VULCAIN
Q.uel est-il? Nulle main mortelle ou surhumaine Ne pourrait seulement soulever cette chaîne.
Pourtant un Dieu puissant va venir sans retard Faire tomber ces fers, merveille de ton art.
Prends garde! L'exilé se repaît d'espérances, Et les illusions sont filles des souffrances.
Je sais voir du même œil et d'un esprit égal
Le mal qui sort du bien, le bien qui sort du mal.
C'est moi qui fis ton mal. Si ma main fut barbare. Il est juste, il m'est doux que ma main le répare.
Mon ma! vient de plus haut. ^Llllleur à qui l'ourdit. Et des larmes d'autrui s'enivre et s'applaudit !
Mais quand le repentir touche ces cœurs superbes. Faut-il donc leur répondre avec des mots acerbes?
PROMET H ÉE
II fixut toujours, partout, craindre ses ennemis. Et surtout quand le sort sous vos pieds les a inis.
l'ROMETHEE DELIVRE 245
Des mortels et des dieux ô le plus incrédule! Q.ue demandes-tu donc pour chasser tout scrupule? Mercure t'a montré le souverain pouvoir Où Jupiter t'appelle et t'invite à l'asseoir. Pour réparer tes maux, que son grand cœur déplore, Il te rend tes honneurs, il les augmente encore. Les vœux de tes amis ont été dépassés, due te faut-il de plus? et n'est-ce pas assez? O Titan 1 tu m'as vu pleurer sur ton supplice ; C'est qu'en te meurtrissant on blessait la justice. Maintenant, si ton cœur ne veut pas pardonner, La justice à son tour devra l'abandonner. Écoute! Par ma voix tout l'Olympe t'adjure D'oublier tes tourments et ta trop longue injure, Ht près de Jupiter, au ciel pacifié, De prendre enfin le sceptre à tes mains confié.
CUCEUR DES OCÉANIDES.
Laisse-toi fléchir ! La colère
Est une triste conseillère
Que le boiteux repentir suit.
C'est l'heure! Exauce, ô Prométhée,
Notre prière rejetée.
Et de cette oflre répétée
Sache enfin recueillir le fruit!
244 poi;mi;s dkamatiquiïs
Ainsi donc trois mille ans d'indicible amertume S'envoleraient au vent comme un flocon d'écume! Ainsi donc trois mille ans d'angoisses et d'afFronts Glisseraient sur mon cœur comme l'eau sur vos fronts! Ces siècles de tourments ne seraient qu'un vain rêve, Une vapeur légère, un rien qu'un souffle enlève ! Durant des nuits sans trêve et des siècles sans fin J'aurais souffert le froid, le chaud, la soif, la faim. Ressenti tous les maux et toutes les misères Q.u'un mortel peut subir dans ses jours éphémères! Au spectacle eifravant de mon sein déchiré, La Terre, l'Océan, l'Étlier auraient pleuré; Hors les Olympiens, dans toute la nature, Chaque être aurait gémi de ma longue torture, Pour qu'un mot, un vain son vibrant dans l'air léger, Me fasse oublier tout et puisse tout changer! Ah! ce n'est pas ainsi qu'un crime se répare! Un abîme de maux de tes dieux me sépare. Abîme que le sang de mon flanc épuisé. Jour par jour, goutte à goutte, a lentement creusé; Et nul mot n'est si grand, repentir ou clémence, Q.u'il suffise à combler cet intervalle immense. Écoute, et, si ton cœur tremble à ta mission, Q.ue le vent porte au ciel mon imprécation! Et vous, dieux que je hais, et toi. Terre que j'aime. Entendez mon serment à cette heure suprême! Je jure par les maux qu'ici-bas j'ai soufferts,
I>KOMETHi:i; DELIVRli 245
Par les dieux de l'Olympe et les dieux des Enfers !
Je jure par ces lieux témoins de mon supplice,
Par Némésis la lente et sa sœur la Justice !
Je ne révélerai le mot de l'avenir
Que lorsque Jupiter aura daigné venir
Lui-même le chercher sur ce roc solitaire ;
Et là, devant ces flots, ces monts et cette terre,
Escorté de sa cour d'esclaves couronnés,
A la face des cieux déserts et consternés,
Que le maître des dieux, des mortels et du monde,
Relevant de ce roc, que mon sang pur inonde.
Ces membres qu'ont meurtris ses ordres inhumains.
Ait détaché ces fers lui-même, de ses mains.
C'est la condition, c'est la loi que j'impose,
Sinon, comme le Sort, ma bouche sera close;
Et j'attendrai, riant et sûr de l'avenir,
Le moment où son régne et mes maux vont finir.
