‹ uvres de Édouard Grenier (volume 2)Chapitre 34 sur 41 · I-'eut te faire mourir ainsi qu'il t'a fait naître · texte numérisé non relu

I-'eut te faire mourir ainsi qu'il t'a fait naître

Et, d'êtres plus nouveaux peuplant encor ces bords,

l'OÈMES DRAMATIQUES

Peut te rendre au néant dont à peine tu sors. Ah ! quel que soit le lot que l'avenir t'apprête, je ne demande rien que la douceur secrète De vivre à tes côtés dans l'ombre où tu t'assieds, Ou, si tu dois mourir, de mourir ù tes pieds!

J'éprouve en t'écoutant une étrange souffrance.

Pourquoi viens-tu troubler ma tranquille ignorance?

Pourquoi fais-tu passer sous mon œil ébloui

Ce fantôme voilé d'un monde évanoui?

Ainsi donc cet Éden et cette douce vie

Où vient de se plonger ma jeune àme ravie.

Cet horizon, ce ciel, tout cet enchantement

N'est qu'une vision, une erreur d'un moment!

Mais comment le sais-tu? Tu n'es qu'un ver de terre.

D'où vient que mieux que moi tu connais ce mystère?

Dois-je donc ignorer ce que sait l'animal?

— Combien ce qu'il m'a dit me trouble et me fltit mal !

LE s E K P L N T .

Ilélas ! je t'ai déplu, j'eus tort, je me retire.

EVE

Non ! reste et réponds-moi.

LE SERPENT

due dois-je encor te dire?

Dis tout ce que tu sais et comment tu l'appris.

LE SERPENT

Je sais bien des secrets qu'ignorent vos esprits. Eve, puisque tu veux que je te les révèle, A tes ordres sacrés je veux être fidèle : Apprends donc qu'Elohim... Mais j'aperçois là-bas Adam chargé de fruits qui revient à grands pas. Je m'éloigne; il le faut; je n'ai pas su lui plaire : Tu le sais. Souviens-toi seulement de te taire. Ce n'est qu'à ce seul prix que tu peux tout savoir; Patiente un moment; je saurai te revoir. Nous avons fliit ensemble un pacte d'alliance. A bientôt. Je t'attends sous l'arbre de Science.

Adam revient; cachons à sa sérénité

Le trouble et le souci de mon cœur a<jité.

J'ai choisi les rameaux qu'inclinait vers la terre Le poids de ces fruits mûrs; prends et te désaltère. Regarde! d'un côté le duvet plus vermeil Semble garder encor l'empreinte du soleil.

ÎI4 l'OliMES DRAMATIQUES

Viens l'asseoir près de moi; viens! je veux que tu cueilles Comme moi ces fruits d'or qui brillent sous leurs feuilles. Ta course au grand soleil a mouillé ton beau front; Prends ces fruits parfumes, ils te rafraîchiront.

du'il est doux, sur les bords du fleuve qui murmure, Assis parmi les fleurs, dans l'ombre et la verdure. De boire en paix le suc de ces fruits savoureux I Q.u'il est bon d'être aimé, d'aimer et d'être heureux!

EVE

Oui, ce bonheur est doux, quand rien ne trouble encori Cette suave paix d'une âme qui s'ignore. — Mais, dis-moi : n'est-ce pas une erreur de mes sens? Les cieux sont-ils toujours aussi resplendissants? Le jour baisse, il me semble, et je sens la lumière D'un éclat moins ardent effleurer ma paupière.

Non, tes yeux jugent mal. Le soleil radieux Sans les quitter jamais parcourt sans fin les cieux. ■ — Mais qu'as-tu? quel penser dans ton àme s'élève: Quelque chose te trouble et t'agite, ô mon Eve! Au lieu de savourer ces fruits et leur doux miel,

Tu soupires tout bas, l'œil tourné vers le ciel, dui peut fixer ainsi tes regards dans l'espace?

Sur nos fronts, dans l'air bleu, vois-tu ce point qui passe: Il glisse sur le ciel comme un nuage obscur. Q.u'est-ce donc? le sais-tu?

Ce point qui tend l'azur.

C'est l'essaim voyageur des grands cygnes sauvages.

EVE

Où vont-ils donc ainsi?

ADAM

Chercher d'autres rivages.

Dieu les fit pour voler dans l'espace sans fin. Un sûr instinct les pousse et les guide en chemin. Sans crainte et sans repos ils traversent les nues Pour aborder au loin des rives inconnues.

ÈVE

Le monde est donc bien grand?

ADAM

Oui, mais Dieu qui le fit

2l6 rOli. VI ES DRAMATIQUES

Nous a donne l'Édcn, et l'ÉJcn nous suffit. Renfermons nos désirs dans le jardin céleste. Le bonheur est ici; que nfimporte le reste?

