TROUVE AU PIED DU PARTHEXON
v^UE tu sois turque ou vénitienne, Tu fus des bourreaux de jadis, O bombe ! Ottomane ou chrétienne.
Peu m'importe! Je te maudis!
Sais-tu l'irréparable crime Que tu commis en te brisant Contre l'œuvre la plus sublime Que l'homme fit jusqu'à présent?
Peut-être est-ce par jalousie Que tu péchas, ô vil métal!
Le marbre, c'est la poésie ; Le fer n'est qu'un outil brutal.
Tu détruis, et le marbre crée.
Du Pentélique ou de Paros Il sort, œuvre à jamais sacrée, Colonne, temple, Dieu, héros.
Toi, tu ne connais que la guerre, La mort est ton seul élément; Ton métier est triste et vulgaire Et tu le fais aveuglément.
N'est-ce donc pas assez, trop même.
Pour toi de tuer les humains.
Sans mutiler l'œuvre suprême.
Le pur chef-d'œuvre de leurs mains ?
Quand on te lança dans le vide Contre ce temple radieux, Qui sait? ô bombe déicide!
Peut-être as-tu blessé des dieux.
En vain dans une herbe fleurie Tu cachais tes débris sans nom.
Je t'emporte dans ma patrie Pour t'y parler du Parthénon.
Je t'arrache, ruine informe,
A tous ces glorieux débris :
Il ne faut pas qu'un bourreau dorme
Près des martyrs qu'il a meurtris.
Assez de tes sœurs meurtrières Gisent sous ces temples brisés, Mêlant leurs impures poussières Aux beaux marbres divinisés.
De même qu'au soir des batailles, Côte à côte on ensevelit Tous les morts qui, sans funérailles.
Vainqueurs ou vaincus, n'ont qu'un lit,
Ainsi, bombes dévastatrices, Fûts de colonne au teint vermeil.
Vous portez mêmes cicatrices, Vous dormez le même sommeil.
Vous n'êtes plus que des ruines Eparses sur le même sol.
Les uns sous leurs formes divines, Les autres sans flamme et sans vol.
^Lais que tu sois turque ou chrétienne, C'est toi qui fis le mal jadis, Bombe ottomane ou vénitienne.
Je t'emporte et je te maudis!
SITX LES TE-l^TES T)E L'^iC%OTOLE
^UR les pentes de l'Acropole Ce matin j'ai longtemps erré, Tâchant d'ouvrir mon cœur serré Au beau qui charme et qui console.
Le Parthénon trônait dans l'air; Les colonnes des Propylées Dressaient leurs lignes mutilées Sur le fond du ciel vaste et clair.
Au loin, derrière Salamine, Sur la mer au miroir dormant, Je cherchais des yeux vaguement Les îles qu'on voit ou devine.
Et je pensais : Oui, cette mer Cette Acropole, ces statues, De gloire à jamais sont vêtues, Mais mon cœur est-il moins amer?
N'est-ce pas dans cet instant même Qu'à l'Occident, là-bas, là-bas.
Un époux la prend dans ses bras Et que je perds celle que j'aime?
Et j'allai m'asseoir au soleil Sous le temple de la Victoire, Q.ui plane comme un promontoire Sur cet horizon sans pareil.
D'où me viens-tu, larme timide Qui trembles au bord de mes cils' Est-ce ennui des lointains exils, Vague désir, horreur du vide?
Est-ce la beauté de ces lieux?
Les grandeurs de cette ruine.
Ce soleil couchant sur Égine, Qui me mouillent ainsi les yeux?
Non, c'est cette amour insensée Dont je sens toujours l'aiguillon.
Quel Dieu de cette obsession Guérira jamais ma pensée ?
O" Minerve, ô chaste Athéné !
Raison divine qui fait vivre.
C'est toi que j'implore ; délivre Ce cœur trop longtemps enchaîné !
Rends-lui l'amour des grandes choses, La paix des sens et de l'esprit, L'art divin dont jeune il s'éprit Et tous les biens dont tu disposes.
