles n'ont pas assez de prise contre les autres pour s'y arrêter.
Que si la rosée ne tombe point , et qu'on voie au matin les brouillards s'élever en haut, et laisser la ^ terre tout essuyée , c'est signe de pluie : car cela
248 L|£S MiTÉOjRES.
n'arrive guère que lorsque la terçe , »e s'él^m: poî^t assez refroidie la nuit, ou étant extraordinairQQient échauffée le matin, produit quantité de vapeurs, qui, repoussajfit ces brouillards vers lexîiel, fontf quejeufis gouttes, ^^. se rencontrant, se gcQssis^nt et se disposent à tpmber en pluie bie^^ôtapsès.C'eataMâsiup signe de pjuie de voir que notre air étant forrt.d^ar? gé de nues, le s»oleil ne laisse pas de paroître a«se?^ clair dès le iipatin; car c'est-à-dire, qa'il n'y a poiaojt d*autres nues en l'air voisin du nôtre vers l'orient , qui empêchent que la chaleur du soleil .ne ,con*dense celles qui sont au^d^^us de ^ous, et ménp^e aussi qu'elle n'élève de nquvelles vapeui*s .d^ notre terre qui les augmente : mais cette qanse n'ayant lieu que le matin, s'il ne pleut pQint ac^mt midi, elle ne peut riep faire juger de ce qui arrivera vers le soir. Je ne dirai rien de plusieurs autres signes de pluie qi^'on observe, à cause qu'ils sont pour la plupart fort in.cer,tains; et $i vous considérez que la même chaleur qi^ est ordmairenaeiut requise pour condenser le^ qu^s et eçt^tiper de l^ pluie, les peut aussi, tout au çontiraire, dilateir et changer en^ vs^eUi^-s qui quelquefois se perdent eu l'air ins^o^blement, et quelquefois y çau$!eut li^& vents, selon que les parties de ces nues se trouvent un pjBu plus pressées , ou écartées, et que cette chaleur est un peu plus ou moins apcomp§i£9ée d'humidité , et que l'air qui est au3L çnvirons s(5
DISCOURS SIXIÈME. %l^
dilate plus ou moins, ou se condense; vous connoitrez bien que toutes ces choses sont trop variables et incertaines pour être assurément prévues par les hommes.
â50 LES MIÉTEORES.
j DES TEMPÊTES , DE LA. FOUDRE , ET DE TOUS LES AUTRES FEUX QUI s'allument EN l'aIR.
Au reste , ce n'est pas seulement quand les nues se dissolvent en vapeurs qu'elles causent des vents , mais elles peuvent aussi quelquefois s'abaisser si à coup qu'elles chassent avec grande violence tout l'air qui est sous elles , et en composent un vent très fort , mais peu durable , dont l'imitation se peut voir en étendant un voile un peu haut en l'air, . puis de là le laissant descendre tout plat vers la terre. Les fortes pluies sont presque toujours précédées par un tel vent, qui agit manifestement de haut en bas, et dont la froideur montre assez qu'il vient des nues , où l'air est communément plus froid qu'autour de nous ; et c'est ce vent qui est cause que lorsque les hirondelles volent fort bas elles nous avertissent de la pluie , car il fait descendre* certains moucherons dont elles vivent, qui ont coutume de prendre l'essor , et de s'égayer au haut de l'air quand il fait beau. C'est lui aussi qui quel-
qiiefois, lors même que la nue étant fort petite, ou ne s'abaissant que fort peu , il est si foiblé qu'on ne le sent quasi pas en l'air libre, s'entonnant dans les tuyaux des cheminées, fait jouer les cendres et les fétus qui se trouvent au-coin du feu, et y excité comme de petits tourbillons assez admirables pour ceux qui en ignorent la cause, et qui sont ordinairement suivis de quelque pluie. Mais si la nue qui descend est fort pesante et fort étendue ( comme elle peut être plus aisément sur les grandes mers qu'aux autres lieux, à cause que les vapeurs y étant fort égalenient dispersées , sitôt qu'il s'y formé la moindre nue en quelque endroit, elle étend incontinent en tous les autres cir con voisins ) , cela cause infailliblement une tempête, laquelle est d'autant plus forte que la nue est plus grande et pesante, et dure d'autant plus long-temps que la nue descend de plus haut. Et c'est ainsi que je m'imagine que se font ces travades que les mariniers craignent tant en leurs grands voyages , particulièrement un peu au-delà du cap de Bonne-Espérance, où les vapeurs qui s'élèvent.de la mer Éthiopique , qui est fort large et fort échauffée par lé soleil, peuvent aisément causer un vent d'abas, qui arrêtant le cours naturel de celles qui viennent de la mer des Indes les assemble en une nue, laquelle, procédant de l'inégalité qui est entre ces deux grandes mers et cette terre, doit devenir in-
