VISIO'K
riicure où le soleil se plonge dans la mer, J'errais sur le rivage où Ravenne eut sa grève. Et mon cœur s'abîmait dans un regret amer.
Je me disais : « Hélas! tout n'est-il donc qu'un rêve? Tout se transforme et court vers un but inconnu : La mer change de lit et l'homme erre sans trêve.
« Son esprit est un flux et reflux continu;
Le bien le mène au mal, le mal le jette au pire.
De quelle erreur est-il à jamais revenu?
« Si haut que soit le but où son génie aspire, Il ne voit qu'un côté des choses à la fois. Étreint dans sa prison qu'il nomme son empire,
« Il se heurte le front à toutes les parois; Et le pauvre insensé rêve de sa puissance Sans voir ses fers rivés l'écraser de leur poids I
« Et les peuples ! tantôt idoles qu'on encense, Tantôt serfs abrutis sous le fouet des tyrans; Ou féroces ou vils! esclavage ou licence!
« Vaisseaux désemparés d'un pôle à l'autre errants, Ils cherchent au hasard un port dans la nuit sombre, Jusqu'à l'heure où, jouet d'invisibles courants,
« Chacun d'eux tour à tour heurte un écueil dans l'ombre
Et descend à jamais dans l'abîme profond.
Quoi ! faut-il que la France, elle aussi, touche et sombre ? >
Et cherchant à sonder cette énigme sans fond, Perdu sous les flots noirs de cette idée amère. Je marchais, l'œil baissé, comme les rêveurs font.
J'étais comme un enfant qui, contemplant sa mère, Entend soudain dans l'air le glas des morts courir : Il comprend tout à coup cette vie éphémère.
Et, sur ces traits si chers que le temps va flétrir
Jetant un long regard d'ineffable tendresse,
Il se dit, plein d'effroi : « Quoi! doit-elle mourir? »
Ainsi, l'esprit fixé sur la France en détresse, Laissant mes pas distraits me conduire au hasard (Car l'ardente pensée est ainsi qu'une ivresse),
Je suivais tristement mon chemin à l'écart, Jusqu'à ce que, soudain m'éveillant de mon rêve. Un spectacle nouveau s'offrit à mon regard.
Mes pieds ne foulaient plus le sable de la grève;
En relevant les yeux je ne vis plus le ciel;
De grands pins élancés, qui s'agitaient sans trêve.
Recourbaient sur mon front leur dôme solennel. Et la brise, effleurant leurs rameaux dans les nues. Semblait y murmurer un cantique éternel.
Pareil aux longs accords que les orgues émues Déroulent lentement dans l'ombre du saint lieu, Qi-iand la foule à genoux presse les dalles nues.
Et je te reconnus, ô vrai temple de Dieu 1 Vieille et sainte forêt, sublime solitude. Où rame dit au monde un si facile adieu !
C'est là que, promenant sa sombre inquiétude,
Le vieux Dante proscrit cherchait l'ombre et le frais.
Loin du bruit des cités et de la multitude;
tETirS POÈMES
Là, sous ces mêmes pins, moins hauts et moins épais. Assis sur l'herbe verte ou la mousse fleurie, Le sublime vieillard venait chercher la paix.
Car au fond des grands bois notre âme endolorie.
En voyant la nature et sa sérénité,
Sent foudre ses chagrins en douce rêverie ;
L'esprit, plus près de Dieu, respire la beauté Et, loin des passions et des œuvres serviles, Trouve enfin au désert l'austère liberté.
Oui, c'est là que, fuyant le tumulte des villes Et des opinions le flot trouble et mouvant, Naufragé sans retour des tempêtes civiles,
Le sombre et fier proscrit s'asseyait en rêvant Et, comme un vague écho des rumeurs populaires. Écoutait le bruit sourd des rameaux et du vent.
