T XE LU 'DE
L< A brise fait trembler sur les eaux diaphanes Les reflets ondoyants des palais radieux ; Le pigeon bleu se pose au balcon des sultanes ; L'air embaumé s'emplit de mille bruits joyeux; Des groupes nonchalants errent sous les platanes; Tout rit sur le Bosphore, et seuls les elkovans Avec des cris plaintifs rasent les flots mouvants.
O pâles elkovans, troupe agile et sonore,
Qui descendez sans trêve et montez le courant !
Hôtes doux et plaintifs des ondes du Bosphore,
Q.ui ne vous reposez comme nous qu'en mourant !
Pourquoi voler ainsi sans cesse dès l'aurore,
Et d'Asie en Europe, et de l'aube au couchant,
Jeter sans fin ce cri monotone et touchant?
78 PETITS l'OÙMES
Le peuple de ces bords vous vénère et vous aime ; Le pêcheur vous salue en jetant ses filets; Les enfants du rivage et le chasseur lui-même Ne déciment jamais vos rangs toujours complets; Et quand le soleil tombe à l'horizon extrême, L'odalisque, entr'ouvrant la vitre des Yalis, Vous suit d'un long regard à travers le treillis.
Ou dit, ô voyageurs! que vous êtes les âmes Des victimes sans nom qui dorment sous ces flots. Corps souples et charmants d'ardentes jeunes femmes Dont la nuit et l'horreur étouffaient les sanglots Lorsque, cousus vivants dans des toiles infâmes, L'eunuque les plongeait dans ce gouff"re profond. Muet comme la tombe et comme elle sans fond.
Voilà pourquoi, laissant vos corps sans sépulture Servir sous les flots bleus de pâture au dauphin. Vos mânes irrités errent à l'aventure Et, sans se consoler, volent, volent sans fin; Voilà pourquoi, plaignant toujours votre torture, Vous ne quittez jamais ce rivage embaumé Où vous avez souffert, où vous avez aimé.
Et vous avez raison! ciir dans ce pauvre monde On ne vit qu'où l'on aime, et la patrie est là! Ici-bas, rien ne vaut le coin d'ombre profonde Où d'un être adoré le cœur se révéla.
Que ce bonheur ait lui l'éclair d'une seconde Ou qu'il ait rayonné sur un long avenir, L'âme en garde à jamais l'immortel souvenir.
Même à qui n'aime plus tes rives sont si belles,
O Bosphore ! et la main complaisante des dieux
Les revêt d'une grâce et d'une splendeur telles
Que l'étranger lui-même, à l'heure des adieux,
Sans en être attendri ne peut s'éloigner d'elles,
Et devant ce ciel pur, ces flots et ces cj'près,
Dit : « Pourquoi donc partir? Le bonheur est tout près !
Et moi, je fus aussi dans ta verte Arcadie ! J'ai contemplé tes cieux, j'ai contemplé tes mers; J'ai reçu leur beauté dans mon âme agrandie ; J'ai versé dans tes flots mes pleurs les plus amers. Mais lorsque sous le coup ma raison étourdie Chancelait... alors Dieu, dans sa tendre pitié. Ouvrit derrière moi les bras de l'amitié.
8o PETITS POÈMES
Elkovans ! elkovaiis ! que de fois, quand la brise
Ranimait à mes pieds le feu du narghilé,
N'ai-je pas écouté votre plainte indécise!
Sous l'éperon de fer du caïque effilé
La vague sanglotait comme un cœur qui se brise ;
La lune, triste et pâle, au bord du ciel bruni
Se levait, et mon cœur plongeait dans l'infini.
Elkovans! elkovans! Je sais plus d'une histoire Douce comme l'amour, triste comme la mort. Une surtout! Je veux la dire à votre gloire. Comme au sein de la mer une perle qui dort. Elle repose encore au fond de ma mémoire. Mais je veux la tirer de son humide écrin. Et montrer au soleil mon trésor sous-marin.
l'elkovan 8i
TXE^CIEIl CH^ilLT
'ÉTAIT le soir, à l'heure où dans un ciel de braise L'implacable soleil penche son front pali ; Où, désertant Stamboul transformée en fournaise, Le pacha cherche au loin le frais à son Yali ; A l'heure où les harems vont respirer à l'aise Aux Eaux-Douces d'Asie, ou, sans changer de bords, Errent sous les cyprès dans les deux Champs-des-Morts.
A l'échelle bruyante où Top-Hané s'élève.
Les rameurs aux bras nus attendaient sur leurs bancs ;
Deux femmes tout à coup débouchent sur la grève :
Tous veulent s'arracher les deux fantômes blancs.
Un seul des caïdjis à l'écart suit son rêve
Et, sans s'inquiéter si c'est lui qu'on prendra,
Chante, et d'un doigt distrait frôle sa tamboura.
« Laisse ta taniboura, lui dit l'une des dames,
Et, quel que soit ton prix, jeune homme, conduis-nous. »
Le caïdji se lève, ajuste ses deux rames.
S'affermit sur ses pieds nus comme ses genoux,
Laisse à peine le temps de s'asseoir aux deux femmes.
Et d'un coup vigoureux de ses muscles de fer
Enlève et fait bondir son fardeau sur la mer.
(t Hanum, dit le jeune homme, où faut-il vous conduire? »
Aïna dit alors à sa sœur Ghuzelli :
« Où voulons-nous aller? Pourvu que je respire.
Peu m'importe 1 Montons à Hissar-Rouméli,
Si tu veux ; nous verrons ensuite. » Et, sans mot dire,
Le caïdji robuste et docile à leurs vœux
Remonta le courant d'un bras souple et nerveux.
Nul parmi les rameurs n'égalait sa prestesse; i
On l'avait surnommé Djérid, et non sans droit. 1 Comme un long javelot, sa barque avec justesse.
Malgré l'onde et les vents, vers le but volait droit. .
L'elkovan pouvait seul surpasser sa vitesse ; |
Et l'espadon agile, aux écailles d'argent, * Eût en vain essayé de le suivre en nageant.
l'elkovan 83
Et l;i barque volait sur la vague calmée.
Chaque flot que fendait la proue au bec d'airain,
En fuyant à la mer, dansait comme une aimée ;
Pais, au bord, lentement, d'un air grave et serein,
Les toits, les minarets de la rive animée.
Les collines d'Asie au gracieux contour,
Sous les yeux enchantés défilaient tour à tour.
Ils passèrent bientôt la plage où les Eaux-Douces Déroulent leur vallon de verdure et de paix. On y vo3'ait au bord, sur des tapis de mousses. Des harems accroupis sous les arbres épais. Des arabas traînés par des boeufs sans secousses, Des talikas dorés passant comme un éclair; Un murmure joyeux s'en élevait dans l'air.