continent beaucoup plus grande que œlles qui se fonnent en ces quartiers , où elles -dépendent de plusieurs moindres inégalités qui sont entre nos plaines ^ et nos lacs , et nos montagnes. Et péurcequ'il ne se voit quasi jamais d'autres nues en ces lieux-là , ^itôt que les mariniers y en aperçoivent quelqu'une qui commence à se former , bie» qu'elle paroisse quelquefois si petiite que les Flamands l'ont comparée à l'œil d'un bœuf) duquel ils lui ont donné le nom, et que le reste de Fair semble fort calme et fort serein , ils se bate»t d'abattre leurs voiles , et se préparent à recevoir une te«if>ête, qui ne manque pas de suivre tout aussitôt. Et même je juge qu'elle doit ^re d'autant pluis grande que cette nue a paru au commencement plus petite ; car, ne pouvant devenir assez épaisse pour obscurcir l'air et être visible, sans devenir aussi assez grande , elle ne peut paroître ainsi petite qu'à cause de son extrême distance; et vous -savez que plus un corps pesant descend de haut, plus sa chute est impétueuse. Ainsi cette tme étant fbrt haute^ et devenant subitement fort grande et fort pesante , descend tout entière , en chassant avec grande violence tout l'air qui est sous elle , et causant par ce moyen le vent d'une tempête. Même il est à remarquer que les vapeurs mêlées parmi cet air sont dilatées par son agitation, et qu'il en sort aussi pour lors plusieurs autres de la mer , à
DISCOURS SfiPtiiME. !l53
cause de ragitadon de ses vagues, ce qui augmaste be^MCoup la- force d\i\enij et, retardant la descente de la nue, fait durOT Forage d'autant pltis long-temps. Puis aussi qu'il y a d'ordinaire des exhalaisons mêlées parmi ces vapeurs, qui, ne pouvant être chassées. si loin qu'elles par la nue, à cause que leurs parties sont moins solides et ont des figures pluS; irrégulières, en sont séparées par l'agitation ide l'air^ en même façon que, comme il a été dit ci-d«s6us, en battant la crème on sépare le beurre du petilrkit, et que parce moyen elles^ s'assemblent parrci par^là en divers tas, qui, flottant toujours le plus haut qu'il se peut contre la nue, viennent enfin s'attacher aux cordes et aux màt& des^ navires , lorsqu'elle achève de descendre; et là étant embrassés^ par cette violente agitation , ils composent ces feux nommés de Saint-Elme , qui consolent les matelots, et leur font espérer le beau temps. Il est vrai que souvent ces tempêtes sowt en leur plus grande force vers la fin, et qu'il peut y avoir plusieurs nues l'une sur l'autre, sous chacune desquelles il se trouve de-tels feux, ce qui a peut-être été la cause pourquoi les anciens n'en voyant qu'un, qu'ils nommoient l'astre d'Hélène , ils l'estinpoient de mauvais augure , comme s'ils eurent encore attendm alors le plus fort de la tempête ; au lieu que lorsqu'ils en.voyoient deux, qu'ils nommoient Castor et PoUux, ils les prenoient
254 ^^^ MfÉTÉORES.
pour un bon présage, car c'étoit ordinairement le plus qu'ils en vissent , excepté peut-être lorsque l'orage étoit extraordinairement grand qu'ils en voyoient trois , et les estimoient aussi à cause de cela de mauvais augure. Toutefois j'ai ouï dire à nos mariniers qu'ils en voient quelquefois jusques au nombre de quatre ou cinq, peut-être à cause que leurs vaisseaux sont plus grands, et ont plus de mâts que ceux des anciens , ou qu'ils voyagent en des lieux où les exhalaisons sont plus fréquentes; car enfin je ne puis rien dire que par conjecture de ce qui se fait dans les grandes mers, que je n'ai jamais vues, et dont je n'ai que des relations fort imparfaites.
Mais pour les orages qui sont accompagnés de tonnerre, d'éclairs, de tourbillons et de foudre, desquels j'ai pu voir quelques exemples sur terre , je ne doute point qu'ils ne soient causés de ce qu'y ayant plusieurs nues l'une sur l'autre, il arrive quelquefois que les plus hautes descendent fort à coup sur les plus basses; comme si les, deux nues A'etB, n'étant composées que de neige fort rare et fort étendue, il, se. trouve un air plus chaud autour de la supérieure A qu'autour de l'inférieure B, il e3t évident que la chaleur de cet air la peut condenser et appesantir peu à peu, en telle sorte que les plus hautes de ses parties , commençant les pre.
1 Figure i6.
m^ères à descendre , en abattront ou entraîneront avec soi quantité d'autres , qui tomberont aussitôt toutcis ensemble avec ,un grand bruit sur l'inférieure ; en même fa^on que je me souviens d'avoir vu autrefois dans les Alpes, environ le mois, de mai , que les neiges étant échauffées et appesanties par le soleil ^U moindre émotion d'air étoit suffisante pour en faire tomber subitement^egros tas, qu'on nommoit, ce me semble, des avSlanches, et qui, retentissant dans les vallées, imitoient assez bien le bruit du tonnerre. Ensuite de quoi on peut entendre pourquoi il tonne plus rarement en ce^ quartiers l'hiver que l'été; car il ne parvient pas alors si aisément assez de chaleur jusqu'aux plus hautes nues pour les dissoudre; et pourquoi, lorsque, pendant. les grandes chaleurs, après un vent septentrional qui dure fort peu, on sent derechef une chaleur moite et étouffante , c'e^t signe qu'il suivra ^ bientôt du tonnerre ; car cela témoigne que œ vent septentrional , ayant passé contre la terre , en a chassé la chaleur vers, l'endroit de l'air où se forment les plus ; hautes, nues, et qu'en étant après chassé lui-même vers, celui où se forment les plus basses, par la dilatation de l'air inférieur que causent les vapeurs chaudes qu'il contient, non fi^niem^nt les plus hautes , en se condensant , dc^entdâsoendre, mais aussi les plus basses, demeurant fort rares ,: et
â56 LE» MÉTléORSS.
