LIVRE PREMIER
Et tournant un fuseau de ses doigts amaigris. A mon aspect, quittant sa tâche familière, Elle-même m'ouvrit la porte hospitalière, Et, me baisant au front, elle me fit asseoir Sur l'unique fauteuil du modeste parloir. Franz Heller, nous payant d'une excuse frivole, Partit; sa mère alors prit ainsi la parole :
« Vous n'êtes plus l'enfant d'autrefois; le malheur Dès l'aurore a mûri votre âme dans sa fleur; Vous voilà devenue une femme avant l'âge. La vérité peut donc vous parler son langage, Et vous montrer la vie, hélas ! telle qu'elle est. Rosette, votre amie, et votre sœur de lait, A failli grandement. Des filles du village Elle fut la plus belle et longtemps la plus sage. Mais l'orgueil l'a perdue : elle aspirait trop haut. Sa faute à tous les yeux va paraître bientôt. Elle doit avant peu mettre un enfant au monde. Et voilà d'où lui vient son angoisse profonde. Elle vous craint surtout, paraît-il. Cet aveu Met son âme à la gêne et tout son corps en feu. Allez la voir ! Ici toute pudeur est vaine ; Et délivrez d'un mot cette pauvre âme en peine. »
C'est ainsi que parla la noble femme eu deuil. Et la ferme bientôt me revit à son seuil. J'entrai ; je me penchai sur la pauvre fiévreuse, En lui disant tout bas : « Rosette, sois heureuse I
20 FRAXCIXE
Ne t'inquiète plus. Il sera notre enfant. Chut! Ne me réponds pas; le docteur le défend. Le cher petit aura deux mères tout ensemble, Et je l'aimerai bien, pourvu qu'il te ressemble. Allons, repose en paix et laissons faire à Dieu; Tout s'arrangera bien : adieu, chérie, adieu ! «
Je partis sur ces mots qui calmaient son délire, Et je vis sur sa lèvre éclore un doux sourire.
lAvril.
Je me suis réveillée au milieu de la nuit. Revêtant au hasard un long peignoir, sans bruit, Je m'accoudai rêveuse au bord de la fenêtre. La nuit était profonde et le jour loin de naître ; Et dans cet infini tout noir plongeant mes yeux, J'ai laissé s'envoler mon âme sous les cieux. La nuit trouble nos sens et les livre aux fantômes: On respire dans l'air de plus subtils arômes ; L'oreille entend au loin de célestes accords; L'œil voit l'ombre s'ouvrir ; le rêve prend un corps. . On dirait que partout, au ciel et sur la terre, La nuit prête son voile à quelque grand mystère, Et qu'un enfantement douloureux et sacré Va nous donner encor le sauveur espéré... La lune avait passé ; des millions d'étoiles.