Adam, regarde encore! Adam, ne vois-tu pas Le soleil sans rayons qui descend tout là-bas? Derrière ces massifs de la verte colline Ne vois-tu pas son front qui pâlit et s'incline? Il descend! il descend! il tombe à l'horizon. Adam, un trouble étrange envahit ma raison ; Parle-moi, viens tout près, mets ta main dans la mienne ; Que j'entende ta voi.x, que ton bras me soutienne! J'ai peur. Adam, Adam, qu'allons-nous devenir? Est-ce qu'avec le jour le monde va finir?

N'abandonne donc pas ton âme à tant de crainte. La lumière du jour n'est pas encore éteinte. Regarde à l'horizon ce nuage vermeil :

Il ne fait que voiler la face du soleil. L'astre va reparaître et, reprenant sa route, Dissipera cette ombre et chassera ton doute.

Il ne reviendra pas! Non, c'en est fait du jour! Le nuage pdlit et s'éteint sans retour.

LE PRKMIER JOUR DE L EDEX 2i;

Le ciel, plus morne cncor, sur nos tètes s'abaisse. Dans l'Éden consterné l'ombre devient épaisse; Seul, le fleuve, roulant des plaintes avec lui, Garde comme un reflet du jour qui s'est enfui.

Oui, le soleil n'est plus ; la lumière indécise Se voile lentement sous une vapeur grise; Dans l'Éden et dans l'air tout est silencieux... Pourquoi donc le soleil a-t-il quitté les cieux?

Vois! tout semble mourir en perdant la lumière;

Les oiseaux ont cessé leurs chants dans la clairière ;

Nul n'ose plus dans l'air aventurer son vol,

Et la fleur tristement s'incline vers le sol.

Un frisson de terreur, une angoisse secrète

Passe dans l'air muet et la brise s'arrête.

Adam, n'en doute plus, c'est la mort, c'est la mort !

Déjà les animaux, résignés à leur sort,

Se sont tous retirés au fond de leurs asiles.

Et dans l'épais gazon se couclient immobiles.

Tout devient morne, froid, sombre et silencieux ;

Je sens ma voix tomber et se fermer mes j^eux ;

Je ne sais quel besoin de repos me pénètre;

Une étrange langueur s'empare de mon être...

Laisse-moi reposer ma tête sur ton sein,

Adam, et que ta main ne quitte pas ma main !

2l8 POÈMES DRAMATIQUES

Eh bien ! si c'est la mort, qu'elle nous frappe ensemble, Et mon cœur la verra venir sans qu'il en tremble 1 Je bénirai toujours Dieu de m'avoir prêté La vie et son bonheur, l'Éden et sa beauté. Quand je n'aurais connu que cette seule ivresse De sentir sur mon cœur ta tête enchanteresse. J'aurais vécu, chère Eve, et je mourrais en paix! — Mais à travers le cèdre et ses rameaux épais Ne vois-tu pas au ciel une clarté subite?... C'est un ange. Son vol vers nous se précipite. Le voici. Q.u'il est beau ! Q.ue son regard est doux ! Sans doute, c'est la mort qui vient du ciel vers nous.

Pourquoi vous troublez-vous? Q.uittez ces craintes vaines.

Que la paix rentre enfin dans vos âmes sereines :

Je ne suis pas la mort ; je suis l'ange de Dieu

Que pour vous rassurer il adresse en ce lieu.

Cette ombre qui du ciel tombe avec le silence.

C'est le jour qui finit, c'est la nuit qui commence;

La nuit qui sur le monde et sur TEden voilé

Fait briller les splendeurs de son ciel étoile.

Pour que l'homme un instant puisse entrevoir dans l'ombre

Du trône d'Élohim les majestés sans nombre.

Et goûter du sommeil le calme et la langueur,

Et l'oubli qui descend sur les sens et le cœur.

Voyez! l'ÉJen entier profite de la trêve;

Tout dort. Li\'rez-vous donc aux voluptés du rêve.

Dans le chaste abandon d'un long embrassement,

Sur votre lit de fleurs reposez mollement;

Et demain, aux rumeurs du monde qui s'éveille,

Le soleil, renaissant dans l'aurore vermeille.

Vous rendra cet Eden qui vous parut si doux.

La mort que vous craignez n'est pas faite pour vous.

A la voix d'Éloliim soyez toujours fidèles.

Et vous vivrez sans fin à l'ombre de nos ailes.

Seule, troublant le monde et changeant votre sort,

La désobéissance amènera la mort.

^iiA^m^&^

T%O^CETHEE 'BELIV%.E

TRAGliDIE

TET{SO'K,'X.^iGES

PROMÉTîiÉE, JUPITER, VULCAIN,

MERCURE, l'océan, CHŒUR DES DIEUX,

CHŒUR DES OCÉANIDES

La sccne est au sommet du Caucase.

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