E SERPENT
Q.u'aii moins Adam ignore ce mystère!
EVE
Soit ! Parle maintenant.
LE SERPENT
O forme ravissante, Beauté qui sers de voile à cette ame innocente! Eden à qui le ciel sourit avec amour, Et vous, hôtes vivants de ce divin séjour! Vous faudr.i-t-il aussi, sur un signe du Maitre, Dans le néant sans fond tomber et disparaitre, Pour que sur vos débris jetés à tous les vents La terre enfante encor d'autres êtres vivants?
Je ne te comprends plus : ta parole est obscure. Réponds-moi simplement, sans phrase et sans figure. Tu parlais de pitié : toi me plaindre? et pourquoi? Parle encore, dis tout; allons! explique-toi.
LE SERPENT
Comment te résister, ô beauté souveraine?
Ton regard nous subjugue et ta voix nous entraîne.
Q.ui ne subirait pas ton pouvoir absolu?
Eh bien, je parlerai, puisque tu l'as voulu :
Sache donc que ta race a détrôné la mienne.
Si rÉden est nouveau, la terre est ancienne.
Crois-tu donc que ce monde et ce vaste univers
N'existent que depuis que tes yeux sont ouverts?
Avant toi, dans ces lieux, objet de ton extase.
Les pythons monstrueux fourmillaient dans la vase.
Armés d'ailes, de pieds, ces aïeux triomphants
Auraient comme un ciron broyé tes éléphants.
Demande à la fougère, à ces roseaux si frêles,
Ce qu'étaient autrefois les herbes et les prèles !
Les cèdres d'aujourd'hui n'atteindraient pas leurs fronts.
Comment te peindre alors les cycas aux grands troncs
Où venaient se poser les lourds ptérodactyles?
Ce monde de géants, cet Éden des reptiles
A fait son temps, et l'homme à son tour est venu.
De grand tout devint beau, joli, petit, menu.
A la taille de l'homme on dirait que le monde
A voulu façonner sa surface féconde,
Et, puisqu'il consentait à recevoir ses lois,
N'a rien osé garder des grandeurs d'autrefois.
Voilà la vérité. Mais tout regret s'efface
Quand je vois la beauté dont rayonne ta face.
J'aime alors cet Éden où tout est différent.
Seulement, une crainte, une pitié me prend :
Je songe avec effroi qu'un caprice du Maître