Le sage, en tous les temps, même quand il commande. Aux chances de succès mesure sa demande. La tienne va heurter un intraitable orgueil. Et mon cœur affligé craint d'en prévoir l'accueil. Jupiter est heureux, il régne, et la puissance, Loin d'amollir son cœur, l'a trempé de constance; Lui seul de tous les dieux, dans cette extrémité. Garde encor son oro;ueil et sa sérénité.
2^6 PO li M ES DRAMATIQUES
P K O M li r II L E .
I;h bien! je briserai cet orgueil indomptable Comme de ce granit mon pied foule le sable.
11 périra debout, sur son trône, en vrai roi, Plutôt que de fléchir les genoux devant toi.
PROMÉTHÉE
Q.u'il en soit donc ainsi ! Nous périrons ensemble. Que le même destin, s'il le veut, nous rassemble ! Qu'aurai-je à regretter? ces fers et ces tourments? Mais lui perd la puissance et ses enivrements.
Ainsi, pour satisfaire une haine mesquine. Toi, fils des dieux et dieu, malgré ton origine. Tu veux dans ta ruine entraîner tous les dieux Et, pouvant les sauver, t'abîmer avec eux !
PROMÉTHÉE
Au principe du mal que ton esprit remonte! C'est à Jupiter seul qu'est la faute et la honte. Dans tant de vains discours à quoi bon s'égarer? 11 a fait tout le mal, il doit le réparer.
promi;tiiue delivru 24;
Il est le roi des dieux, leur guide et leur refuge, Et de sa disrnité lui seul est le vrai iuse.
PROMETHEE.
Comme lui, mieux que lui le malheur m'a f;iit roi. Je ne demande rien ; il a besoin de moi.
Puisque tu ceins ton front du royal diadème, Montre des sentiments dignes du rang suprême : Si l'on n'est le plus grand, il faut l'abandonner. Change ton cœur, oublie et sache pardonner!
PROMÉTHÉE
Jupiter ne m'a point pardonné, que je sache. Jusqu'à ce jour son bras m'a frappé sans relâche. S'il semble mettre un terme à sa sévérité. C'est qu'il sait obéir à la nécessité.
II a peur. C'est le Sort, non lui, qui me délivre. Il m'a donné l'exemple et je saurai le suivre; C'est à moi maintenant d'être enfin le plus fort. Je fais comme il a fait ; qu'il subisse le Sort I
Il est d'un noble ccçur de dompter sa nature;
Il est beau d'exercer le pardon de l'injure
Et, quel que soit l'excès du mal qu'ils aient commis,
De couN'rir de bienfaits ses plus fiers ennemis.
J'ignorais que l'Olympe eût de telles maximes. Et qu'il fût parmi vous des cœurs si magnanimes! Certes, si je pouvais être encore incertain. Ce signe m'apprendrait le secret du Destin. Ce mot seul suffirait pour lever les scrupules Et pour ouvrir les yeux même aux plus incrédules. Quoi! rOlj'mpe bégaie un langage étranger!... Un nouveau jour se lève et les temps vont changer.
Je le vois, l'ironie et son amer sourire Font palpiter ta lèvre. Adieu ! je me retire. Je crains de t'irriter par de plus longs discours; J'irais contre mes vœux et le but où je cours. D'ailleurs, l'Olympe attend ta réponse suprême. Et je vais la porter à Jupiter lui-même. Adieu ! Si tout à l'heure un mot peu mesuré A blessé ton esprit, c'est bien contre mon gré. Pardonne-moi; mon cœur, qui t'aime, le renie. Tu le sais, je ne suis qu'un inculte génie. Ma langue ne sait pas forger des mots adroits; Tout mon esprit, mon art résident dans mes doigts. Si Jupiter pour toi m'a donné ce mess.age,
PROMHTHEE DELIVRE 249
Ce n'est p.is que je sois plus habile ou plus sage; C'est parce qu'il pensait que tu recevrais mieux Le seul dieu qui t'aima toujours parmi les dieux.
Et vous, filles des eaux, dont la voix caressante Berce sans la calmer sa douleur incessante, Adieu! Que vos doux chants, comme la vague en pleurs, Rafraîchissent son front brûlé par les douleurs!
Exit.
rOÙMES DRAMATIQUES
^CTE T'K,01SIÏ:C\CE
Je reviens de l'Olympe, et, mcssnger fidèle.
Je t'apporte io3'eux une bonne nouvelle :
Ton audace a vaincu, ton orgueil a raison.
Jupiter se résigne à ta condition.
Devant ton ascendant tout s'incline et tout cède;
II vient, et d'un instant ici je le précède.
PROMET II ÉE
Comment donc ce prodige a-t-il pu s'accomplir. Et son orgueil de fer à ce point s'assouplir?
Peut-être mon devoir serait-il de me taire, D'essaj'er de cacher à tes yeux ce mystère.
Mais ton esprit de tout perce la profondeur :
L'habileté suprême est encor la candeur.
