‹ uvres de Édouard GrenierChapitre 19 sur 128 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

A son indififérence ou jouée ou naïve ; Je pars demain matin. Allons, quoi qu'il arrive, Sans doute nous n'aurons jamais à nous revoir. C'est aussi bien. — Adieu, irentil sauveur, bonsoir!

E» passant la Maloja.

Monts sublimes, granits, rocs perpendiculaires. D'où ruissellent sans lin des cascades d'eaux claires Qui charment le silence éternel de ces lieux, Vaste désert de pierre et de neige où les yeux Cherchent en vain des fleurs, des oiseaux et des arbres. Lits où dorment en paix les gemmes et les marbres. Pics que la foudre seule et l'aigle ont visités. Combien avez-vous vu de nos éternités?

Combien de ces sommets, à vos pieds, dans les plaines, Avez-vous vu passer de nos races humaines? Vous, les majestueux, les éternels, les forts. Que devez-vous penser de tous nos vains efforts, De tout ce qui s'agite en notre fourmilière De bassesse, de peur, de haine meurtrière. De vice au front d'airain, de parjures d'amour Qui doit durer un siècle et qui ne vit qu'un jour? Devant tant de laideur et tant d'hypocrisies, Vos âmes de dégoût doivent être saisies. Mais non ! Dieu vous a fait nos grands amphictyons. Vous planez au-dessus de nos convulsions.

De vos sièges de marbre, au milieu de la nue,

Où la neige blanchit votre tête chenue.

Les pieds au bord des lacs et le front dans les cieux,

Immobiles, sereins, froids et silencieux,

Vous nous jugez, et quand vous parlez à la terre,

Vous rendez vos arrêts par la voix du tonnerre.

Florence, octobre i8j8.

O Florence ! Florence ! ô beauté dont l'attrait S'accroît de jour en jour par un charme secret!

Je ne sais plus comment je vis : de fête en fête Un tourbillon joyeux m'emporte satisfaite. Légère, sans efforts, sans crainte, sans soucis, Je glisse sur la vie et ses flots radoucis. Comme un jeune elkovan des rives du Bosphore. Puis un monde nouveau sous mes yeux vient d'éclore L'art! le rêve idéal des plus nobles esprits, Se révélant enfin à mes regards surpris Et versant ses trésors dans mon âme élargie. M'inonde des rayons de sa triple magie. Toiles, fresques, palais, marbres au pur contour, Comment ai- je vécu sans vous jusqu'à ce jour? Que de bonheurs nouveaux dans ma vie amusée! Tout me ravit : Florence entière est un musée. On ne peut s'égarer dans la ville, au hasard,

Sans voir quelque vestige ignoré du grand art;

Partout quelque beauté tout à coup apparue

"Vous sourit en passant au détour de la rue.

Peuple heureux, qui vivait familièrement

Avec le grand, le beau, comme en son élément.

Et partout en laissait l'ineffaçable trace

Pour servir de leçons à notre faible race !

J'en profite ; je vais à l'école à Pitti ;

Tous les matins, avec cette même Gritty,

J'y cours; ou, variant mon temps et mes délices.

J'erre dévotement aux salles des Offices.

O Raphaël, André, Corrège, Léonard,

Michel- Ange ! vous tous, les maîtres du grand art,

Vous qui m'avez ouvert les deux portes du temple.

Sous ces lambris sacrés lorsque je vous contemple.

Il me prend un frisson presque religieux;

L'horizon s'élargit; j'entrevois d'autres cieux.

D'un culte aimable et doux intelligents apôtres.

Mon âme s'agrandit pour recevoir les vôtres.

Venez rendre à mon cœur les espoirs infinis !

Vous l'avez déjà fait. ^L'lîtres, soyez bénis !

'Hjovembre i8jS.