même étant comme soufflées et repoussées - f*êr cette dilatation de IW inférieur, leur doivent résfsttSF en telle sorte que so?uvent elles peuvent em»- |)éd^ qu'il n'en tombe aucune partie jusques à terre. Et notez que le bruit qui' se fait ainsi audessus de nous^ se dôi« mieux entendre , à cause de la résonnance de Tair , et être plus grand; à rai* son de la neige qui tombe, que n'est celui des avalanches; ^uis notez aussi que de cela seul que les parties des nues supérieures tombent' toutes ensemble^ ou r-une après l'autre, ou plus vite, ou plu» lentement , et que les inférieures sont plus ou moins grandes et épaisses, et résiste^it'plus ou moins fbrt, tous les" différents bruits dvt tonnerre peuvent aisément être causés. Pour lès différences des éclairs , des tourbillons et de la foudre, elles ne dépendant que de la nature des exhalaisons qui se trouvent en l'espace qui est entre deux nues, et de la façon que la supérieure tombe sur l'isrulre; car s-il a précédé de grandes chaleurs et sécheresses, en sorte que cet espace contienne quantité d'exhalaisons fort sdbtiles , et fort disposées à s'enflammer, la nue supérieure ne peut quasi être si petite, ni descendre si lentement, cfûe, chassant l'air qui est entreelle et l'inférieure, elle n'en fesse* scMrtir un éckir , t'est-à-dire une flamme légère qui se dfesipe à Ifheùre même : en- sorte qu'on peut voir alors de tels éclairs sans ouïr aucunement le bruit
DISGOnfiS SEPTiilfE. SiSj
du tonnerre , et même fussi qvi^oéfo«ft. stoiiis qfoe les mies soient as^ez épaisses pour être vmbles. Cevmne au contraire ^ s'il n'y a point en Tair d'exhalaisons qtfi soient propres à s'enftammer , on peut oQîr le bruit an tonnerre sm» qu'il paraisse powr cela aucun éclair ; et lorsque la plus haute nue ne tombe que par pièces qui s'entre-smv€»t , elle ne cause guère que des écbirs et du tonnerre ; maâs lorsqnf'ette tombe tout entière et assez vite, elle peut causer avec cela des tourbillons et de la foudre : car il fatm remarquer que ses extrémités , comme C'etD, se doivent abaisser un peu plus vite que le milieu , d'autant que l'air qui est dessous ayant moins de chemin à feire pour en sortir , leur cède plus aisément, et ainsi que, venant à toucher la nue inférieure plus tèt que ne £Eiit le miKeu, il s'enferme beaticoup d'air entre deux, comme on voit îct vers E; pms cet air étant pressé et chassé avec grande force par ce milieu de la nue supérieure qui continue encore à des^ cendre , B doit nécessairement rompre Tinfêrienre pour en sortir, comme on voit vers F, on entr'ouvrir quelqu'une de ses extrémités, comme on voit vers G; et lorsqu'il a rompu ainsi cette nue, il descend avec grande force vers ta terre, puis de ià remonte en tournoyant, à cause qu'il trouve de ta résfstance dte tous côtés qui l'empêche de conti-
' Fîgares 17 et 1 8.
258 LKS MÉTÉORES.
nuer son mouvement en ligne droite aussi vite que son agitation le requiert : et ainsi il compose un tourbillon , qui peut n'être point accompagné de foudre ni d'éclairs , s'il n'y a point en cet air d'exhalaisons qui soient propres à s'enflammer ; mais lorsqu'il y en a, elles s'assemblent toutes en un tas, et étant chassées fort impétueusement , avec cet air vers la terre , elles composent la foudre ; et cette foudre peut brûler les habits et raser le poil sans nuire au corps, si ces exhalaisons, qui ont ordinairement l'odeur du soufre, ne sont que grasses et huileuses, en sorte qu'elles composent une flamme légère qui ne s'attache qu'aux corps aisés à brûler ; comme au contraire elle peut rompre les os sans endommager les chairs , ou fondre l'épée sans gâ* ter le fourreau, si ces exhalaisons, étant fortsub* tiles et pénétrantes, ne participent que de la nature des sels volatils ou des eaux-fortes , au moyen de quoi , ne faisant aucun effqrt contre les corps qui leur cèdent, ell^s brisent et dissolvent tous ceux qui leur font beaucoup de résistance, ainsi qu'on voit l'eau-forte dissoudre les métaux les plus durs , et n'agir point contre la cire. Enfin la foudre se peut quelquefois convertir en une pierre fort dure , qui rompt et fracasse tout ce qu'elle reqcontre, si parmi ces exhalaisons fort pénétrantes il y en a quantité de ces autres qui sont grasses et ensoufrées ; principalement s'il y en a aussi de plus
DISCOURS SEPTIÈME. âSg
grossières , semblables à cette terre qu'on trouve au fond de Feau de pluie lorsqu'on la laisse rasseoir en quelque vase : ainsi qu'on peut voir par expérience, qu'ayant mêlé certaines portions de cette terre de salpêtre et de soufre, si on met le feu en cette composition, il s'en forme subitement une pierre. Que si la nue s'ouvre par le côté, comme vers G, la foudre étant élancée de travers, rencontre plutôt les pointes des tours ou des rochers que les lieux bas, comme on voit vers H. Mais lors même que la nue se rompt par le dessous, il y a raison pourquoi la foudre tombe plutôt sur les Keux hauts et éminents que sur les autres : car si , par exemple, la nue B n'est point d'ailleurs plus disposée à se rompre en un endroit qu'en un autre , il est certain qu'elle se devra rompre en celui qui est marqué F, à cause de la résistance du clocher qui est au-dessous. Il y a aussi raison pourquoi chaque coup de tonnerre est d'ordinaire suivi dune ondée de pluie, et pourquoi, lorsque cette pluie vient fort abondante, il ne tonne guère plus davantage ; car si la force dont la nue supérieure ébranle l'inférieure en tombant, dessus est assez grande pour la faire toute descendre, il est évident que le tonnerre doit cesser; et si elle est moindre, elle ne laisse pas d'en pouvoir souvent faire sortir plusieurs flocons de neige, qui, se fondant en l'air, font de la pluie. Enfin ce n'est pas sans
â60 XCS MÉTlSORES.
