POEMES U U A M A T I Q U E S
Tant que j'aurai dans l'àme un seul soufHe de vie, Ma voix, mon cœur, mon sang, chaque fibre crîra : Jupiter le puissant, l'éternel, tombera!
CHŒUR DES OCÉAN" IDES
Jupiter est des dieux le maitre taciturne; Comment tomberait-il?
PROMET H ÉE
Comme est tombé Saturne.
CHŒUR DES OCÉA.N'IDES
Hélas! toujours des changements!
Rien de fixe, rien d'immuable;
Tout croule sur ses fondements.
Les dieux mêmes n'ont rien de stable,
Et dans un ordre irrévocable
S'écoulent donc comme le sable
Q.ui compte aux mortels les moments!
Dans ces catastrophes prochaines Je ne vois qu'un sombre inconnu; Mais, dussé-je en porter les peines, Le jour qui brisera tes chaînes Sera pour moi le bienvenu.
PROMÉTHÉE
Je suis plus vieux que vous et j'ai vu plus de choses ;
l'ROMETHLE DELIVRE 227
Le ciel comme la terre a ses métamorphoses.
L'immuable n'est pas où sont les passions,
Et l'Olympe a connu les révolutions.
Dans ce monde changeant où tout meurt et s'efface
Je reste le dernier des enfants de ma race;
Et seul des immortels, dans ces jours oublieux.
Je me rappelle encor l'ère des premiers dieux...
— O Saturne ! ô Titans ! dans vos mains souveraines Du naissant univers vous avez pris les rênes;
Et, rangeant sous vos lois les dieux et les mortels, La Peur vous éleva le premier des autels. Mais le temps à la fin, ébranlant votre empire, Nous fit tomber du bien au mal, du mal au pire La force avait fondé votre règne d'un jour : La force vous chassa de l'Olympe à son tour. Et Jupiter n'a fait que prendre votre place Pour aggraver le joug dont la terre était lasse.
— O Saturne ! ô Titans ! si mes bras insensés De vos trônes d'ivoire et d'or vous ont chassés, Q.ue de fois j'ai maudit mon aveugle délire
Et l'heure où j'ai porté Jupiter à l'empire! Hélas! je combattais pour un noble dessein. Un espoir infini palpitait dans mon sein; Car je ne méditais votre chute profonde Que pour reconquérir la liberté du monde! Insensé I le Destin tourne en dérision Le rêve des grands cœurs et leur ambition. J'espérais... et ma main fonda la tyrannie! Le temps n'a pas laissé mon erreur iuipunie;
Vous le voyez, j'expie au milieu des tourments Mon vœu d'avoir des lois et des dieux plus cléments; Et j'apprends tous les jours par un affreux supplice De quel prix un tyvan paie un trop grand service.
Combien de fois, la nuit, sur cet âpre rocher, O dieux vaincus, j'ai vu vos spectres m'approclier, Me jeter en passant un regard de colère. Un rire tout chargé d'insulte à ma misère, Puis ces mots aiguisés d'un sarcasme moqueur: « Salut à Prométhée, à notre heureux vainqueur! » Et l'écho de ces monts, riant dans les ténèbres. Répétait le salut de ces spectres funèbres. Jusqu'à ce que le jour, revenant sur ces bords. Chassât ces visions sans chasser mes remords.
CHŒUR DES OCÉAN IDES
J'entends au loin comme un bruit d'ailes
Frissonner dans l'air ébranlé;
Quel visiteur nous portent-elles
Vers ce roc au front désolé?
Regardez, ô mes sœurs fidèles !
Droit à ces cimes éternelles
Un dieu conduit son char ailé.
C'est l'Océan, c'est notre père!
Volons en chœur auprès de lui.
Mais un trouble secret l'altère.
PROMET HÉli DÉLIVRÉ 229
Sur son front encor plus scvcrc Je vois la trace d'un ennui.
l'océan.
J'ai laissé fuir les jours, les mois et les années,
Sans venir visiter tes douleurs enchaînées;
O mon fils, ne crois pas qu'en mon cœur affaibli
Ton nom soit recouvert des ronces de l'oubli.
Tu me méconnaîtrais. Toi qui lis dans les dmes,
Et pour qui l'avenir rayonne en traits de flammes.