« Nous fuirons, si tu veux, cette rive sonore. Dit alors Aïna ; restons ici plutôt.
Nous suivrons doucement le courant du Bosphore Au caprice du vent, du caïque et du flot. Vois, le soleil est loin de se coucher encore. » Elle dit, et la barque, immobile un instant, Les remporta sans bruit sur son chemin flottant.
Q.ucl bonheur de glisser sur l'eau bleue et profonde Entre le double azur de la mer et des cieux, Comme fait l'albatros, qui vole en rasant l'onde ! Quel bonheur de voguer frais et silencieux, De regarder le ciel en oubliant le monde, Et de poser la tête en rêvant, au doux bruit De la brise qui passe et de l'eau qui s'enfuit!
L'âme est comme un enfant : elle aime être bercée.
Elle regrette l'air et ses ailes d'oiseau.
Dans sa prison d'argile elle meurt oppressée,
Si l'on ne vient parfois soulever un barreau
Pour donner libre essor à l'ardente pensée.
— Quand il a quelque temps plané sur l'horizon,
Hékis ! l'oiseau revient bien vite à sa prison.
Des trois êtres bercés au branle du caïque
Un seul rêvait pourtant. Cliacun ne rêve pas.
Ce n'est pas tout d'avoir un air mélancolique.
De regarder le ciel ou de chanter tout bas;
Il faut avoir dans l'âme un rythme, une musique
Q.ui soutienne l'esprit, le soulève du sol,
Et même dans la nue en cadence le vol.
l'elkovan
Le jeune caïdji, profitant de la trêve,
S'était mis à fumer son tchibouk de jasmin.
Un fumeur rêve mal; pourtant il croit qu'il rêve.
Toujours quelque détail l'arrête en son chemin;
Son feu meurt-il, soudain la bulle aux songes crève.
— Pour Ghuzelli, l'enfant, loin de rêver sans fin,
Regardait en riant les plongeons d'un dauphin.
J'ai peur de dire ici la vérité sans voile; Mais Ghuzelli manquait de ce charme énervant Qui fait que l'on s'éprend d'une lointaine étoile. Ou qu'on écoute en pleurs les longs soupirs du vent. En revanche, jamais sur le marbre ou la toile Plus suave beauté, charmes plus radieux N'avaient ébloui l'âme en enchantant les yeux.
Mais laissons Ghuzelli ; ce n'est pas là mon thème. D'ailleurs elle n'est pas mon héroïne au fond. C'est Aïna, sa sœur, la rêveuse que j'aime; Et je veux vous ouvrir ce cœur calme et profond. Pour le montrer au jour dans sa beauté suprême. — Le monde a désappris de plier les genoux. Et pourtant admirer est un bonheur si douxl
Cotait un cœur naïf et fier dans sa tendresse, Plein de feu, ferme et pur comme le diamant. Mais ce trésor d'amour, de grâce et de jeunesse Se consumait dans l'ombre et dans l'isolement. Sous les dehors rêveurs d'une douce paresse, Une langueur secrète, un feu lent la rongeait. — Vous savez maintenant pour.juoi ce cœur songeait.
Ce qu'elle désirait, c'était surtout une âme.
Sans doute un beau visage était doux à ses yeux ;
Mais plus qu'un fourreau d'or elle prisait la lame.
Par bonheur, elle avait l'esprit peu curieux :
Elle ne cherchait pas. — C'est étrange! une femme!
Une Turque surtout 1 dira-t-on ; et vraiment.
Je ne puis me fâcher de cet étonnement.
Mais peut-on s'étonner encor de quelque chose? Tout n'arrive-t-il point ici-bas de nos jours? Pourquoi donc Aïna, belle comme une rose. Réservant le trésor de ses pures amours, N'attendrait-elle pas, dans une chaste pose, Q.u'un Bulbul descendît du ciel à son côté Pour chanter ses parfums, sa grâce et sa beauté?
l'elkovan 87
Pourtant, je dois le dire, elle était mariée. Glialib, le vieux pacha qui règne à l'Arsenal, Pour orner son harem à son sort l'a liée. Cet hymen, au surplus, n'était pas un grand mal; Car dès le premier jour il l'avait oubliée. Ainsi dans son éclat, sa naissante beauté Comme une pèche en fleur gardait son velouté.
Aïna rêvait donc. Mais à quoi rêvait-elle?
Ah ! qui peut prendre au vol des rêves de seize ans?
Quel poète dira ce que l'âme immortelle
Peut éprouver d'extase à l'aube de ses sens?
O jeunesse du cœur! vous êtes la plus belle
Des muses d'ici-bas, et nulle des neuf Sœurs
De vos songes dorés ne rendra les douceurs!
Le soleil se couchait derrière les collines En jetant à la terre un long regard d'amour. La brise, en se jouant sur les vagues mutines, Y semait les parfums des jardins d'alentour, Aïna, le cœur plein d'émotions divines.
Comme un luth frémissant que l'on vient d'accorder, D'harmonie et d'amour se sentait déborder.
Longtemps, comme obsédé de visions secrètes, Son regard se perdit à l'horizon lointain, L'horizon, ce pays des âmes inquiètes!
Dieu seul sait ce qu'y vit la pauvre enfant ! — Soudain Elle fit un soupir, et deux larmes muettes Glissèrent lentement de ses yeux trop remplis Sur son voile de gaze aux mille petits plis.
Elle tourna la tête et sécha sa paupière. Ghuzelli ne vit rien; elle n'eût pas compris. L'enfont, pour le moment, ainsi qu'une écolière. Fouettait l'eau de sa main avec de petits cris. Ses doigts roses formaient une faible barrière QjLie traversait l'eau bleue; et les flots du courant Venaient tous lui baiser la main en murmurant.
Mais en face un témoin, plus heureux ou plus sage, Avait tout vu ; ses yeux discrets, quoique attentifs, Avaient, sans y songer, surpris à leur passage Le soupir d'Aïua, puis ses longs pleurs furtifs : Et Djérid se disait : « Quoi! souffrir à cet âge? » Et ses yeux contemplaient avec étonnement Ce que l'on pouvait voir du visage charmant.
Lelkovan
Aïna, sans lever la tête ou la paupière.
Sentit ce doux regard se poser sur sou front.
Elle était, je l'ai dit, d'une innocence entière;
Elle hésita. Son âme était timide au fond.
Mais la fleur et l'oiseau montent vers la lumière;
Le cœur cherche le cœur, les yeux cherchent les yeux;
Et l'enfmt regarda le rameur curieux.
C'était un bel Arnaute à la mâle poitrine.
Dont l'œil bleu promenait un regard souverain.
Brunis par le soleil et la brise marine.
Son front, son cou, ses bras semblaient être d'airain.