raison qu'on tient que le grand bruit , comme des cloches ou des canons, peut diminuer l'effet de la foudre; car il idde à dissiper et faire tomber la ime inférieure, en ébranlant la neige dont elle est composée , ainsi que savent asse^ ceux qui ont coutume de voyager dans les vallées où les avalan^ ches sont à craindre; car ils s'abstiennent même de parler et de tousser en y passant, de peur que le bruit de leur voix n'émeuve la neige.
Mais coinme nous avons déjà remarqué qu'il éclaire quelquefois sans qu'il tonne, ainsi aux endroits de l'air où il se rencontre beaucoup d'exha* laisons et peu de vapeurs, il se peut former des nues si peu épaisses et si légères, que tombant d^assea baut Tune sur l'autre elles ne font ouïr au«cuti tonnerre, ni n'excitent en l'air aucun orage, nonobstant quelles enveloppent et joignent ensemble plusieurs exhalaisons , dont elles composent non seulement de ces moindres flammes qu'cm diroit êpee des étoiles qui tombent du ciel, ou d'autres qui le traversent , mais aussi des boules de feu assez grosses, et qui, parvenant jusques à nous, sont comme des diminutife de la foudre. Même d'autant qu'il y a des^ exhalais<Ni9 de phisieurs diverses natures, je ne juge pas qu'il soit impossible que les nues , en les pressant , n'en composent quelquefcns une matière qui, selon la couleur et la consistance qu'eUe aura, semble du
DISCOURS SEPTIÈME. d6l
lait, ou du sang, ou de la chair; ou bien qui, en se brûlant, derieilt telle qu'on la prenne pour du fer, ou des pierres; ou enfin qui,en se corrompant, engendre quelques petits animaux en peu de temps, ainsi qu'on lit souvent, entre les prodiges, qu'il a plu du fer, ou du sang, ou des sauterelles , ou dioses semblables. De plus , sans qu'il y ait en l'air aucune nue, les exhalaisons peuvent être en* tassées et embrasées par le seul souffle des vents , principsdement lorsqu'il y en a deux ou plusieurs contraires qui se rencontrent ; et enfin sans vents et sans nues, par cela seul qu'une exhalaison sub* tile et pénétrante, qui tient de la nature des sels^ s'insinue dans les pores d'une autre qui est grasse et ensoufrée , il se peut former des flammes l^[ères tant au haut qu'au bas de l'air , comme on y voit au haut ces étoiles qui le traversent, et au bas tant ces ardents ou feux follets qui s'y jouent, que ces autres qui s'arrêtent à certains corps comme aux cheveux des enfants , ou au crin des chevaux , ou aux pointes des piques qu'on a frottées d'huile pour les nettoyer, ou à choses semblables. Car il est certain que non seulement une violente agitation, mais souvent aussi le seul mélange de deux divers corps est suffisant pour les embraser, comme on voit en versant de l'eau sur de la chaux, ou renfermant du foin avant qu'il soit sec, ou en une infinité d'autres exemples qui se rencontrent tous les jours
â62 LES METEORES.
en la chimie. Mais tous ces feux ont fort peu de force à comparaison delà foudre , dont la raison est qu'ils ne sont composés que des plus molles et plus gluantes parties des huiles, nonobstant que les plus vives et plus pénétrantes des sels concourent ordinairement aussi à les produire; car cellesci ne s'arrêtent pas pour cela parmi les autres , mais s'écartent promptement eh l'air libre après qu'elles les ont embrasées; au lieu que'la foudre est principaleinent composée de ces plus vives et pénétrantes, qui étant fort violemment pressées et chassées par les nues, emportent les autres avec soi jusqu'à terre. Et ceux qui savent combien le feu du salpêtre et du soufre mêlés ensemble a de force et de vitesse, au lieu que la partie grasse du soufre étant séparée de ses esprits en auroit fort ^ peu , ne trouveront en ceci rien de douteux. Pour la durée des feux qui s'arrêtent ou voltigent autour de nous , elle peut être plus ou moins longue , selon que leur flamme est plus ou moins lente , et leur matière plus ou moins épaisse et serrée; mais pour celle des feux qui ne se voient qu'au haut de l'air» elle ne sauroit être que fort courte , à cause que , si leur matière n'étoit fortrare , leur pesanteur les £eroit descendre. Et je trouve que les philosophes ont eu raison de les comparer à cette flamme qu'on voit courir tout du long de la fumée qui sort d'un flambeau qu'on vient d'éteindre, lorsque étant ap-
prochée d'un autre flambeau elle s'allume. Mais je m'étonne fort qu'après cela ils aient pu s'imaginer que les comètes et les colonnes ou chevrons de feu qu'on voit quelquefois dans le ciel fussent composées d'exhalaisons, car elles durent incomparablement plus long-temps.