O vous qui l'avez vu, pins aux troncs séculaires, Vieux sentier qui s'efface et se perd dans les bois, Sol creusé lentement par des pas solitaires,
Vous tous, témoins vieillis des choses d'autrefois, Vous avez dû garder cette auguste mémoire, Q.uand à ses derniers jours ce grand homme aux abois,
Exilé, chargé d'ans, de malheur et de gloire, Venait dans cette allée, à l'ombre des forêts. Traîner de sa grandeur le deuil expiatoire.
Dites-moi quels étaient ses mouvements secrets, Ses rêves, ses désirs, sa dernière espérance. Lorsque la paix du ciel était déjà si près 1
Ah ! tourment des grands cœurs, héroïque souffrance.
Cher et cruel souci de la patrie en deuil.
C'est à toi qu'il songeait, à toi seule, ô Florence !
Et, de l'éternité prêt à franchir le seuil, Il se tournait encor vers l'ingrate contrée Dont il est à la fois le remords et l'orgueil.
— Je n'ai pas ton génie, ô grande âme navrée ! Mais je puis par le cœur comprendre tes ennuis : J'ai souffert comme toi cette douleur sacrée.
J'ai vu d'un siècle entier tous les espoirs détruits, Et la France incertaine entraînée aux abîmes Par ses propres enfants aveuglés ou séduits.
duel sera l'avenir? duels efforts magnanimes
Pourront le replacer sur son vrai piédestal?
Ah ! renier ses dieux est le plus grand des crimes !
14b PETITS POEMES
Ainsi, de mes pensers suivant le cours fatal, Mon esprit, absorbé par des craintes sans nombre, Me reportait si bien vers le paj'S natal
Que je ne voyais pas que la forêt plus sombre
Dérobait le chemin à mes pieds déjà las.
Et que le crépuscule avait fait place à l'ombre.
Et je marchais toujours en rêvant, le front bas, Qiiand je vis tout à coup dans la feuillée obscure Une Ombre se dresser au-devant de mes pas.
Mon cœur la reconnut. Cette grande figure Dont l'œil profond brillait d'un feu surnaturel, C'était Alighieri, ses traits et sa stature.
Tel que Giotto l'a peint au mur du Barigel, Tenant entre ses mains une fleur par la tige, Jeune et brillant déjà d'un éclat immortel.
« O souverain poète! est-ce bien vous, lui dis-je.
Qui revenez encore au lieu de votre exil?
Ou de mes sens émus n'étes-vous qu'un prestige?
« Parlez ! que votre voix par un conseil viril Légitime ou dissipe à jamais ma tristesse. » Alors le grand proscrit : « Mon enfant, me dit-il
(Et sa voix révélait un monde de tendresse), Qu'as-tu? pourquoi ces pleurs? et d'où vient ton souci ' N'est-il pas de remède à ce mal qui t'oppresse? »
Et, relevant le front, je répondis ainsi :
« Puisque tu veux savoir le tourment que j'endure,
Je te dirai le mal qui me ronge le cœur :
A qui veut rester bon. Maître, la vie est dure.
« L'égoïsme au cœur vil, au sourire moqueur. S'installe en triomphant sur l'honneur en ruines : Nul ne croit plus au bien et le mal est vainqueur.
« Un vent de mort se lève et flétrit les poitrines; Tout noble effort y meurt sous un souffle empesté; On dirait que jamais les mamelles divines
« De celle que jadis on nommait Liberté N'ont versé dans les cœurs sa tendresse infinie Et sauvé de la mort la vieille humanité.
« O toi dont la douleur a trempé le génie. Réponds, et ne crains pas de me faire souffrir : Est-ce un repos d'une heure, ou bien notre agonie?
« Hélas! je sais qu'un jour la France doit périr. Longtemps j'ai repoussé cette pensée horrible, Qui me fit tant de mal que je crus en mourir.
« Longtemps, comme Jacob des récits de la Bible, Je luttai seul à seul, d'un bras désespéré. Sous l'étreinte de fer de ce spectre terrible.