Dieu l'avait revêtu d'une forme divine,
Et la Grèce eût jadis sculpté dans le Paros
Ses traits de demi-dieu, sa taille de héros.
Il portait sur son front et sur sa tempe rase
Un fez rouge au gland d'or, garni d'un flot soyeux,
Puis un turban léger dont le rebord s'évase
Et défend du soleil les sourcils et les yeux.
Une chemise en soie à longs filets de gaze
Frissonnait sur ses bras; et ses reins assouplis
Étaient largement ceints d'un châle aux vastes plis.
Il me faut dire ici ce que plus d'un ignore : C'est que l'égalité règne dans l'Orient. Un homme en vaut un autre, et chacun s'en honore. Tous sont sous l'œil de Dieu, vizir ou mendiant; Et, lorsque le cœur parle aux rives du Bosphore, Il préfère aux grandeurs de la race et du rang La noblesse des traits et la beauté du sang.
Leur regard se croisa peut-être une seconde,
Un éclair, et soudain chacun baissa les yeux.
« D'où peut donc lui venir cette douleur profonde? »
Se répétait tout bas Djérid silencieux.
« Qu'il est beau ! se disait Aïna. Mais au monde
Rien n'est parfait; tout pèche, hélas! par un côté.
Sans doute son esprit a payé sa beauté.
K Qiii sait? voyons ! » — Alors avec un doux sourire, Relevant sur Djérid son regard doux et clair. Elle dit : « Veux-tu faire ainsi que je désire? Reprends la tamboura pour nous chanter un air! » Le jeune homme obéit à l'instant sans mot dire; Et, préludant d'abord par un air triste et lent, il chanta ce qui suit sur un rythme indolent :
L ELKO VAN
Sais-tu ce que le vent soupire
Et veut dire, Q.uand il pleure, glisse et s'enfuit
Dans la nuit?
Sais-tu pourquoi, quand Tonde arrive
A la rive.
Elle y laisse après chaque flot
Un sanglot?
Sais-tu pourquoi Bulbul se pose
Sur la rose.
Et jusqu'au jour chante à la fleur
Sa douleur?
Sais-tu pourquoi le cœur bat vite
Et palpite.
Sans pouvoir contenir son sang
Frémissant?
Sais-tu pourquoi sous leurs longs voiles
Les étoiles Croisent dans l'air leur millions
De raj'ons?
Sais-tu pourquoi, quand tout sommeille,
Dieu seul veille Et couvre d'un regard béni
L'infini ?
C'est que partout la loi suprême Veut qu'on aime,
Et qu'ici-bas tout sans retour Vit d'amour !
La voix tomba; c'était une voix douce et grave, Dont l'accent remuait jusqu'aux fibres du cœur. En y laissant au fond l'air aimé qui s'y grave. A ses accords, l'esprit voyait surgir en chœur Les rêves, les regrets, l'espérance suave, Et glisser dans l'espace, en blanches visions, Le cortèg:e voilé de nos illusions.
O musique! ô magie! ô fée aérienne,
Qui d'un monde inconnu descends et nous souris !
Avec tes sons errants de harpe éolienne
Comme tu sais bercer nos cœurs endoloris
Et nous faire oublier notre àme dans la tienne 1
O pur écho du ciel, langue de l'infini.
Souvenir de l'Éden dont l'homme fut banni I
Puisque tu f.iis sentir ta magique puissance
Aux cœurs les plus étroits dans nos salons fermés,
Q.irest-ce donc sur des bords pleins de magnificence, Lorsque le soir descend sur les flots embaumés, Et qu'échappant à peine à son adolescence. C'est un cœur inquiet, de désirs dévoré, Q.ui s'enivre à longs traits de ton philtre adoré?
Elle écouta longtemps, et comme dans l'extase,
La voix, la douce voix, et l'air tendre, et les mots;
Puis, comme une liqueur qui déborde du vase.
Elle sentit son cœur se gonfler de sanglots;
Et, malgré les replis de son voile de gaze,
Elle ne put cacher le flot silencieux
De pleurs amers et doux qui jaillit de ses yeux.
« Ma sœur, dit Ghuzelli, qu'as-tu ?quel mal t'oppresse?
D'où te viennent ces pleurs, et quel est ton tourment? »
Mais plus elle serrait sur elle avec tendresse
Sa sœur qui sanglotait contre son sein charmant,
Plus elle redoublait cette étrange détresse.
« Batelier, dit alors Ghuzelli, le temps fuit;
Retournons à Stamboul ; voici venir la nuit. »
Et la barque bondit ; et dans le fond bleuâtre La Pointe-du-Sérail et puis la Corne-d'Or
Déployèrent aux j'cux leur vaste amphithéâtre. Bientôt, pour achever le merveilleux décor, Les sveltes minarets d'une blancheur d'albâtre Montèrent dans le ciel, et l'on vit de plus près Les navires du port avec leurs mille agrès.
Ils touchent à la fin au terme du voj^ge. On aborde, et parmi les caïques pressés Djérid lance sans choc sa poupe sur la plage. Les deux sœurs sont debout, leurs bras entrelacés. Ghuzelli dit alors : « Voici pour le passage, Caïdji. » Puis sa main dépose sur le banc Un sequin d'or léger qui résonne en tombant.
A son tour, Aïna lui tendit sa main frêle,
Et lui dit en tremblant : <■■ Prends encore, et merci ! »
Il regarda; c'était un anneau que la belle
Avait laissé glisser de son doigt aminci.
Il releva la tête et s'élança vers elle.
Mais, quand il étendit ses deux mains devant lui,
Dans les ombres du soir le doux rêve avait lui.
TlE UXII-:[\Cn CH^'N^T
A l'échelle bruyante où Top-Hané s'élève,
Les caïdjis groupés s'arrachent le chaland.
Un seul, les yeux fixés sur un point de la grève,
Les repousse d'un air superbe et nonchalant ;
Avec sa tamboura, seul, à l'écart il rêve.
Et, pour mieux indiquer qu'il ne va plus en mer,
Son caïque est rivé par un anneau de fer.
C'est Djérid. Il attend, il attend qu'à la rive Un fantôme voilé dont il connaît le pas, Comnii en un jour béni, jusqu'à sa barque arrive Et lui dise : « Djérid, ne m'attendais-tu pas? » Et, du matin au soir, sa paupière attentive Perce de ses regards l'ombre du carrefour Où se leva pour lui cette étoile d'amour.
I>ETtTS POEMES
C'est en vain. Le jour fuit; un autre le remplace; D'autres suivent encore; et le soleil levant Retrouve tous les jours à cette même place Le rameur au repos, qui chantonne en rêvant Et fixe obstinément un seul point dans l'espace. Chaque matin l'espoir l'accompagne en chemin ; Chaque soir il se dit : « Elle viendra demain 1 »
Mais elle ne vint pas. — Ah ! dans la solitude Celui qui n'a pas dû compter les pas du temps, Et sur son cœur rongé par l'âpre inquiétude Comme du plomb fondu senti tous les instants Distiller sans repos l'amère incertitude, Celui-là ne sait pas, avant que de mourir, Tout ce qu'un cœur mortel ici-bas peut souffrir!