Et pourceque j'ai tâché d'expliquer curieusement leur production et l«ur nature dans un autre traité, et que je ne crois point qu'elles appartiennent aux météores non plus que les tremblements de terre et les minéraux que plusieurs écrivains y entassent , je ne parlerai plus ici que de certaines lumières qui , paroissant la nuit pendant un temps calme et serein , donnent sujet aux peuples oisifs d'imaginer des escadrons de fantômes qui combattent en l'air et auxquels ils font présager la perte ou la victoire du parti qu*ils affectionnent, selon que la crainte ou l'espérance prédomine en leur fantaisie. Même à cause que je n'ai jamais vu de tels spectacles, et que je sais combien les relations qu'on en fait ont coutume d'être falsifiées et augmentées par la superstition et l'ignorance , je me contenterai de toucher en peu de mots toutes les causes qui me semblent capables de les produire. La première est qu'il y ait en l'air plusieurs nues assez petites pour être prises pour autant; de soldats, et qui, tombant l'une sur l'autre , enveloppent assez d'exhalaisons pour causer quantité de petits éclairs et
jeter de petits feux , et peut-être aussi Caire ouïr de petits bruits au moyen de quoi ces soldats semblent combattre. La seconde , qu'il y ait aussi en l'air de telles nues^ mais qu'au lieu de tomber Tune sur l'autre , elles reçoivent lenir lumière des feux et des éclairs de quelque grande tempête , qui Be bsse ailleurs si loin de là qu'elle n'y puisse être aperçue. Et la troisième, que ces nues 9 ou quelques autres plus Sieptentriojiales de qui elles reçoivent leur lu* mière , soient j&i hautes que les rayons du soleil parviennent jusques à elles ; car .si on prend garde aux réfraclîonset réflexions que deux ou trois telles nues peuvent causer, on trouvera qu'elles n'ont poÎAt besoin d'être fort hautes pour faire parpître vers le septentrion de telles lumières après que l'heure du crépuscule est passée, et quelquefois aussi le soleil même au «temps qu'il doit être couché. Mais ceci ne s^nble pas tant appartenir à ce discours qu'aux suivants, où j'ai dessein de parler de toutes les choses qu'on peut voir dans l'air sans qu'elles y3oient,aprèsavoîr ici achevé l'explication de toutes celles qui s'y voient en même façon qu'elles y sont.
DE LARC-ÏW-CIEL.
L'arc^n*»ciel est use merveille de la nature m remarquable, et sa caiise a été de tout temps si curieusement reciierchée par les bons esprits, et si peu connue, que je ne saurois cJioîsir de matière plus propre à faire voir comment , par la méthode dont je me sers^ on peut venir à des connoissances que ceux: dont nous avons les écrits n'ont point eues. Premièrement, ayant considéré que cet arc ne peut pas seulement paroître dans le del, mais aus$i en l'air proche de nous^ toutes fois et quantes qu'il s'y trouve plusieurs gouttes d'eau édairées par le soleil, ainsi que l'expérience fait voir en quelques fontaines , il m'a été aisé de juger qu'il ne procède que de la £siçon que les rayons de la lumière agissent contre ce$ gouttes, et de là tendent vers nos yeux; puis, sachant que ces gouttes sont rondes, ainsi qu'il a été prouvé ci-dessus, et voyant que pour être plus grosses ou plus petites elles ne font point paroître cet arc d'autre façon , je me suis
â66 LES METEORES.
avisé d'en faire une fort grosse , afin de la pouvoir mieux examiner; et ayant rempli d'eau,. à cet effet, une grande fiole de verre toute ronde et fort transparente, j'ai trouvé que le soleil venant, par exemple , de la partie du ciel marquée AFZ', et mon œil étant au point E, lorsque je mettois cette boule en l'endroit BCD, sa partie D me paroissoit toute rouge et incomparablement plus éclatante que le reste, et que, soit que je l'approchasse, soit que je la reculasse, et que je la miése à droite ou à gauche , ou même la fisse tourner en rond autour de ma tête, pourvu que la ligne DE fit toujours un angle d'environ ^2 degrés avec la ligne EM , qu'il faut imaginer tendre du centre de l'œil vers celui du soleil , cette partie D paroissoit toujours également rouge; mais que sitôt que je faisais cet angle DEM tant soit peu plus grand, cette rougeur disparoissoit , et que si je le faisois un peu moindre, elle nte disparoissoit pas du tout si à coup, mais se divisoit auparavant comme en deux parties moins brillantes , et dans lesquelles on voyoit du jaune , du bleu et d'autres couleurs. Puis, regardant aussi vers l'endroit de cette boule qui est marqué K ^ j'ai aperçu que faisant l'angle KEM d'environ 62 degrés, cette partie K paroissoit aussi de couleur rouge, mais non pas si éclatante que D , et que , le faisant quelque peu plus grand , il y paroissoit d'autres cou-
' Figure 19.