« Il a vaincu. Je sais qu'ici rien n'est sacré,
due le temps détruit tout dans ses métamorphoses,
du'il vient sur notre cœur prendre un être adoré
« Pour mieux faire pousser les ronces et les roses. Et que, sans nul souci de nos déchirements, Son nive-iu destructeur s'étend sur toutes choses.
« Q.u'il accomplisse donc son œuvre de tourments! Mais toi, sur qui l'oubli ne peut avoir de prise. Toi, pour qui l'avenir est sans étonnements,
« Et dont l'œil, désormais sans trouble et sans méprise, Contemple aux purs rayons du céleste séjour La vérité sans voile au fond des cieux assise,
« O bienheureux Esprit, s'il te reste en ce jour Le souvenir des maux qui t'ont meurtri naguères, Ou si ton cœur pieux a gardé quelque amour
« Pour les pauvres mortels que tu nommas tes frères, Et ceux qui sont encore au milieu du chemin Attardés dans la vie et ses mille misères,
K Ah! ne dédaigne pas de me tendre la main! Emporte mon esprit vers tes hauteurs sereines; Dévoile-moi d'en haut ce qui sera demain;
« Et que j'entende au moins tes lèvres souveraines
Par un mot consolant ranimer mes esprits!
Car seul tu peux calmer mes regrets et mes peines.
— Ami, dit la grande Ombre, ami, je t'ai compris. Je connais ta douleur, je l'estime et je l'aime. C'est parce que je sais tout ce que tu souffris,
« Et que dans d'autres temps je l'ai souffert moi-même, due par l'ordre de Dieu je viens te secourir. Mais n'attends pas de moi le remède suprême.
« Il est de ces douleurs qu'il est sain de souffrir. Sans elles, l'existence est une lettre close. Ne demande donc pas à Dieu de te guérir.
« Ce généreux tourment dont l'amour seul est cause ; Ces pleurs versés sans bruit sur le pays natal; Cet effroi du péril où l'on croit qu'il s'expose;
« Ce désespoir secret, qu'ignore un cœur banal, Pour la patrie en deuil et ses grandeurs déçues; Cette foi dans le bien quand triomphe le mal;
« Toutes ces douleurs-là ne sont jamais perdues. Un ange les recueille et Dieu sait les bénir : C'est la rédemption des nations déchues ;
« Et quand vient l'heure où Dieu songe aies rajeunir. Comme dans un trésor c'est là que sa main puise Pour doter l'univers d'un nouvel avenir.
« Mais il faut qu'à tes j-eux la vérité reluise :
Ami, lève la tête et renais à l'espoir.
Ta patrie à l'erreur est loin d'être conquise;
« Ton peuple n'en est pas où tu crains de le voir; A mes regards plus sûrs sa chute est moins profonde : Il peut sembler parfois déserter son devoir;
« Parfois, comme un soldat que sa blessure inonde,
Sur l'arène sanglante il s'assied à l'écart.
Mais il ne peut périr, sa vie importe au monde.
« Que le clairon résonne, il se relève, il part.
Il court, combat, triomphe, et sa main la première
Sur l'ennemi vaincu plante son étendard.
« Car c'est lui maintenant qui porte la lumière
Qu'autrefois l'Italie a tenue en sa main.
Quand la nuit du chaos couvrait l'Europe entière.
« C'est lui qui vers le but montre à tous le chemin, Et qui dans les sillons de ce siècle timide Sème les vérités qui germeront demain.
« Relève donc le front et ta paupière humide ! Le mal comme le bien a son aspect trompeur. Et souvent dans l'excès du mal le bien réside.
« Les peuples les plus forts ont eu cette torpeur; Mais un grand cœur revient tôt ou tard à lui-même ; Et le temps est chargé de démentir ta peur. »
C'est ainsi que parla le poète suprême;
Et, quoique délivré de mon chagrin cuisant.
Je méditais toujours le douloureux problème.
Et je lui répondis : « O Maître bienfaisant.