Ah ! l'attente, l'attente ! Angoisse et sombre joie, Où l'homme se dévore en dévorant le temps ! Espoir et désespoir, roue immense qui broie Sous ses jantes de fer nos membres palpitants ! Malheur, trois fois malheur à qui devient ta proie ! Mais comment t'éviterî D'où viens-tu? duelle main Te conduit au milieu du tourbillon humain?
C'est l'amour insensé, c'est l'amour qui te mène, Et qui mène avec toi le chœur des passions ! L'amour, ce tourmenteur de notre race humaine, Ce maître au joug duquel il faut que nous passions. Et qui, pour amuser ses esclaves, promène Sur les murs étouffants de la réalité Le mirage lointain de la félicité !
Ah 1 Djérid ! qu'as-tu fait de ton insouciance, De tes jours de travail, de tes nuits de sommeil Q.uand c'était ton étude et ta seule science De chanter, de ramer et de vivre au soleil? Que deviendront bientôt ta force et ta vaillance. Et même ta beauté, si tu donnes ainsi La fleur de ta ieunesse au dévorant souci?
Longtemps on put le voir couché dans son caïque,
Regardant devant lui comme un pauvre insensé.
Aux accords pénétrants d'une douce musique,
Il semblait évoquer le rêve du passé;
Et l'esprit obsédé d'une pensée unique.
Pâle, amaigri, rêveur, il chantait tout le jour
Avec sa tamboura quelque doux chant d'amour.
Et tandis qu'en cluuitant, l'œil perdu dans l'espace,
Il abrège l'attente et son amer souci,
Il entend dans son cœur sans cesse une voix basse
Q.ui lui dit en tremblant : « Prends encore, et merci ! »
Et devant ses regards toujours passe et repasse
Un fontôme adoré, triste et silencieux.
Qui pleure lentement en regardant les cieux.
Mais un jour sur la rive, au lever de l'aurore, Les caïdjis surpris le cherchèrent en vain; Le soir, le lendemain, ils cherchèrent encore; Jamais le beau rameur aux doux chants ne revint. Alors ses compagnons, regardant le Bosphore, Dirent : « Sans doute il dort dans ce tombeau mouvant Que sa rame légère effleura si souvent 1 »
Oublions donc Djérid. — Mais les deux sœurs si belles Qui voguèrent un soir en écoutant sa voix. Et lui firent au cœur ces blessures cruelles. Pourquoi ne pas encor les revoir une fois? Qui peut les retenir, et que deviennent-elles? Dans l'ame d'Aïna l'amour a-t-il fleuri? GhuZelli sourit-elle ainsi qu'elle a souri?
Ghuzelli ne rit plus. Attentive, inquiète,
Comme une mère auprès de son enfant qui dort,
Elle veille au chevet d'une couche muette,
Où pendant de longs jours veillait aussi la mort.
La pâleur ennoblit sa beauté plus fluette.
Et l'on voit sur sa joue et son front sans couleur
Ce charme attendrissant que laisse la douleur.
A demi prosternée au rebord de la couche,
Elle y jette un regard d'ineffable douceur;
Et ces tendres accents s'échappent de sa bouche :
« Tu ne veux plus mourir, n'est-ce pas, ô ma sœur?
Ah ! qu'enfin ma tendresse ou ma douleur te touche !
CLuitte ce long silence et chasse la langueur
Où ton corps se consume, où s'énerve ton cœur!
« Lève-toi, prends mon bras, viens près de la fenêtre Baigner ton front pâli dans cet air frais et pur. Aspire à pleins poumons la vie et le bien-être; Plonge tes yeux lassés dans cette mer d'azur. Regarde! avec le jour le printemps vient de naître, Et jamais le soleil au fond de l'Orient N'a promis un matin plus doux et plus riant. «
Aïna releva lentement sa paupière,
Puis, entourant sa sœur de ses bras amaigris,
Dit : « Comment résister à ta tendre prière?
Puisque tu m'aimes tant, la vie a bien son prix.
Oui, je veux vivre encore et revoir la lumière;
Je reverrai le ciel, je reverrai les flots 1 »
Et le sang colora sa ioue aux derniers mots.
Le lendemain, plus forte et moins timide encore,
Aïna, suspendue au bras de Ghuzelli,
Descendit au jardin, et jusqu'au sycomore
Se traîna lentement de son pas affaibli.
De là l'œil s'égarait au loin sur le Bosphore;
Et l'on voyait glisser sur les flots transparents
Les voiles des pêcheurs et des vaisseaux errants.
« Vois, disait Ghuzelli près de sa sœur assise, Comme la vie est douce, et que le monde est beau ! Le parfum de ces fîeurs, le soufHe de la brise Ne t'infusent-ils pas un sang jeune et nouveau? Qiie faut-il donc encore à ton âme indécise? Et pour te rendre enfin la vie et la santé. Que dcmandes-tu donc à ce ciel enchanté?
— Oui, répondait tout bas l'enfant convalescente, Oui, l'œil aime à glisser sur ces flots éclatants. Le ciel sourit, le vent d'une aile caressante Nous apporte sans bruit les parfums du printemps. Mais je voudrais encor qu'une voix ravissante Chantât et, s'élevant tout à coup dans les airs, Peuplât de ses accords ce ciel, ces flots déserts! »
Elle n'achevait pas ces paroles peut-être Q.u'auprès d'elle soudain le feuillage s'ouvrit. Un noble et beau vieillard vint alors à paraître. En voyant la frayeur qu'il causait, il sourit. C'était Ghalib-Pacha, leur vieux seigneur et maître, Qiii du massif voisin aux ombrages discrets Avait prêté l'oreille à leurs naïfs secrets.
A sa vue, Aïna rougissante se lève.
Baise sa main tandis qu'il la baise aux cheveux.
« Je puis encore, avant que le jour ne s'achève.
Dit Ghalib souriant, t'exaucer dans tes vœux,
Et je vais sans retard réaliser ton rêve. »
Il frappa dans ses mains, un eunuque parut ;
Il lui parla tout bas, et l'esclave courut.
« Je devrais vous laisser le plaisir du mystère
Et me faire passer pour un magicien,
Reprit Ghalib; pourtant j'ai trop dit pour me taire.
Connaissez- vous le jeune et beau musicien,
L'aveugle dont la voix est unique sur terre.
Et qui s'en va chantant, le jour, par les chemins?
Il n'est bruit dans Stamboul que de ses chants divins.