leurs plus foibles, mais que le faisant tant soit peu moindre ou beaucoup plus grand, il n'en patoissoit plus aucune. D'où j'ai connu manifestement que tout l'air qui est vers M étant rempli de telles boules, ou en leur place de gouttes d'eau , il doit paroître un point fort rouge et fort éclatant en chacune de celles de ces gouttes dont les lignes tirées vers l'œil E font un angle d'environ ^2 degrés avec EM, comme je suppose celles qui sont marquées R ; et que ces points étant regardés tous ensemble, sans qu'on remarque autrement le lieu où ils sont que par l'angle sous lequel ils se voient , doivent paroître comme un cercle continu de couleur rouge , et qu'il doit y avoir tout de même des points en celles qui sont marquées S et T, dont les lignes tirées^ vers E font des angles un peu plus aigus avec EM, qui composent des cercles de couleurs plus foibles , et que c'est en ceci que consiste le premier et principal arc-en-ciel. Puis derechef, que l'angle MEX étant de 62 degrés , il doit paroître un cercle rouge dans les gouttes marquées X, et d'autres cercles de couleurs plus foibles dans les gouttes marquées Y; et que c'est en ceci que consiste le second et moins principal arc-en-ciel; et enfin , qu'en toutes les auti^es gouttes marquées V, il ne doit paroîti'e ^aucunes couleurs. Examinant après cela plus particulièrement en la boule BCD ce qui faisoit que la partie D paroissoit rouge , j'ai
^68 I»KS-JffÉT£OR£S. '
trouvé que c'étoient les rayons du soleil qui , venant de A vers B , se courboient en entrant dans l'eau au point B, et alloient versC , d'où ils se réfléchissoîent vers D, et là, se courbant derechef en sortant de l'eau , tendoient vers £ ; car sitôt que je mettois un corps opaque ou obscur en quelque endroit des lignes AB,BG,CD ouDE, cette couleur rouge disparoissoit; et quoique je couvrisse toute la boule , excepté les deux pointe B et D, et que je misse des corps obscurs partout ailleurs, pourvu que rien n'empêchât i'acdon des rayons ABCDË, elle ne laissoit pas de paroître.,Puis cherchant aussi ce qui étoit cause du rouge qui paroissoit vers K, j'ai trouvé que c'étoient les rayons qui venoient de F vers G, où ils se cotirboient vers H, et en H se réfléchissoient vers I , et en I se réflécbîssoient derechef vers K , puis enfin se courboient au point K et tendoient vers E. De façon que le premier aro«en-cidi est causé par des rayons qui parviennent à l'œil après deux réfractions et une réflexion, et le second par d'autres rayons qui n'y parviennent qu'après deux réfractions et deux réflexions; ce qui empêche qu'il ne paroisse tant que le premier. Sbîs la principale difficulté restoit encore, qui étoit de savoir pourquoi, y ayant plusieurs autres rayons qui, après deux réfractions et «ne ou deux réflexions, peuvent tendre vers l'œil quand cette boule est en autre situation , il n'y a toutefois que
DISCOUR» HUITlàHE. 269
ceux dbnt j'ai parlé qui Êissent paroître quelques couleurs. Et pour la résoudre, j'ai cherché s'il n'y avoit point quelque autre sujet où elles parussent en même sorte, afin que, p» la comparaison de Fun et de l'autre, je pusse mieux juger de leur cause. Puis , me souvenant qu'un prisme ou triangle de cristal en fait roir de semblables, j'en ai consi^ déré un qui étoit tel qu'est ici MNP ' , dont les deux superficies MN et NP sont toutes plates , et inclinées l'une sur Tautre , selon un angle d'environ 3o ou 40 degrés , en sorte que si les rayons du soleil ABC traversent MN k angles droits, on presque droits, et ainsi n'y souflfrent aucune sensible réfiaction , ils en doivent souffrir une assez grande en sortant «par NP. Et couvrant l'une de ces deux superficies dW corps obscur, dans lequel il y avoit une ouverture assez étrc»te, comme DE , j'ai observé que les rayons , passant par cette ouverture et de làs'allant rendre sur un linge ou pa* pier bbnc FGH, y pèsent toutes les couleurs de l'arc-en-del , et qu'ils y peignent toujours le rouge vers F, et le bleu ou le violet vers H. D'où jW appris, premièrement, que la courburedes superficies des goutte» d'eau n'est point nécessaire à la production de ces couleurs, car celles de. ce cristal sont toules plates; ni la grandeur de l'angle sous lequel elles paroiss^at, car il peut ici être changé
» Figure 20.
2n0 LES MÉTÉORES.
sans qu'<ell€s changent, et bien qu'on puisse fair^ que les rayons qui vont vers F se courbent tantôt plus et tantôt moins que ceux qui vont vers H, ils ne laissent pas de peindre toujours du rouge, et ceux qui vont vers H toujours du bJeu ; ni aussi la réflexion, car il n'y en a ici aucune; ni enfin la pluralité des réfractions, car il n'y. en a ici qu'une seule. Mais j'ai jugé qu'il y en falloit pour le moins une , et même une dont l'efFet ne fiit point détruit par une contraire ; car l'expérience montre que si les superficies MN et NP étoient parallèles, les rayons , se redressant autant en l'une qu'ils se pour-, roient courber en l'autre, ne produiroient point ces couleurs. Je n'ai pas douté qu'il n'y fallût aussi de la Jumière, car sans elle on ne voit rien; et, outre cela , J'ai observé qu'il y falloit de l'ombre, ou de la limitation à cette Itunière : car si on ôte le corps obscur qui est sur NP, les couleurs FGH cessent de paroître; et si on fait l'ouverture DE assez grande, le rouge , l'orange, et le jaune, qui sont vers F, ne s'étendent pas plus loin pour cela , non plus que le vert, le bleu, et le violet , qui sont vers H, mais tout le surplus de l'espace qui est entre deux vers G demeure blanc. , Ensuite de quoi j'ai tâché de connoître pourquoi ces couleurs sont autres vers H que vers F , nonobstant que la réfraction et l'ombre et la lumière y concourent en même sorte ; et concevant la nature de la lumière
DISCOURS H DITIÈAIE. 2^1
telle que je l'ai décrite en la Dioptrique, à savoir, comme Taction ou le mouvement d'une . certaine matière fort subtile, dont il faut imaginer les parties ainsi que de petites boules qui roulent dans les pores des corps terrestres , j'ai connu que ces boules peuvent rouler en diverses façons, selon les diverses causes qui les y déterminent; et, en particulier , que toutes les réfractions qui se font vers un même côté les déterminent à tourner en même sens, mais que lorsqu'elles n'ont point de voisines qui se meuvent notablement plus vite ou moins vite qu'elles , leur tournoiement n'est qu'à peu près égal à leur mouvement en ligne droite. Au lieu que lorsqu'elles en ont d'un côté qui se meuvent moins vite , et de l'autre qui se meuvent plus ou également vite, ainsi qu'il arrive aux confins dé^ l'ombre et de la lumière , si elles rencontrent celles qui se meuvent moins vite , du côté vers lequel elles rqulent, comme font celles qui composent le rayon EH, cela est cause. qu'elles ne tournoient pas si vite qu'elles se meuvent en ligne droite; et c'est tout le contraire lorsqu'elles les rencontrent de l'autre côté , comme sont celles du rayon DF. Pour mieux entendre ceci , pensez que la boule i 2 34 ' est poussée de V vers X, en telle sorte qu'elle ne va qu'en ligne droite , et que ses deux côtés i et 3 descendent également
» Figure «r.
