‹ uvres de Édouard GrenierChapitre 20 sur 128 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

L'ami sûr à qui rame enfin peut se montrer Dont l'esprit vous enchante et le cœur vous écoute, Et qui, pour alléger les ennuis de la route. Vous aime, et, partageant vos jours qu'il a charmés. Veut vivre à vos côtés près d'enfants bien-aimés !

Février iSj^.

Ce soir nous avons fui la route des Cascines,

Et préféré le grand boulevard des Collines.

En tète à tête avec Olga, nous devisions,

Au galop des chevaux, sous les derniers rayons.

Olga, bien qu'elle soit à Karol complaisante.

Aime à me taquiner, sourit et me plaisante

Sur ma conquête, et veut que, lui serrant le frein.

Je lui fasse sentir mon pouvoir souverain.

« Voyez-vous, mon enfant, disait-elle, les hommes

Ne prisent pas en nous ce que vraiment nous sommes :

Ils n'estiment surtout que l'effort dépensé,

Et ce qui fit souffrir leur orgueil insensé.

Ce n'est pas nous, c'est eux qu'ils aiment ; et la tête

Joue au fond le premier rôle dans leur conquête;

Le cœur ne vient qu'après, même au troisième rang.

Quand il vient. C'est l'orgueil, l'orgueil du conquérant,

Ce besoin de régner sur les femmes en maître,

Plus encor que la soif du plaisir, qui fait naître

Les grandes passions que nous voyons fleurir,

Et dont ces beaux messieurs disent qu'ils vont mourir. Chère innocente, allez, ce serait une faute De ne pas leur tenir la dragée un peu haute. Faisons-leur donc gagner très cher leurs éperons, Et sachons profiter du mal que nous ferons. Ainsi soit-il! Pardon de vous dire ces choses. C'est parce que je vois sur vos lèvres mi-closes Un aveu trop hâtif voltiger par moment, Que je vous crie ainsi casse-cou ! Votre amant, Francine, me paraît un coursier intrépide. Qu'il faut savoir dompter et bien tenir en bride. Sur\'eillez-le toujours avec un soin jaloux, Même comme amoureux, encor plus comme époux. »

Ce discours m'a jeté du froid au fond de l'âme. Comme on voit des grêlons tomber sur une flamme, Qui la font crépiter, sans l'éteindre d'ailleurs. Mon amour a reçu tous ces propos railleurs. Et les sarcasmes froids de la belle sceptique Sans trop d'émotion et sans nulle réplique. Pourtant je ferai bien, sans changer de façon. D'utiliser, le cas échéant, la leçon.

Quel ennui ! Quel malheur même I Vraiment Florence

Est le lieu favori des revenants; je pense

Qu'ils s'v donnent sans bruit à plaisir rcnJcz-vous

Car un moment ou l'autre ils y paraissent tous. Aujourd'hui, n'est-ce pas mon cousin qui se montre ! Je ne m'attendais guère à cette malencontre. Paul ici! Que vient-il y chercher? Mon mépris? Sans doute il l'aura lu dans mes regards surpris, Quand, riant de nous voir refaire connaissance, La princesse nous mit tous les deux en présence. Elle connaît donc tout le monde, cette Olga? Paul, au premier coup d'œil, sans doute distingua Le mouvement d'horreur qui me plissa les lèvres, Malgré la politesse et ses formules mièvres, Quand je dus l'accueillir et lui tendre la main. Et lui laisser me dire : A bientôt, à demain! Oh! comme à son aspect tous les spectres funèbres. De mon triste passé ramenant les ténèbres. Ainsi que des serpents secouant leur sommeil, Vinrent se dérouler sous mon riant soleil ! Je revis mon amour mort et Rosette morte ; Cet homme à la douleur ouvrant deux fois ma porte ; Ma jeunesse flétrie et foulée à ses pieds... Et quand je me guéris à peine et me rassieds Dans un espoir charmant dont mon âme est ravie, Le voilà qui revient et rentre dans ma vie! J'ai peur. Il sera là, m'épiant, me cherchant ; II me fera du mal, ne fùt-il pas méchant! Car il m'aime toujours, et dans ses yeux sans flamme J'ai vu le feu secret qui brûle encor son âme. Mon Dieu ! que son amour ne me soit plus fatal ! Vous l'avez dit, Seigneur, délivrez-nous du mal !