« Je l'ai vu ce matin au seuil de ma demeure.
Sa tamboura fidèle était à son côté.
Mais, lorsque sous ses doigts sa corde chante et pleure.
L'air, l'oiseau, le passant, tout s'arrête enchanté.
Vous allez en juger vous-même tout à l'heure;
Car il ne peut tarder à venir. » Et soudain
Une voix s'éleva dans le fond du jardin.
Mais quelle voix 1 C'était la voix douce et sonore, Ce timbre pénétrant, ce même accent vainqueur Q.a'entendit Aina, le soir, sur le Bosphore, Et dont l'écho sans fin résonnait dans son cœur. C'était le même son de voix, plus tendre encore. Avec un cliant plus triste et plus désespéré. Plainte et soupir d'un cœur à jamais déchiré !
Elle pencha le front sur sa sœur sans rien dire;
Et, se laissant aller aux rêves d'autrefois,
Son âme se fondit dans un chaste délire.
Mais quand elle entendit chanter par cette voix
Cet air aimé : Sais-tu ce que le vent soupire...
« O mon Dieu 1 dit l'enfant, que je voudrais le voir
Ghalib fit signe alors à son eunuque noir;
Et le chanteur parut. Avec quel trouble extrême
Dans cet aveugle errant par un enfant conduit
Aïna reconnut Djérid, Djérid lui-même !
Ses grands yeux sans regard sont fixes dans leur nuit ;
Les veilles ont creusé sa face maigre et blême ;
Et la pdle Aïna se dit : « Quelle douleur
A pu flétrir ainsi sa beauté dans sa fleur? »
Pour Djérid, il devint d'une pâleur mortelle.
Si son œil ne vit point, son âme devina.
Soit instinct ou hasard, l'orbe de sa prunelle
Se fixa comme un trait sur le front d'Aïna.
« Chante-nous, dit Ghalib, ta chanson la plus belle
Deux dames ont voulu t'entendre de plus près. »
Et Djérid préludant chanta bientôt après :
Si je ne vois plus l'aube éclore
Tous les matins, Ni le couchant quand il colore
Les monts lointains;
Si je ne vois plus dans les plaines
Les blés mûrir, Et sur la marge des fontaines
L'onde courir;
Si je ne vois plus les colombes
Au vol léger Se poser aux marbres des tombes
Et voltiger;
Si je ne dois plus voir les roses
S'épanouir, Et la beauté de toutes choses
Me réjouir;
Terre, soleil, fleur, femme, étoile,
Ce que j'aimais, A mes regards si tout se voile
Et pour jamais;
Je garde encore une lumière, Et dans ma nuit.
Sous ma morne et fixe paupière Un jour me luit;
LELKOVAN I05
Un jour suave qui rayonne
De visions, Un doux soleil qui m'environne
De chauds rayons.
Et cette atmosphère de flamme,
Cette clarté.
C'est ton image, ô jeune femme !
C'est ta beauté ;
C'est ta grâce, c'est ton sourire,
O chaste enfant 1 C'est ton cœur naïf qui soupire
Et se défend ;
C'est surtout cette larme pure,
Ce pleur sacré.
Et qui m'a fait une blessure
Dont je mourrai.
Perle de tes yeux, cette larme
Me reste encor.
J'en ai su faire par un charme
Un anneau d'or.
Et cet anneau tous deux nous lie
Mieux qu'un serment; Et, si jamais ton cœur l'oublie.
C'est que Dieu ment !
Mais non ! tu te souviens encore
Du soir d'été, OiuinJ je chantai sur le Bosphore,
A ton côté.
Nous n'avions pour témoins que l'onde
Et que les cieux.
Et nous voguions seuls, loin du monde,
Silencieux.
Ton cœur comme une coupe pleine
Se répandit ; Mon âme alors comprit ta peine.
Et tout fut dit.
Depuis ce jour ma vie est tienne;
Depuis ce jour Je n'ai plus rien qui m'appartienne,
Sauf mon amour.
Prends encore, ô mon bien céleste !
Prends sans regret.
Prends mon amour avec le reste,
Prends mon secret !
Je ne te demande en revanche
Que de poser Un seul instant sur ta main blanche
Un long baiser;
LELKOVAN I07
Et, prosterné dans la poussière,
Ah ! puisse Allah M'accorder, pour faveur dernière,
De mourir là 1
Quand il eut achevé le chant qu'on vient d'entendre. Au bras du jeune enfent Djérid s'en retourna. Mais comment essayer d'entrevoir et de rendre Le trouble qui s'émut dans le sein d'Aïna? Elle ne tenta pas même de s'en défendre. Emportée au courant de ses émotions.
Elle livra son àme au vent des passions.
Comme une jeune enfant qui dans une nacelle
S'amuse à côtoyer les bords d'un lac dormant.
Si tout à coup le vent se lève et d'un coup d'aile
Fait dériver l'esquif sur le flot écumant,
Le bord fuit et l'enfant n'a que l'onde autour d'elle;
C'est ainsi qu'Aïna se trouva sans retour
Livrée aux flots sans bords d'un océan d'amour.
Elle sentit d'abord une pitié céleste.
Une amitié de sœur pour l'aveugle au doux chant.
PETITS POUMES
Q.u'tlle eût aimé pouvoir lui dire, au moins d'un geste, Tout ce qu'elle éprouvait pour un sort si touchant ! Aveugle, à la merci de tout, il faut qu'il reste Toujours seul dans l'horreur de son affreuse nuit! Ah! comme elle enviait l'enfant qui le conduit!
Puis, par ses souvenirs doucement entraînée.
Comme un plongeur qui sonde un abîme sans fond,
Elle entrevoit encor dans son âme étonnée
Un autre sentiment moins calme et plus profond :
Admirer sa beauté, plaindre sa destinée.
Est-ce tout? Et le cœur peut-il rester fermé.
Devant tant de constance, au bonheur d'être aimé?
Au bonheur d'être aimé, de se l'entendre dire.
Et d'écouter sa voix aux magiques accords?
Ah! comme il a chanté sa plainte et son martyre!
Comme l'âme se fond au feu de ses transports!
dui pourrait résister à cet ardent délire?
— Voilà ce qu'Aïna fait dire à sa raison ;
Et l'enfant à longs traits savoure ce poison.
Si l'âme s'arrêtait dans sa course enflammée! Mais non ! rien ne peut mettre à sa roue un clou d'or.
L'espoir pousse le char sur sa pente embaumée; Le désir, nous appelle, et l'âme ajoute encor La volupté d'aimer au bonheur d'être aimée. Qii'est-ce que recevoir? Donner est bien plus doux! Et l'on donne sa vie et son cœur à genoux.