H^a Les ]MCÉT]iOR£S,
vHe jusques à là saperfide de l'eau Y Y, où le mcm* Temeat dn coté marqué 5^ qui la rencontre le premier , est retardé, pendant que cehiî dn coté marqué L continue encore, ce qui est cause que toute la boule commence infailliblement à tournoyer suivant l'ordre des chifires i a 3. Puis imaginez qu'elle est environnée de quaftre autres, Q, R,rS, T, dont les deux Q et B. tendent avec plus de force qu'elle à se mouvoir vers X , et les deux: autres S etT j tendent avec moins de force, d'oui il est évident que Q pressant sa partie marquée i , et S retenant celle qui est marquée 5, augmentent son tournoiement; et que R et T n'y nuisent point, pourceque & est disposé k se mouvoir vers X plus vite qu'elle ne la suit, et T n'est pas disposé à la suivre si vite qu'elle la précède, ce qui explique l'action du rayon DF. Puis, tout au contraire , si Q el R tendent plus lentement qu'elle vars X, et S et T y tendeutt plus fort, R empêche lé tournoiement de la partie marquée i , el T celui de la partie 3, sans que les deux autres Q et & y fassent rien, ce qui explique l'action du rayon £H. Mais il est à remarquer que cette boule i !i54 étant fort ronde, il peut aisément arriver que lorsqu'elle est pressée un peu fort par les deuxR et T,elle se revire en pirouettant autour de l'essieu 4^ 9 ^u lien d'arrêter son tournoiement à leur occasion, et ainsi , que changeant en un moment de situation ,
elle tournoie après suivant l'ordre des chi&es 32 1 ; car les deux R et T , qui l'ont fait commencer à se détourner, l'obligent à continuer jusques à ce qu'elle ait achevé un demi-tour en ce sens-là, et qu'elles puissent augmenter son tournoiement, au lieu de le retarder : ce qui m'a servi à résoudre la principale de toutes les difficultés que j'ai eues en cette matière ; et il se démontre , ce me semble , très évidemment de tout ceci , que la nature des cou* leurs qui paroissent vers F ' ne consiste qu'en ce que les parties de la matière subtile qui transmet l'action de la lumière tendent à tournoyer avec plus de force qu'à se mouvoir en ligne droite; en sorte que celles qui tendent à tourner beaucoup plus fort causent la couleur rouge, et celles qui n'y tendent qu'un peu plus fort causent la jaune. Comme au contraire la nature de celles qui se voient vers H ne consiste qu'en ce que ces petites parties ne tournoient pas si vite qu'elles ont de coutume lorsqu'il n'y a point de cause particulière qui les en empêche, en sorte que le vert paroît où elles ne tournoient guère moins vite , et le bleu ou elles tournoient beaucoup moins vite ; et ordinairement aux extrémités de ce bleu, il se mêle de l'incarnat , qui , lui donnant de la vivacité et de Téclat, le change en violet ou couleur de
■ Figure »o.
274 ^^^ M]éTÉOR£S.