Mon cœur s'ouvre à ta voix et mon chagrin s'envole !
J'accepte, et désormais je comprends le présent.
t54 Petits poèmes
« Mais je veux te montrer, sans scrupule frivole, Ce qui s'agite encore au fond de mon esprit : Un doute me travaille et combat ta parole.
« Cet avenir meilleur dont ta voix me prescrit
De saluer l'aurore et la chère espérance,
J'y veux croire avec toi ; c'est Dieu qui te l'apprit.
« Mais, après ce réveil, qui me dit que la France
Ne retombera pas dans ce sommeil de fer
Q.ui scelle le tombeau de Rome et de Florence? »
A ces mots, un sourire à la fois doux et fier
Illumina les traits de la sombre figure.
Comme un rayon furtif qui dore un ciel d'hiver.
« Dans tes climats du Nord, dit l'Ombre, où le froid dure,
N'es-tu jamais allé t'égarer ou t'asseoir
Sous les rameaux des bois dépouillés de verdure?
« Tout présente l'aspect d'un morne désespoir : Sous son manteau de neige au loin la terre est blanche; L'arbre étend ses grands bras comme un squelette noir.
« C'est la mort ! et pourtant tu sais que chaque branche Se couvrira de fleurs et de fruits éclatants. Lorsque le gai printemps reprendra sa revanche.
« Eh bien, les nations ont aussi leur printemps; J'en sens déjà dans l'air les premières haleines : Le réveil de mon peuple est prochain ; je l'attends.
« Son expiation va finir; dans ses veines Déjà monte et frémit un sang plus généreux; Et la France bientôt fera tomber ses chaînes.
— Ah ! m'écriai-je alors, heureux, trois fois heureux Ceux qui verront ce jour que tout grand cœur souhaite ! Qu'il couronne au plus tôt tant d'efforts douloureux !
— Je peux te le montrer, dit encor le poète. Tu verras l'avenir comme dans un miroir;
due la paix rentre enfin dans ton âme inquiète!
« Regarde I » Et tout d'abord je ne pouvais rien voir Qiie la nuit qui cachait la forêt tout entière Et formait sous mes j^eux un épais rideau noir.
Mais l'Ombre de son doigt me touchant la paupière, Le voile qui couvrait mes sens fut déchiré ; L'avenir m'apparut comme un trait de lumière...
Et peut-être qu'au monde un jour je le dirai. iS;S.
Exceh ior !
Li E siècle se fait vieux ; chaque jour il décline.
Vieillard prématuré, du seul repos épris,
Il regarde brûler la page sibylline
Où les destins du monde étaient pourtant écrits.
Hélas! on ne voit plus qu'une immense ruine Dans le chaos troublé des cœurs et des esprits. Où sont la liberté, l'espoir, la foi divine? La dernière vertu qui reste est le mépris.
Toi qui fais oublier, qui charmes et consoles,
G Muse 1 avec tes sœurs s'il faut que tu t'envoles,
Ne m'abandonne point 1 viens, prends-moi dans tes bras !
Partons 1 le ciel est vaste et la route est connue : Il vaut mieux se mouiller les ailes dans la nue Q.ue de salir ses pieds dans la fange d'en bas.
Sle'phen est un poème de ma première jeunesse qui est inédit, et qui le restera, selon toute probabilité. Cependant, sous une forme étrange, l'idée m'en paraissait belle ; et, même encore maintenant, elle ne me semble pas dépourvue de grandeur. Mais elle était trop vaste, surtout pour mes faibles épaules. C'était tout un monde ; j'ai voulu le soulever, et il est retombé en éclats.
Les morceaux en sont-ils bons? C'est au public à en juger par ce fragment. Que le lecteur veuille bien ne pas oublier que c'est une page de la vingtième année, comme on dit aujourd'hui. Il s'en serait probablement aperçu de lui-même; je le crains et je l'espère.
LE T%OLOGUE T>E STEPHEN