Car pour l'adolescent et surtout pour la femme, Si ce n'est pour aimer, à quoi bon voir le jour? Et cet ardent foyer que l'on appelle une âme, De quoi donc vivrait-il s'il ne vit pas d'amour? L'amour est l'air brûlant qui seul nourrit sa flamme. Hélas I le monde est plein de ces cœurs endurcis Qjai ne sont plus que cendre et que tisons noircis.
Aimons donc I aimons donc ! La vie est un vain rêve,
Un éclair qui tressaille à l'horizon sans bruit.
Avant que ce moment rapide ne s'achève.
Comme l'étoile d'or qui précède la nuit,
Ah i que sur notre ciel l'amour au moins se lève.
Et projette un instant ses mourantes clartés
Sur le sombre néant de nos jours agités !
Voilà ce qu'Aïna pense, et l'enfant se livre Aux rêves enchantés de son cœur innocent.
Elle aime! elle aime enfui! Ce doux penser l'enivre. Aux suaves rayons de cet amour naissant, Dans un autre univers elle se sent revivre; Tout se peuple et s'anime, et son cœur ingénu S'ouvre aux félicités d'un bonheur inconnu.
Longtemps de cet Éden savourant les prémices, Elle en put respirer le jeune enchantement. Soudain le vent troubla cette mer de délices ; Une idée, un éclair la fit en un moment Tomber du haut du ciel au fond des précipices : Il est loin! Ah! pourquoi l'ai-je laissé partir? duand pourrai-je revoir le pâle et doux martyr?
Elle connut alors les cruelles morsures
Que l'inquiet désir inflige aux amoureux,
Et le venin qu'y laisse avec ses mains impures
L'amère incertitude ou le soupçon fiévreux.
Elle sentit son cœur grandir sous ces blessures.
Et, malgré sa pâleur, regarda fièrement
Cet amour qui faisait sa joie et son tourment.
Ainsi de la langueur, de la douce paresse. Et du vide où tombait sa vie au jour le jour,
Elle passe en une heure au trouble, à la tendresse, Aux désirs, aux bonheurs, aux tourments de l'amour ! L'enfant devient enfin femme; et dans cette ivresse Son âme se déploie après un long sommeil. Comme une fleur qui s'ouvre aux rayons du soleil.
« Ma sœur, dit Ghuzelli rompant ce long silence, Levons-nous et rentrons. Il est bientôt midi. Malgré ces frais rameaux que la brise balance, Le soleil va percer le feuillage attiédi Et nous brûler les yeux des regards qu'il nous lance. » Et les deux jeunes sœurs, se tenant par la main, Du harem à pas lents reprirent le chemin.
PETITS POliMES
T'I^OISIÉaCE CH^'K.T
O lendemain du jour, du premier jour qu'on aime!
O frais enchantement de l'heure du réveil,
Où l'âme ouvre les yeux avant le corps lui-même,
Et vous dit à travers les voiles du sommeil :
« Non, ce n'est pas un rêve, ô volupté suprême I
Un autre vit par toi, comme tu vis pour lui,
Et ton cœur enivré bat dans le sein d'autruil »
Et l'âme d'un seul trait tout à coup se rappelle L'extase de la veille, et le trouble, et l'aveu. Puis l'ardent souvenir évoque devant elle, Comme un magicien dans un cercle de feu, Tous les enchantements de cette heure si belle. Ainsi l'ange d'hier passe à celui du jour Cette coupe enchantée où nous buvons l'amour.
Aïna ressentit cette extase divine
En ouvrant sa paupière aux premiers feux du jour.
Tout son être est changé; son œil noir s'illumine
D'un humide rayon d'espérance et d'amour.
Le sang monte à sa joue en teinte purpurine,
Comme on voit le soleil dans le fond du ciel bleu
De ses derniers rayons rougir l'Olympe en feu.
Elle se lève et marche; elle se sent des ailes; Ses pieds impatients ne touchent plus le sol. On dirait un oiseau dont les plumes nouvelles Vont bientôt dans l'azur tenter leur premier vol, Tant l'ame a soulevé ses entraves mortelles ! — Soudain, au pied du mur, le long des quais déserts. Elle entend une voix s'élever dans les airs.
C'est Djérid! Aux accents de cette voix connue, Aïna d'un seul bond vole au balcon vitré Qui s'avance en tourelle et domine la rue. C'est là qu'assise au frais, l'odalisque à son gré Peut voir par le treillis sans crainte d'être vue. Aïna palpitante y plonge aussitôt l'œil. Et reconnaît l'aveugle à deux pas, près du seuil.
ÎI^ PEtlTSPoàl.IES
Ses regards... non, ses yeux étaient levés vers elle. Soit prodige ou hasard, ou sûr pressentiment, Il semblait contempler fixement la tourelle Et voir sous le treillis le visage charmant Qiii posait sur son front un regard si fidèle; Et tous les deux ainsi restèrent jusqu'au soir A s'enivrer le cœur d'un rêve sans espoir.
La nuit vint, mais la nuit sans sommeil et sans rêve, Où l'insomnie en feu, qui vous brûle le sang, Promène sous vos yeux, sans repos et sans trêve, D'un désir effréné le spectre éblouissant. Inquiète, oppressée, Aïna se relève Et descend au jardin, pour baigner dans la nuit Son front pâle et brûlant qu'un long trouble poursuit.
C'était une nuit sombre et de vapeurs mêlée; Des nuages couvraient le front de Phingari; A peine un astre ou deux à la voûte étoilée ; Bulbul chantait au loin sur un rosier fleuri. La nature dormait dans sa beauté voilée. Et l'air tiède, chargé d'une molle langueur, Enivrait de désirs et les sens et le cœur.
l'eLKOVAN 11$
« Ah ! se disait tout b;is Aïna qui soupire, En marchant à pas lents sous les mûriers en fleur, Ah ! pourquoi ces parfums, cette nuit, ce zéphire, Et cet oiseau plaintif qui chante sa douleur, N'ont-ils rien qu'une chose, une seule à me dire? Ah 1 pourquoi donc la nuit, encor plus que le jour, L'air, la terre et le ciel, tout parle-t-il d'amour?
« Qii'il serait doux d'errer ainsi quand tout est sombre. Mais non plus seule, au bras d'un mortel adoré 1 De regarder tous deux les étoiles sans nombre, Et de sentir son cœur sur un cœur enivré! Hélas! Djérid! ta vie est condamnée à l'ombre. Que t'importent le jour et les astres des cieux? Une éternelle nuit presse à jamais tes yeux !
« Si le sort écoutait mon ardente prière. C'est moi qui conduirais tes pas sur ton chemin. Je serais, ô Djérid! ton guide et ta paupière; Tu marcherais toujours à l'ombre de ma main ; Tu verrais par mes yeux ; et la nature entière Passerait par mon cœur pour arriver au tien, Et te ferait bénir ton fidèle gardien.
