P R O M H T II É E
O rhéteur obstiné, ne m'as-tu pas compris? Le silence est le plus éloquent des mépris.
Le silence est muet. Il faut qu'on l'interprète.
A m'expliquer le tien qu'au moins ta voix se prête !
'ROMÉTHÉE DÉLIVRÉ 257
PROMETHEE.
Ah! tu veux que je parle? Eh bien! Je parlerai... Écoute, et retiens bien ce que je te dirai : Va retrouver ton père et celui qui t'envoie. Je le connais; dis-lui que s'il veut que je croie A tous CCS beaux discours, il devrait par pudeur Prendre parmi les dieux un autre ambassadeur. N'es-tu pas le premier des conseillers perfides Q.ui vota mon exil sur ces rochers arides? De tout temps je t'ai vu, flatteur insidieux, Exciter contre moi la colère des dieux ; Et tu viendrais, narguant ma juste défiance, Entre ton père et moi signer une alliance 1 Ah! s'il veut que j'oublie et pardonne mes maux. Qu'il m'épargne avant tout l'aspect de mes bourreaux ! Q.ui? toi? me délivrer?... O dernier des esclaves! Ta main en les touchant souillerait mes entraves. Ta vue est un outrage, et tes traits odieux Me rappellent trop bien la bassesse des dieux. Ton souffle ambroisien puant la servitude Trouble, en le corrompant, l'air de ma solitude. Va-t'en! va dire aux dieux qui t'adressent à moi Q.ue je ris dans les fers de leur trop juste émoi. J'ai dit; et maintenant, ô porte-caducée. Ne tente plus ainsi d'ébranler ma pensée ! L'Olympe impatient te réclame... Le temps Parait long à la peur qui compte les instants.
Auprès d'un insensé tonte insistance est vaine; Je te laisse cuver ton orgueil et ta haine. Mais tu pourras bientôt supplier à ton tour; Les dieux n'ont pas encore abdiqué sans retour.
Exil.
CHŒUR DES OCÉAN IDES
Comme ton dme est irritée 1 Hélas! hélas! tu me confonds!
On te dit sage, ô Prométhée, Et c'est ainsi que tu réponds!
L'injure, le mépris farouche S'élancent à flots de ta bouche, Comme l'eau qui sort du rocher; Et, t'obstinant dans ta misère.
Ta main repousse avec colère Le bonheur qui vient te chercher!
Il est vrai : nous sommes des femmes ; La haine est un fardeau pour nous.
Rends-nous la paix chère à nos âmes !
Vois, nous embrassons tes genoux.
Laisse attendrir ta dure écorce !
En cédant tu montres ta force Bien plus encor qu'en résistant.
Ouvre ton cct'ur à la clémence.
PROMÉTHl-E DÉLIVRÉ 259
Hélas! souvent notre existence Ne dépend que d'un seul instant.
Hàte-toi de le saisir! L'heure Ne retourne point sur ses pas.
En vain le repentir la pleure :
L'occasion ne revient pas.
— O joie ! une forme divine Dans le fond du ciel se dessine Et dirige son vol vers nous.
C'est sans doute encore un message.
Ah ! promets-nous d'être plus sage Et de l'accueillir sans courroux !
Prométhée, à mon tour, je descends sur la terre Et viens te visiter sur ton roc solitaire, Au risque d'éveiller tes sarcasmes sanglants; Car c'est moi, c'est mon bras qui te cloua les flancs. Pourtant, ô dieu vaincu, rends-moi cette justice : Si je fus ton bourreau, j'exécrai ton supplice; Et c'est en détestant l'arrêt du Souverain due je t'ai dans les chairs enfoncé cet airain I Sous l'inflexible joug malheur à qui ne ploie ! Ce jour-là, j'ai maudit l'art qui faisait ma joie. Hélas! quand j'exerçais mes mains, je pensais peu Q.ue cet art servirait à torturer un dieu.
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Aussi jamais des dieux, auteurs de mon supplice, Mon esprit ulcéré ne t'a fait le complice. J'ai bien assez souffert de mes vrais ennemis Sans en chercher ailleurs qu'où le sort les a mis; Et je sais trop combien l'injustice est amère Pour ne pas l'éviter, même dans ma misère. Je t'absous. C'est contraint par la nécessité Q.ue tu vins attenter sur ma divinité; Du crime de tes mains ton àme est innocente. Je n'ai pu l'oublier; ta douleur impuissante, En me voyant subir ces tourments surhumains, Laissa tomber des pleurs sur l'œuvre de tes mains. Ces larmes dans mon cœur brisé par la souffrance Firent germer alors l'immortelle espérance. Au milieu de mes maux je compris en ce jour Qu'une cause vaincue a tôt ou tard son tour; Q.ue la justice est lente et que la p.itience Est la plus grande force et la seule science ; Et, calmé désormais par ce pressentiment. J'ai compté sur les jours et j'attends mon moment.
Il vient; il est venu. Pourquoi ne pas le dire? O Titan, tu le sais, je t'aime et je t'admire! Tu ressens dans ton scia cloué par le milieu Les tourments d'un mortel et la haine d'un dieu.
i'romi;thee délivre 241
Mais ton àme a g.irdé son puissant équilibre Et, comme avant ta chute, elle a su rester libre. Des dieux qui t'ont vaincu maintenant le vainqueur, Tu voudras triompher toi-même de ton cœur. Ramène dans l'Olympe ouvert par la clémence La modération, fille de la prudence, Et laisse avec tes fers que je vais délier Le souvenir des maux qu'il est temps d'oublier.
p R o M É T II É E .
Vulcain, n'approche pas! Retiens ton bras, arrête!
La réparation est-elle donc complète?
Tu l'as vu ; mon accueil t'a montré sans détour
Qu'entre l'ami d'hier et le flatteur du jour
Je savais au besoin faire une différence.
ALiis, certe, à plus haut prix je mets ma délivrance.
C'est un autre que toi qui pour me détacher
Doit briser cet airain qui m'enchaîne au rocher.