Et puis, ce peuple est doux et bon. Dans cette ville Où toutes les horreurs de la guerre civile. L'ambition, la ruse et la férocité

Naguère ensanglantaient chaque jour la cité, Ce n'est plus maintenant que paix, jeux, rire et joie, Où le bonheur de vivre en riant se déploie, Et la facile humeur d'un peuple heureux, sans fiel, Doux comme son air pur, sa lumière et son ciel. Chacun vit sur son seuil ; partout la vie abonde. Sur les ponts, les marchés, artisans, gens du monde, Se pressent au soleil, mais sans hâter le pas : La rue est le salon des gens qui n'en ont pas. Mais c'est le soir qu'il faut voir Florence aux Cascines. Lorsque l'Angélus tinte aux églises voisines. Tout le monde se masse en haie au bord des quais. Pour voir passer landaus, équipages coquets, Carettines volant, légères comme liège.

Ou bien l'Américain qui, du haut de son siège. Grave, immobile, armé d'irréprochables gants. Mène en char de l'Etat dix-huit chevaux fringants. Sous les arbres couverts de lierre on évolue; D'une voiture à l'autre on parle, on se salue. On se jette des fleurs; on s'arrête au rond-point. Alors les cavaliers, leur chapeau noir au poing, S'approchent galamment de l'équipage; on cause; On rit; plus d'une joue en fleur devient plus rose; On se donne tout haut rendez-vous pour le soir : Au théâtre ou chez soi ne peut-on se revoir? L'air commence à fraîchir : le serein tombe ; l'heure Presse et rappelle; il faut regagner sa demeure; On se quitte; on se dit adieu... pour un moment. Et voilà ce qui fait ce séjour si charmant.

Si je parlais enfin de mes chères hôtesses !

Il n'est attentions, soins et délicatesses

Dont on ne m'ait comblée, et dès le premier jour.

J'ai dû me partager en deux pour ce séjour,

Entre Olga la princesse et Véra la marquise.

Chacune prétendait m'avoir toute à sa guise.

Au détriment de l'autre. Enfin l'on s'arrangea

Par un accord boiteux, et l'on me partagea

(Comme fit Salomon dans sa haute sagesse) :

Un mois chez la marquise, un mois chez la princesse.

Le sort a désigné la marquise en premier.

Le bonheur m'attendait près d'elle, à son foyer. Elle a l'esprit si noble, et son àme est si franche ! Jean-Paul dit quelque part que notre àme naît blanche. Mais que le monde vient en ternir la fraîcheur; Celle de la marquise a toute sa blancheur; C'est encore une enfant à trente ans. Sa personne Porte en tout le cachet de la grâce mignonne. Son esprit, vif, ailé, pour un rien prend l'essor. Mais ce qui charme encor le plus, c'est son cœur d'or. Nature exquise et rare, aimante, aimable et vraie, Gaie, et pourtant mourant d'une incurable plaie, Q.ue le monde léger aux propos persifleurs Ke doit pas soupçonner : un tombeau sous des fleurs. C'est un chagrin d'amour qu'en riant elle cache. L'hermine a moins d'ardeur à dérober sa tache. Chère marquise! hélas! qui donc a mérité

Mieux qu'elle un peu de paix et de félicité?

Avec mon autre amie elle forme un contraste Saisissant : la princesse a l'esprit bien moins vaste Mais il est cultivé, froid, brillant, affiné. Et dur comme un poignard d'acier damasquiné. Le cœur ne paraît pas jouer le premier rôle Chez elle; son aimant regarde un autre pôle. Homme, l'ambition en eût fait Richelieu; Femme, elle veut régner; son caprice est son dieu Et tout doit se plier devant sa fantaisie. Grande, belle, et toujours pleine de poésie. De charmes renaissants, d'attraits toujours divers, Il lui faut à ses pieds voir tomber l'univers. Malheur à qui se met entre elle et son caprice ! Je crois qu'au fond l'orgueil est sa force motrice. Je plaindrais fort l'amant qui voudrait la trahir. Peut-être ce qu'elle aime, au fond, c'est de haïr. Un naturel de proie et de lutte, où la vie N'a de valeur qu'au prix d'une haine assouvie. O ma belle guerrière ! eût dit ce pauvre noir D'Othello, s'il l'eût vue en gondole un beau soir; Mais c'est elle, bien sûr, qui, farouche et sans aide, Sur le moindre soupçon, l'eût étouffé tout raide. Un monstre ! direz-vous. — Cn beau monstre en tout ca A qui, même en amie, on ne résiste pas. Elle est Russe et Véra Florentine.