pourpre. Ce qui vient sans doute de ce que la même cause qui a coutume de retarder le tournoie* ment des parties de la matière subtile , étant alors assez forte pour faire changer de situation à quel* quesunes, le doit augmenter en celles-là, pendant qu'elle diminue celui des autres. Et en tout ceci la raison s'accorde si parfaitement avec Texpérience , que je ne crois pas qu'il soit possible, après avoir bien connu l'une et l'autre , de douter que la chose ne soit telle que je viens de l'expliquer. Car s'il est vrai que le sentiment que nous avons de la lumière soit causé par le mouvement ou l'inclination à se mouvoir de quelque matière qui touche nos yeux, comme plusieurs autres choses témoignent, il est certain que les divers mouvements de cette matière doivent causer en nous divers sentiments ; ef: comme il ne peut y avoir d'autre diversité en ces mouvements que celle que j'ai dite, aussi n'en trouvons-nous point d'autre par expérience dans les sentiments que nous en avons , que celle des couleurs. Et il n'est pas possible de trouver aucune chose dans le cristal MNP quipuisse produire des couleurs , que la façon dont il envoie^ les petites parties de la matière subtile vers le linge FGH , et de là vers nos yeux. D'où il est , ce me semble , assez évident qu'on ne doit chercher autre chose non plus dans les couleurs que les autres objets font
paroître; car Texpérience ordinaire témoigne que la lumière ou le blanc , et l'ombre ou le noir, àiec les couleurs de l'iris qui ont été ici expliquées , suffisent pour composer toutes les autres. Et je ne saurois goûter la distinction des philosophes, quand ils disent qu'il y en a qui sont vraies, et d'autres qui ne sont que fausses ou apparentes ; cat toute leuj* vraie nature n'étant que de paroître , c'est , ce me semble , ime contradiction de dire qu'elles sont fausses et qu'elles paroissent. Mais j'avoue bien que l'ombre et la réfraction ne sont pas toujours nécessaires pour les produire , et qu'en leur place la grosseur, la figure, la situation, et le mouvement des parties des corps qu'on nomme colorés , peuvefit concourir diversement avec la lumière pour augmenter ou dimfinuer le tournoiement de^ parties de la matière subtile. Eu sorte que même en l'arc-en-ciel j'ai douté d'abord si les couleurs s'y produisoient tout-à-fait en même façon que dans le cristal MNP ; car je n'y remarquois point l'ombre q^ii terminât la luiùière, et ne connoissoîs point encore pourquoi elles n'y paroissoient que sous certains angles, jusques à ce qu'ayant priife là plume et calculé par le menu tous les rayons qui tombent sur lés divers points d'une goutte d'éau , pour savoir sous quels angles, après deux réfractions
et une ou deux réflexions , ils peuvent venir vers
276 LES MÉTiOR£&
nos yeux, j'ai trouvé qu'après une réflexion et deux réfractions , il y en a beaucoup plus qui peuvent être vus sous Tangle de 4i ^4^ degrés, que sous aucun moindre, et qu'il n'y en a aucun qui puisse être vu sous un plus grand. Puis j*ai trouvé aussi qu'après deux réflexions et deux réfractions , il y en a beaucoup plus qui viennent vers l'œil sous l'angle de 5i à 62 degrés que sous aucun plus grand , et qu'il n'y en a point qui viennent sous un moindre. De façon qu'il y a de l'ombre , de part et d'autre, qui termine la lumière, laquelle, après avoir passé par une infinité de gouttes de pluie éclairées par le soleil, vient vers l'œil sons l'angle de 4^ degrés, ou un peu au-dessous , et ainsi cause le premier et principal arc-en-ciel; et il y en a aussi qui termine celle qui vient sous l'angle de 5 1 degrés ou un peu au-dessus^ et cause l'arc-en-ciel extérieur; car ne recevoir point de rayons de lumière en ses yeux , ou en recevoir notablement moins d'un objet que d'un autre qui lui est proche, c'est voir de l'ombre. Ce qui montre clairement que les couleurs de ces arcs sont produites par la même cause que colles qui paroissent par l'aide du cristal MNP, et que le demi-diamètre de Tare intérieur ne doit point être plus grand que de 4^ degrés , ni celui de l'extérieur plus petit que de 5 1 ; et enfin que le premier doit être bien plus limité en sa super-
DISCOURS HUiTi:è:M£. 377
ficie extérieure qu'en l'intérieure, et le second tout au contraire, ainsi qu'il se voit par expérience. Mais afin que ceux qui savent les mathématiques puissent connoitre si le calcul que j'ai fait de ces rayons est assez juste , il faut ici que je l'explique. Soit AFD* une goutte d'eau, dont je divise le demi-diamètre CD ou AB en autant de parties égales que je veux calculer de rayons, afin d'attribuer autant de lumière aux uns qu'aux autres. Puis je considère un de ces rayonfs en particulier, par exemple EF, qui au lieu de passer tout droit vers G, se détourne vers K , et se réfléchit de K vers N, et delà va vers l'œil P; ou bien se réfléchit encore une fois de N vers Q, et de là se détourne vers l'œil R. Et ayant tiré CI à angles droits sur FK , je connois de ce qui a été dit en la Dioptrique , que AE ou HF et CI ont entre elles la proportion par laquelle la réfi^action de l'eau se mesure ; de façon que si HF contient 8000 parties , telles que AB en contient 1 0000, CI en contiendra ^environ de 5984? pourceque la réfraction de l'eau est tant soit peu plus grande que de trois à quatre ; et pour le plus justement que j'aie pu la mesurer, elle est comme de 187 à a5ô. Ayant ainsi les deux lignes HF et CI , je connois aisément les deux arcs FG , qui est de 75 degrés 44 minutes, et FK, qui est de 1 06, 3o. Puis ôtant
* Figure a a.
a'jÔ LES MÉTÉORES.
le double de l'arc FK de Tare FG ajouté à 180 degrés, j'ai 4^,44 P^^^r 1^ quantité de l'angle ONP, car je suppose ON parallèle à EF. Et ôtant ces 40, 44 de FK, j'ai 65,46 pour l'angle SQR, car je pose aussi SQ parallèle à EF. Et calculant en même façon tous les autres rayons parallèles à EF qui passent par les divisions du diamètre AB, je com-* pose la table suivante :
LA LIGNE
HF
LA LIGNE
l'arc FG
l'abc FK
l'angle ONP
l'aitglb SQR
5ooo
145, 4 iS2,5o
5ooo 6qoo
i]6,5i io6,2o
Et il est aisé à voir en cette table qu'il y a bien plus de rayons qui font Tangle ONP d'environ 40 degrés , qu'il n'y en a qui le fassent moindre; ou SQR d'environ 54 , qu'il n'y en a qui le fassent plus grand ; puis , afin' de ta rendre encore plus précise , je fais :
LA LIGNE HF
LA LIGNE
l'abc FG
FK
l'ahole ONP
l'ahslk I SQR 1
io6,3o io5,25
83oo
104,20 io3,i4
4i,io 41,20
85oo