Apprends donc, ô Titan, qu'à cette heure dernière
Il t'arrive un nouvel et grand auxiliaire :
C'est le Destin. — Les dieux t'attendaient avec moi;
Mon retour remplit donc leurs cœurs d'un vague efiroi.
Ils comprenaient enfin la grandeur de la crise ;
L'Olympe, à mon récit, se trouble et se divise.
Jupiter seul est calme et muet. A la fin
Il se lève; on se tait : « Consultons le Destin,
Dit-il; que son arrêt soit notre loi suprême.
Je serai le premier à l'accepter moi-même. »
Le Destin, consulté, répondit en ces mots :
« Prométhée aujourd'hui doit voir finir ses maux.
Q.u'au salut général tout autre intérêt cède.
Lui seul sait le danger; lui seul sait le remède. »
PROMÉTHÉE
Et qu'a fait Jupiter alors?
Calme et serein, Jupiter a montré l'âme d'un souverain.
Jamais la majesté n'eut d'éclat plus céleste, Et jamais sa grandeur ne fut plus manifeste : « Obéissons, dit il, puisqu'il faut obéir; Résister au Destin, ce serait vous trahir. Et trahir avec vous les intérêts du monde.
252 POEMES DRAMAÏIQ.UES
Seul rinsensc s'obstine où nul ne le seconde.
Pour vous j'ai résigné mon empire à moitié;
J'abdique cncor mon àme et mon inimitié.
Le sacrifice est grand et complet, je l'avoue,
Mais au salut de tous un vrai roi se dévoue. »
C'est ainsi qu'il parla... Mais du ciel azuré
Le voici qui descend par l'Olympe entouré.
Ses nobles sentiments seront mieux dans sa bouche;
du'au moins tant de grandeur te convainque et te touche !
En magnanimité ne sois pas surpassé.
Et qu'à jamais l'oubli dévore le passé!
CHŒUR DES OCÉAN IDES
O jour de paix et de clémence Qu'il nous faudra toujours bénir, Où la concorde recommence Et nous assure l'avenir!
Q.aels que soient les dangers terribles Dont nous menace le Destin, Les dieux unis sont invincibles Et leur règne n'a plus de fin.
TROMÉ r H ÉE, à pari.
Oui, les voil.'i, CCS dieux que mon âme déteste. Je reconnais de loin toute la cour céleste : L'orgueilleuse Junon, Neptune et son trident, Mars au front déprimé. Minerve à l'œil prudent.
Mercure avec Iris, l'Amour près de sa mère,
Sûr d'un pouvoir que rien ne peut rendre éphémère;
Au centre, Jupiter, la foudre dans ses mains.
Sème au loin la terreur sur les pâles humains.
Et rien qu'en agitant la tête ou les épaules,
Croit toujours ébranler la Terre sur ses pôles.
Assis sur un nuage environné d'éclairs.
Ils descendent du ciel et traversent les airs
Pour abaisser leurs fronts au niveau de mes chaînes...
O triomphe I — Mais non, tais-toi, cœur gros de haines,
Fais silence, et contiens encore un seul moment
L'élan de ton bonheur et ton ressentiment!
Que les dieux en entrant dans cette solitude
Ne trouvent qu'un captif dans sa morne attitude.
La nue approche; au loin l'air en est obscurci;
Le Caucase se voile. Ils viennent; les voici.
CHŒUR DES DIEUX
o pile Prométhée, ô céleste victime.
Ton destin est enfin rempli !
Tu vois quel sentiment fraternel nous anime.
Que le passé soit accompli !
Tes chaînes vont tomber, et Jupiter lui-même Veut t'ofFrir la moitié de l'empire suprême ;
Le reste appartient à l'oubli.
Accueille donc nos chants d'espoir et d'allégresse; O Titan, reviens parmi nous!
2)4 POEMES DKAMATIQUl-S
Après les jours do peine et d'amére détresse
L'Olympe doit sembler plus doux.
Tous nos cœurs sont à toi ; que ton âme divine Pour l'ennemi commun que ton œil seul devine Garde sa haine et son courroux!
JUPITER
Pour le s.iUit des dieux, du monde et de l'empire, Prométhée, à tes vœux j'ai bien voulu souscrire. Me voici, due veux-tu ?
PROMÉTHÉE
Tu le sais : que ta main Me détache du roc et brise cet airain.
JUPITER
Tu pouvais demander un plus grand sacrifice; Ma main se prêtera sans peine à cet office. Toi, Vulcain, viens m'aider; car ton art seulement Peut briser cet airain dur comme un diamant.
Avec quel autre cœur et quel bras plus rapide Que quand je le rivai sur ton sein intrépide Ne vais-je pas briser ces fers que je t'ai mis! Prométhée, il est doux de sauver ses amis.