Tu sais quel sentiment paternel et pieux
A retenu mes pas loin de ces tristes lieux,
A quoi boa contempler des douleurs sans remède
Et voir une infortune où l'on ne sait pas d'aide?
Puis, malgré les liens du sang ou l'amitié,
11 est dur pour un dieu d'inspirer la pitié!
La foudre qui frappa ton front d'un coup si rude
Autour de ton mal'neur a fait la solitude.
Mais j'ai besoin de toi. Nul dans les plis du temps
Ne sait mieux deviner les signes éclatants;
Car c'est toi qui créas l'art des sacrés auspices.
Préte-moi ta science et tes conseils propices.
Jamais ils ne m'auront plus servi qu'aujourd'hui.
En délivrant mon cœur d'un doute plein d'ennui...
Sur la mer d'Ionie, où, non loin des Cyclades, Comme une fîeur des eaux dorment les Echinades, Une voix inconnue et qui partait du bord
A jeté ce long cri : « Pan, le grand Pan est mort 1 »
Et soudain la clameur en écho triste et vague,
Comme un frisson du vent, glissa de vague en vague :
« Pan, le grand Pan est mort! » Et le vaste Archipel
Répondit à son tour à ce funèbre appel :
« Pan, le grand Pan est mort ! » Et sur les mers tranquilles
Cette étrange rumeur passa d'Iles en îles.
Puis, aussitôt, partout, des bords, des monts, des flots.
On entendit en chœur s'élever des sanglots,
Des plaintes, des soupirs, comme si la nature
Pleurait une invisible et secrète blessure.
Voilà ce qui me peine et confond mes esprits;
Je n'ose approfondir et crains d'avoir compris.
Toi donc, qui des devins fus toujours le plus sage,
Dis-moi ce que contient cet effrayant présage.
Je savais, et je vois ce qu'un dieu peut souffrir;
Mais les dieux, les grands dieux peuvent-ils donc mourir?
p R o M É T n li E .
Répète encor ces mots qui m'enivrent de joie Et troublent le vautour qui me ronge le foie! O mes pressentiments, vous triomphez enfin! C'est le commencement, le signe de la fin. Ah ! combien ce moment rachète de souffrances ! Cluelle ivresse de voir enfin ses espérances, Comme un rêve animé qui survit au réveil. Déployer devant tous leurs ailes au soleil!
l'ROMKTIIEE DELIVRE 23 I
Oui, le grand Pan est mort; Jupiter va le suivre. Les dieux, grands et petits, n'ont plus qu'un jour à vivre Au livre du Destin leur nom est effacé; L'univers leur échappe et leur règne est passé. Ah ! pauvres insensés ! ô risible délire ! Vous pensiez qu'une fois parvenus à l'empire. Dans le monde charmé tout irait pour le mieux; due jamais l'avenir n'enfanterait de dieux; Q.ue, n'ayant d'autre loi que votre seul caprice, Vous pourriez vous passer de règle et de justice; Enfin, que pour vous seuls arrêtant son essor La Fortune mettrait à sa roue un clou d'or? O vainqueurs négligents! dieux à dure cervelle! Vous ne saviez donc pas que tout se renouvelle, Et que pour établir et fixer son pouvoir Un tyran doit toujours tout voir et tout prévoir? N'avez-vous donc pas vu qu'un enfant vient de naître, Qiii sera mon vengeur et notre nouveau maître; Un dieu jeune et vainqueur, le dieu de l'avenir, Q.ui ne saura qu'aimer, pardonner et bénir? Avisez maintenant, s'il en est temps encore ! Cherchez ce nouveau dieu du couchant à l'aurore ; Visitez tous les coins de ce vaste univers; Faites fouiller les cieux, faites sonder les mers ! Sous les dehors voilés de sa grandeur divine. Moi seul je le pressens, moi seul je le devine. Ah ! ce n'est pas en vain que depuis trois mille ans La fièvre et la douleur ont torturé mes flancs! Durant ces longues nuits d'angoisse et d'insomnie
La niil'Jit.uioii a trempe mon génie.
Le ciel, la terre, l'eau, l'air, les flots indiscrets,
Le silence des nuits, m'ont dit bien des secrets.
A force de plonger mes yeux dans les étoiles,
Des profondeurs du ciel j'ai soulevé les voiles.