Rends-moi cette mâle fierté D'un cœur sans haine et sans envie Q.ui voit tout de haut dans la vie, Rends-moi surtout la liberté !
Une voix passa dans la brise Elle disait : Vois à tes pieds Ce marbre même où tu t'assieds, X'apprend-il pas que tout se brise?
Qui sait? Il fut peut-être un dieu, Et le voilà dans la poussière.
Crois-moi, les pleurs de ta paupière Ne sont pas de mise en ce lieu.
Quelle durée est éternelle?
Tout périt, glorieux ou non.
Pour Jeter bas le Parthénon, Il a suffi d'une étincelle.
Pauvre créature d'un jour.
Si proche de ta dernière heure, Puisqu'il faut que tout change et meure, Que vient faire ici ton amour?
Ne le savais-tu pas toi-même?
Il était né sans avenir; Tôt ou tard il devait iinir.
Dis-lui donc un adieu suprême.
Il est mort. Choisis son tombeau.
L'Acropole est un cimetière Digne de lui. La terre entière Ne peut t'en offrir un plus beau.
Sous un de ces marbres sans nombre Qu'il dorme à jamais ignoré 1 Le Parthénon, témoin sacré.
Le couvrira de sa grande ombre.
Plur. tard, si tu peux revenir Dans ces lieux qui virent tes larmes, Ton cœur retrouvera des charmes A ce triste et doux souvenir.
De vos amours si poétiques Tu recueilleras les débris; Le temps aura doublé leur prix :
Il en aura fait des reliques.
Et ce Parthénon dévasté T'apprendra ce qu'une ruine Peut garder de grâce divine, De grandeur et de majesté.
Ljl FO'K.T^I'K.E
J\ Clarens, près du cimetière, D'où l'on voit le lac et ses bords, Une source au bassin de pierre Chante gaiement non loin des morts.
La fontaine, à l'ombre des arbres,
Ne tait jamais son bruit charmant ;
Les morts couchés sur leurs vains marbres
Dorment silencieusement.
Ici la mort ! Là-bas la vie !
Et chacune a sa mission :
L'eau s'oflFre à la lèvre ravie; La tombe ouvre son froid sillon.
Tout vit, tout renaît, rien ne passe, Et rien n'est éternel pourtant; Le lac un four perdra sa gnâce, Le glacier son dôme éclatant.
Autour de nous, tout est mystère :
L'homme s'agite et cherche en vain.
Il passe un instant sur la terre Sans rien savoir du plan divin...
Voyageur, bois à la fontaine, Pense aux morts et va ton chemin !
Quelle que soit ou fut ta peine, Comme eux tu dormiras demain.
E'H. T^XT^'^LT
r Aix des profondes eaux plus calmes que la mer, Paix du ciel qui paraît d'un plus limpide éther, Paix des soleils couchants qui colorent la nue, Paix qui vient de partout, vous gagne et s'insinue Jusqu'au fond de notre âme et la met d'unisson Avec ce radieux et tranquille horizon; Silence des vains bruits que font au sein des villes Les chars bruyants, les pas pressés, les cris serviles. Silence des grands monts dont les sombres sommets Depuis l'aube des jours sont muets à jamais, Silence du nuage errant qui glisse et passe En transformant toujours sa forme dans l'espace. Hymne muet des monts, du soleil et des eaux. Qui n'est interrompu que par des chants d'oiseaux.
Le murmure assoupi des plaintives fontaines Ou les joyeux appels de quelques voix lointaines, Contentement du cœur, isolement heureux, Qui met l'âme et les sens enfin d'accord entre eux, Soyez bénis! Je sais maintenant où vous êtes, Et quel accueil charmant vous faites aux poètes. — O solitude aimée ! ô lac tranquille et pur! O glaciers éternels se dressant dans l'azur! Quand donc pourrai-je encor, libre d'inquiétude, Retrouver près de vous les douceurs de l'étude, Le silence, et la paix, et ces moments heureux Qui te rendent si cher à mon cœur, ô Montreux?