A leur aise!

Moi, je suis plébéienne, étrangère et Française; Et ce n'est pas sans charme, à ce qu'il semble, ici ; Car je ne chôme pas de galants, Dieu merci! Aux Cascines, au bal, au concert, au théâtre. Près de nous papillonne un publie idolâtre. Partout on nous entoure, et je prends bravement Ma part de ces douceurs. Dans ce trio charmant Je ne suis qu'un bluet près de ces fleurs superbes. Mais n'est-il pas des gens qui préfèrent les herbes Aux lis, et même encore aux roses? Braves gens! C'est bien d'avoir son goût, et mieux d'être indulgents.

'K.ovenihre iSjS.

Oui, je danse, je valse, et sans que je tressaille,

La main de mon danseur peut me serrer la taille.

Je n'y fais même plus la moindre attention;

Et je ris maintenant de mon émotion.

Quand mon jeune sauveur de la verte Engadine,

Légère, m'emporta sur sa mâle poitrine.

J'y suis faite à présent. On s'accoutume à tout.

Suis-je heureuse? Oh ! sans doute, et pourtant le dégoût Me saisit quelquefois de toutes ces ivresses; Et, fuyant tout à coup le monde et ses caresses, Je vais m'agenouiller à l'ombre, dans un coin De Santa-Maria del Fior. Là, sans témoin.

50 FRANCIXE

Mon âme, comme l'eau qui déborde du vase, Se fond dans la prière et se perd dans l'extase ; Mais mon voile mouillé, quand je quitte ces lieux, Me dit combien de pleurs sont tombés de mes yeux.

D'autres fois, m'échappant quand le soleil décline. De San-Miniato je gravis la colline.

Arrivée au sommet je respire et m'assieds. Florence et tout le val d'Arno sont à mes pieds : Le fleuve lentement traîne ses eaux jaunâtres; Et campaniles, tours, clochers, dômes, théâtres, Fiésole dans le fond, baignés d'un rayon d'or, Peuplent tout l'horizon d'un merveilleux décor. Quelle ville ! Si grande ensemble et si petite ! Elle remplit l'histoire, et là, qu'elle est réduite ! Athène était encor plus étroite, en tout cas. Et pourtant quelle place elle tient ici-bas ! Thèbe et Memphis sans doute occupaient plus d'espace : Mais l'esprit seul est grand et seul laisse une trace. O Florence ! ton nom vit pour l'éternité. Ta gloire fut jadis l'art et la liberté ; Maintenant tu t'endors du sommeil de l'attente. Mais ton linceul est fait d'une pourpre éclatante, Et la Muse, évoquant tes gloires tour à tour. Veille avec la Beauté sur ton repos d'un jour.

Décembre iSj8.

Je deviens paresseuse et le monde m'entraîne ; Car voilà bien des jours et plus d'une semaine Que je n'ai pas rouvert ce cahier. Cependant C'est mon meilleur ami, mon plus sur confident. J'en ai fait le boudoir intime de mon âme, Où j'ose être moi-même, être tout à fait femme. Où je puis sans péril me mettre en négligé, Dire ce qui me manque et compter ce que j'ai, Ouvrir à Dieu mon cœur en toute confiance Et faire un examen complet de conscience. Gritty n'est que mon ombre et fait corps avec moi ; Je ne pourrais donc pas lui donner cet emploi. Les autres, la princesse et surtout la marquise, M'accablent d'amitiés sous une forme exquise; Mais l'éducation, l'esprit, les mœurs, je crois. Mettent trop de barrière au fond entre nous trois. D'ailleurs à qui montrer son âme toute vive? Les femmes sont toujours un peu sur le qui-vive. Les hommes en cela paraissent plus heureux : Ils sont meilleurs amis et plus amis entre eux. Ils sont moins méfiants, plus ouverts, ce me semble. Mettent plus de largeur au nœud qui les rassemble, Et ne calculent pas d'avance qu'un beau jour L'ami peut devenir un rival en amour.