Il6 PETITS POÈMES
« due fais-tu maintenant? Ta pensée inquiète Te tient-elle éveillé comme moi dans la nuit? Ahl puisses-tu trouver au fond de ta retraite L'oubli, non! le repos, le repos qui me fuitl Mais a-t-il même un toit pour abriter sa tète? Hélas 1 peut-être il dort sous les murs du jardin. Où je l'ai vu s'asseoir et chanter ce matin ! »
Il serait là, tout près ! — Cette seule pensée L'épouvante et redouble à la fois ses désirs. Elle veut s'éloigner; sa poitrine oppressée Se soulève et retient à peine ses soupirs. Soudain le massif s'ouvre ; une forme élancée Paraît, vole et s'incline, et ses yeux effrayés Reconnaissent Djérid à genoux à ses pieds.
« Oui, murmure Djérid, c'est moi, c'est ton esclave ! Jette un cri, les bourreaux seront les bienvenus ! Va, quel que soit l'excès des tourments, je les brave, Puisque j'ai pu baiser un instant tes pieds nus! » Elle ne répond pas ; son corps chaste et suave S'affaisse lentement comme un lis incliné Et tombe entre les bras de Djérid prosterné.
Lorsque Aïna rouvrit à la nuit sa paupière,
Djérid tenait sa tête appuyée à son sein.
Le gazon leur servait de couche printanière.
A deux pas, un jet d'eau chantait dans son bassin ;
Et sous les longs rameaux de la verte clairière
Les étoiles du ciel, qu'on voyait par moments.
Semaient leur nid caché de pâles diamants.
Elle resta longtemps immobile en silence; Elle sentit sur elle un long frisson courir. Tout son être fléchit sous un bonheur immense, Si profond et si doux qu'elle eût aimé mourir. Cet instant contenait des siècles d'existence ; Et, sans changer de pose, elle ferma les yeux Pour le revoir en elle et le savourer mieux.
Mais Djérid doucement lui releva la tête
Et lui dit, en posant un baiser sur son front :
« O mon âme ! ouvre encor tes yeux où se reflète
Comme en un clair miroir ton cœur tendre et profond :
Parle aussi, mon ivresse en sera plus complète. «
Alors, ouvrant sur lui ses grands yeux languissants.
Elle lui fit tout bas entendre ces accents :
Il8 PETITS POÈMES
« Ah ! n'est-ce pas un rêve? Est-ce bien toi. toi-même? Djérid ! à mon amour le ciel t'a-t-il rendu? Ah! tu sais, n'est-ce pas? tu sens combien je t'aime! Comme je t'ai longtemps et sans cesse attendu ! Mais comment, par quel charme ou par quel stratagème, As-tu pu pénétrer en secret dans ces lieux? L'amour en te guidant t'a donc ouvert les yeux?
— Oui, l'amour m'a guidé vers toi, douce recluse, En m'aidant à franchir les murs de ce jardin. C'est lui qui, m'inspirant l'art d'une longue ruse. Au volontaire aveugle a frayé le chemin. Pour ta pitié surprise ai-je besoin d'excuse? » Et l'enfant lui jetant au cou ses petits bras. Ils restèrent longtemps à se parler tout bas.
Bientôt à l'Orient une lueur d'opale
Nuança l'iiorizon à demi transparL-nt.
La uLiit parut veiscr une teinte phis paie
Sur les arbres touffus de l'asile odorant
Q.ui dérobait aux yeux la couche nuptiale.
Mais, plongés tous les deux dans leur doux entretien.
Ils oubliaient le monde et ne remarquaient rien.
L ELKOVA» tl9
Levez-vous! levez-vous! Le long cri de l'orfraie Jette aux vents de la nuit un présage de mort. Ne savez-vous donc pas qu'ici-bas tout se paie, Qu'il faut tenir en main les rênes de son sort, Que le char du bonheur verse si l'on n'enraie. Et que jamais les dieux n'ont permis sous le ciel Que l'homme fût heureux et l'amour éternel?
Ah! pauvres insensés! quoi! leur tendre jeunesse, Leur trouble, leur attente et leur longue douleur, Leur beauté, leur naïve et touchante tendresse. Cet amour dont ils n'ont respiré que la fleur, Et cette seule nuit de bonheur et d'ivresse. Quoi! rien ne pourra donc attendrir le destin? Quoi! leur félicité touche-t-elle à sa fin?
Sur sa couche de fleurs Aïna la première
Secoua la torpeur de cet enivrement.
« Djérid, dit-elle enfin, soulève ta paupière !
Une lueur blanchit le bord du firmament;
Serait-ce déjà l'aube et sa pâle lumière?
— Non, répondait Djérid, non; c'est à l'horizon
La lune qui descend et bleuit le gazon. »
Elle disait encor : « Mon oreille inquiète
Vient d'entendre le sable et frémir et crier.
Un bruit sourd a troublé l'air dans la nuit muette,
Comme le poids d'un pas qui presse le gravier
Et le son étouffé d'une marche discrète.
— Non, répondait Djérid; c'est quelque fruit trop lourd Q.ui tombe dans l'allée et qui fait ce bruit sourd. »
Elle disait encor : « Je viens de voir dans l'ombre Les rameaux de cet if s'écarter en tremblant. Soyons prudents, Djérid, nos périls sont sans nombre; Peut-être est-ce l'eunuque au sommeil vigilant Qui nous cherche et sur nous jetait un regard sombre.
— Non, répondait Djérid; c'est quelque oiseau furtif Dont le vol a ployé les branches de cet if. »
Elle disait enfin : « Dans le fond de l'allée J'ai vu glisser au loin de rapides flambeaux Dont on dissimulait la lumière voilée... Peut-être est-ce Ghalib, suivi de ses bourreaux, Qui vient punir ici notre amour décelée? — Non, répondait Djérid, tu te trompes encor; Ce sont les feux errants des lucioles d'or. »
Il ajoutait : « Pourquoi dans cette nuit si brève M'envier les instants d'un bonheur aussi doux? Pourquoi par ces terreurs effaroucher ce rêve Dont le Prophète au ciel devrait être jaloux? Laisse-moi savourer ces délices sans trêve I Qui sait ce que les jours apportent avec eux? Nous sera-t-il permis encore d'être heureux? »
Jamais! — Il achevait ces derniers mots à peine, Q.u'Aïîia pousse un cri terrible. — On fond sur eux. Djérid comme un lion s'élance et se démène, Mais dix bras ont dompté ses deux bras vigoureux. Il tombe, il faut céder; la résistance est vaine. Terrassé, tout meurtri, l'Arnaute est garrotté; Ht la pâle Aïna sanglote à son côté.