Et seul de tous les dieux, lisant dans l'avenir,
Je sais ce qui doit naître et ce qui doit finir.
Mais tu ne peux comprendre et partager ma joie.
Ce sont d'autres pensers où ton esprit se noie.
Tandis que je bénis le terme de mes maux.
Tu regrettes la vie et le sceptre des eaux;
A mes cris de bonheur ton cœur gonflé soupire.
O mon vieil Océan, retourne à ton empire !
Va, montre à Jupiter comment meurt un grand dieu.
Les moments sont comptés : laisse-moi seul. Adieu!
^iCTE T)EUXILS,CE
MERCURE
Des sommets de l'Olympe à cette cime austère Je viens, fils des Titans, par l'ordre de mon père. Ne crains rien. Aujourd'hui je n'apporte en ces lieux Qu'un message de paix du souverain des dieux. « Mercure, m'a-t-il dit, vole vers Prométhée. Par d'assez longs tourments sa faute est rachetée. Dis-lui que de lui seul il dépend en ce jour. Comme il sentit mon bras, d'éprouver mon amour. Je veux qu'entre nous deux tout le passé s'oublie ; Ses chaines vont tomber, sa peine est accomplie! » C'est ainsi que parla le Roi de l'univers. Et j'accours tout joj-eux pour détacher tes fers.
PROMÉTllL E .
l:st-ce tout?
Pas eiicor. Jupiter veut te rendre Tous les honneurs divins auxquels tu peux prétendre. Bien plus, pour te prouver sa nouvelle amitié, De l'empire suprême il t'ofFre la moitié.
A quel prix?
MERCURE
Jupiter, pour prix de sa clémence. N'attend que les conseils de ta rare prudence. II t'appelle, sachant qu'il doit naître un danger, A défendre un pouvoir qu'il te fait partager.
Et quel est ce danger?
MERCURE
L'Olvmpe entier l'ignore.
Tout le pressent et rien ne le dévoile encore. On dit qu'un dieu nouveau, fier, jeune, audacieux, Va foudroyer l'Olympe et nous chasser des cieux. Si quelque vérité dans ces rumeurs repose. Toi seul peux le savoir; car tu sais toute chose.
Oui, je le sais; après?
MERCURE
Apnès? Mais j'ai tout dit.
Ton silence me glace et ton air m'interdit, due veux-tu que j'ajoute et que je te répète? Je suis de Jupiter le fidèle interprète. Sans vaine flatterie et sans détour subtil, Je t'annonce la paix, la fin de ton exil, Ta nouvelle grandeur qui, du sein de l'abîme. Te rend parmi les dieux ta place légitime. Q.ue veux-tu de plus net et de plus évident? Que te fout-il encor? — Peut-être, ô dieu prudent, Crois-tu que je t'éprouve, et, craignant quelque ruse, Par ces discours flatteurs penses-tu qu'on t'abuse? Mais non! Tu sais combien l'instant est sérieux; Et je te parle au nom du souverain des dieux, due lui réponds-tu?
PROMÉTHÉE
Rien.
MERCURE
Rien ? mais c'est impossible !
Tu ne peux pas garder ce silence impassible.
236 PO l';. VI nS DRAMATIQUES
Ta te perds, Prométliée, et tu nous perds en vain! Tu dois être animé d'un souffle trop divin Pour voir d'un œil content la ruine commune. Il est beau de braver les coups de la fortune, De jeter sur ses maux un sourire moqueur Ht, vaincu, de forcer au respect le vainqueur. Mais, lorsque sur nos fratats le ciel se rassérène, Q.uand l'Olympe nous rend sa faveur souveraine, Accueillir ce retour d'un air morne et glacé. Refuser d'être libre, heureux, c'est insensé! Aux jeux de la fortune un sage s'abandonne; Ainsi que la mauvaise il supporte la bonne. Et, conservant toujours le calme intérieur, A ces hasards changeants reste supérieur. Montre donc que ton âme est encore assez haute Pour pardonner aux dieux ton exil et ta faute. Avec ton nouveau sort prends un esprit nouveau, Et que tant de grandeur te trouve à son niveau. Excuse ces conseils, qu'ils dissipent ton doute, Et, partis de mon cœur, que ton cœ-ur les écoute!