Mais la femme ! oh ! qu'ici j'ai fait d'expériences !

Que j'ai vu déchirer de traités d'alliances!

Ici, j'ai plus appris, certes, depuis un mois,

Que dans tous mes vingt ans, mes longs jours d'autrefois

Ah ! ce monde qu'on croit si vain et si frivole

(Et qui l'est tant !) au fond est la meilleure école.

C'est l'ample comédie aux cent actes divers

Dont parle La Fontaine, où, cachant ses travers,

Ses vices, ses laideurs, chacun fait son visage.

Se moque du voisin et croit seul être sage.

Etrange bal masqué ! Mais que de désespoir

Le masque mal fixé parfois laisse entrevoir !

Ticccmhie iSyS.

Savez-vous qui j'ai vu ce matin? Je vous donne

En cent à deviner quelle est cette personne.

Vous renoncez? Eh bien! c'est mon discret sauveur

Du Morteratsch, qui fit demander la faveur

A la princesse, hier, de m'offrir ses hommages.

A vrai dire, mon cœur ne voit pas grands dommages

D'atteler à mon char ce nouveau soupirant.

Il est fort bien ; il a l'air timide et souffrant :

Une blessure dont il se guérit à peine

Non sans grâce a rendu sa démarche incertaine.

Il s'appelle Karol de Karolath. Son nom

Est connu, .même illustre en Pologne, dit-on.

Olga le connaissait déjà de longue date. Ce qui dans ce revoir me ravit et me flatte, C'est que le plus ému des deux ne fut pas moi. Colonel, un bon point pour cet aimable émoi 1 Et merci!

Janvier iSj^.

J'ai quitté Véra, non sans tristesse, Et depuis ce matin je suis chez la princesse ; ■Mon mois était fini. Je suis dans un palais Plein de tableaux, de fleurs, de tapis, de valets. De colonnes en marbre ou de stuc revêtues, De lambris somptueux et de blanches statues ; Luxe vraiment princier, de bon goût, de grand air. Cadre où, comme un portrait éblouissant et clair, La splendide beauté, la grâce orientale De la princesse Olga complaisamment s'étale. J'y suis bien ; on ne peut même être mieux vraiment. Pourtant j'ai du regret au simple appartement Que j'habitais auprès de Véra, ma chérie. Ici, j'ai moins d'air libre et moins de rêverie. Tout est plus froid, plus sec : c'est plus officiel. Mon œil attristé cherche un plus grand pan du ciel, Et mon cœur te regrette, ô liberté native! Mais chut! vite étouff'ons cette note plaintive. Olga m'aime : on me gâte ici comme là-bas;

54 FRAXCIN'E

Pourquoi donc demander aux gens ce qu'ils n'ont pas?

Tout le monde n'a pas l'esprit franc, le cœur tendre.

Acceptons le bonheur qu'Olga veut bien me tendre :

La liberté que donne un luxe souverain,

Vers les plaisirs bruyants la course à fond de train,

Le caprice fouettant les âmes remuées,

La vie au grand soleil, les pieds sur les nuées,

Ce faux bonheur des grands dans l'ostentation ;

Hélas! celui d'Olga... Suivons le tourbillon!

Janvier iSj^.

Le beau Karol, ainsi qu'on s'y pouvait attendre, Devient de jour en jour plus pressant et plus tendre. Je n'ai pas encor l'air de m'en apercevoir; Je me tiens assez bien et je fais mon devoir. D'un triple mur d'airain à ses yeux je m'entoure, Mais j'éprouve un bonheur qu'en secret je savoure A voir ce beau jeune homme, en son culte fervent. Se faire aux yeux de tous mon cavalier servant. Qu'il est doux (je le sens et je le dis sans honte) D'être l'idole aimée où ce pur encens monte. Le but inaccessible où tendent tous ces vœux, De se faire obéir sans dire : je le veux ! D'un geste d'abaisser des regards intrépides. En un mot de mener un homme à grandes guides ! Mais qu'il est bien plus doux encor de rencontrer

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