Bientôt Ghalib paraît : « Approchez la lumière, Dit le vieillard, je veux voir les audacieux. » On apporte un flambeau sous l'ardente paupière De Djérid, mais le feu qui jaillit de ses yeux Détruit le long effet de sa ruse première. Et Ghalib : « Puisqu'il fit l'aveugle, qu'il le soit ! 11 pourra désormais le jouer à bon droit. »
ii2 PETITS POÈMES
11 dit; un nègre vient qui d'une main cruelle Sur les yeux du captif promène un fer brûlant : « Tu ne lèveras plus, dit Ghalib, ta prunelle Sur celle qui reçut ton regard insolent. Invente maintenant quelque ruse nouvelle! » Djérid ne répond rien; brisé par tant d'efforts, Il chancelle. — « A présent qu'on le jette dehors ! »
On l'emporte. Aïna tord ses mains et se pâme. Ah ! quelque châtiment que lui garde le sort, La douleur n'aura plus de place dans son âme ! N'a-t-elle pas déjà souffert plus que la mort? Le vieillard regarda quelques instants sa femme; Puis, la poussant du pied, avec un rire amer. Il dit : « Jetez ceci dans un sac à la mer. »
Lorsque Djérid reprit ses sens, avec la vie Il sentit bouillonner dans son sein déchiré Toutes les passions d'une ardente furie. Ce n'est pas son destin, le tourment enduré, Ni même à ses deux yeux la lumière ravie. Qui torturent son cœur et causent ce transport; C'est ta seule pensée, Aïna, c'est ton sort !
Bientôt, au pied du mur qui longe le rivage,
Il entendit s'ouvrir la porte du jardin :
« Viens, les quais sont déserts ! » dit une voix sauvage.
Un esclave parut portant un sac de lin.
« Djérid, tu peux chanter à présent ton veuvage ! »
Dit encore la voix; et soudain dans les flots
Un bruit sourd retentit, mêlé de longs sanglots.
Glacé d'horreur, Djérid prêtait l'oreille encore;
Un silence profond suivit l'horrible bruit.
11 comprend qu'Aïna l'attend sous le Bosphore;
Il s'élance, et, tendant ses deux bras dans la nuit,
Il marche vers la mer; soudain un vol sonore
Frémit à son oreille et l'arrête en chemin :
II sent un eikovan se poser sur sa main.
« Ah 1 c'est toi, n'est-ce pas? c'est toi, ma douce amie. Dit l'aveugle en pressant sur lui l'oiseau des mers; C'est toi qui viens vers moi! C'est ton ânic bénie Qiii veut me consoler de mes cliagrins amers. Viens sur mon cœur! Pour toi je soufïrirai la vie! » Il dit, baise l'oiseau, pleure, et bientôt sans bruit Le long des flots déserts disparait dans la nuit.
E'PILOGUE
O Bospliore! il est doux sur tes rives fleuries,
A l'ombre d'un platane aux longs rameaux mouvants.
Devant ton horizon tout peuplé de féeries,
De suivre du regard le vol des elkovans
En se laissant bercer de vagues rêveries.
Le flot passe entraînant la pensée et les yeux;
Et les flots et les jours glissent silencieux.
La vie est, sur ces bords, pour l'âme languissante Comme un rêve sans fin que l'on fait éveillé. Devant cette splendeur de ciel éblouissante. Ces flots et ces palais, l'œil reste émerveillé. Mais l'esprit cherche l'art et la pensée absente. Et, rossignol captif dans une cage d'or. Pleure son ciel natal, l'air libre et sou essor.
Il ne faut plus rêver! il faut penser, et vivre En laissant sur la terre un sillon mieux rempli 1 Il faut aimer la gloire et les cœurs qu'elle enivre, Arracher un lambeau de ses jours à l'oubli, Faire vibrer son cœur comme un clairon de cuivre Et, lévite fervent du culte épars du beau. Se faire encore aimer par delà le tombeau.
O Muse ! il faut surtout vous aimer sans mélange !
Vous qui séchez nos pleurs de vos ailes de feu,
Qui nous faites planer au-dessus de la fange
Et soulever le bord de la robe de Dieu ;
Déesse d'autrefois devenue un archange.
Vous dont la douce voix guida mes premiers pas,
Au milieu du chemin ne m'abandonnez pas 1
Jusqu'au jour où ma vie achèvera sa trame.
Laissez-moi le bonheur, à vos lointains accords,
D'essayer de saisir les rêves de mon ame
Et, suivant vos leçons, de leur donner un corps,
Impalpable tissu de musique et de flamme,
Et, comme ces dieux grecs taillés dans le Paros,
Arraché pour jamais aux flancs noirs du chaos.
Alil créer! volupté divine, doLix mystère,
Où l'âme se dédouble, à l'image de Dieu,
Et, tirant de son sein un monde solitaire,
Le fait vivre un instant sous ses baisers de feu !
Pure maternité, délire, amour austère.
Rêve ardent des grands coeurs, des héros de l'esprit,
Qiii veulent se survivre alors que tout périt !
Comme un pécheur voguant sur une mer profonde
Le poète qui passe un instant sous le ciel
Peut trouver une perle ou rencontrer un monde
Sur le double océan du rêve et du réel.
Mais pour un que le sort trop avare seconde.
Combien d'explorateurs, par les vents retenus,
Du voyage lointain ne sont pas revenus!
Qj.rimporte ! il fiut tenter. Il suffit à la lyre
D'.ivoir la fibre émue où la vie a passé.
Que font les vains récits d'un mensonger délire?
Ils glissent sur nos cœurs comme un songe efiacé.
Hélas! tout est réel dans ce qu'on vient de lire.
Le destin d'Aïna fut tel qu'il est conté;
Et Djérid a vécu, soufl'ert, aimé, chanté.
due dis-je'? II vit, il souffre, il aime, il chante encore. Si jamais votre instinct ou quelque heureux hasard Vous mène, ô voyageur! aux rives du Bosphore, A Batché-Capouci, vous verrez un vieillard Assis au pied d'un mur que le soleil colore. C'est un chanteur aveugle, et, comme un talisman, Sur son épaule droite il porte un elkovan.
Et c'est lui, c'est Djérid! non plus ce jeune Arnaute, Le plus beau des rameurs au bras souple et nerveux. Non! Les vents de la nuit dont il est toujours l'hôte, L'âge et les longs chagrins ont blanchi ses cheveux Et sous leurs doigts glacés courbé sa taille haute. Pourtant sa. tamboura résonne sous sa main Et sa voix charme encor les passants du chemin.
Parfois, en achevant sa lente ritournelle, Le vieillard tout ému pleure sans y songer; Alors son elkovan, comme un ami fidèle Qui voit une douleur qu'il voudrait soulager, Jette un cri de détresse, ouvre à demi son aile, Se penche, et boit sans bruit les pleurs silencieux Qui tombent lentement de ses longs cils sans yeux.