V^Cars 1579.

Paul a changé. Ce n'est plus l'enfant égoïste

Qui s'emportait jadis contre ce qui résiste.

C'est un froid diplomate, au geste compassé,

A l'œil impénétrable, et qui de son passé

K'a gardé que ses traits et sa beauté si fine,

du'un rival taxerait d'être trop féminine.

Gentleman accompli, très froid, très fat, très fier,

La princesse l'admire et lui trouve grand air.

Moi, de mon mieux je cherche à lui donner le change :

Sans le fuir, je l'évite ; et pourtant il s'arrange

Partout, à table, au jeu, pour être mon voisin :

D'un côté j'ai Karol, de l'autre mon cousin.

Ce qu'il me faut d'adresse et de diplomatie

Pour leur faire garder une allure adoucie !

Car au premier regard, dressant son front hideux,

La haine s'est assise en silence entre eux deux,

Et l'âpre jalousie, à qui rien ne peut plaire,

Aiguise lourdement leur muette colère.

J'ai l'air de ne rien voir, de rire... cependant

Je sens dans le lointain un orage grondant.

Sous mon air souriant et dégagé je tremble

Quand je les sais absents ou je les vois ensemble.

Un mot est si tôt dit ! Il suffit d'un tison

Pour mettre en un clin d'oeil en feu tout l'horizon.

Viarcggio, mal iSjc).

Nous avons tous quitté depuis deux jours la ville.

C'est à Viareggio, le Dieppe ou le Trouville

Des nobles Florentins, que notre gai trio,

Suivi d'adorateurs menant un grand brio.

Avant-hier est venu gaiement poser sa tente.

Ce changement me plaît et je suis très contente

De voir enfin la mer, de vivre à ses côtés,

Et d'imprégner mes sens de toutes ses beautés.

La vie est dans ce coin du monde fort étrange

Et fort libre. Chacun à sa guise s'arrange,

A l'ombre, en plein soleil, sur le sable ou dans l'eau,

Comme on veut ; et la plage oflFre un plaisant tableau,

Dont le ciel et la mer font le cadre splendide ;

Et partout la gaieté du soleil y préside.

C'est d'abord des palais en bois, sur pilotis,

Où le jour on se baigne, enfants, grands et petits,

Et le soir on s'attable, on joue, on rit, on danse,

Et la vague au-dessous vous marque la cadence.

Puis, au bord de la mer, sur le sable mouvant.

Des cabanes de paille et de joncs, où souvent

On passe la journée à respirer la brise,

A lire, à travailler, sans souci de sa mise,

A regarder jouer et rire les enfants

Qui se roulent tout nus, heureux et triomphants ;

Et surtout à laisser flotter ses rêveries, En contemplant des flots les blanches théories, Qui viennent lentement se dérouler sans fin. Pour mourir à vos pieds le long du sable fin. En faisant ce doux bruit harmonieux et vague Des mille flots brisés qui forment une vague. On écoute, on s'oublie, on regarde sans voir. A l'horizon parfois naît et monte un point noir, Qui tranche sur le ciel et la mer azurée : Est-ce une île? un vaisseau? quelque barque égarée? Un mirage? un oiseau? Le point noir disparaît, Et la mer et le ciel en gardent le secret.

Les heures doucement passent ainsi bien vite. D'une cabane à l'autre, on se parle, on s'invite. Le soir, un gai dîner rassemble les amis, Qui trouvent chez Olga leur couvert toujours mis. Le jour tombe : on s'en va respirer à la brune La fraîcheur sur la plage ou bien sur le Neptune (C'est le grand casino sur pilotis.) Parfois On pousse jusqu'au môle et l'estacade en bois Qui protège le port et dans la mer s'allonge. Là, sur la plate-forme étroite, d'où l'oeil plonge Sur le gouflfre des flots hurlant des deux côtés. Tous les jolis baigneurs et toutes les beautés Allant, venant, rangés en une double file, Se lorgnent en passant sur le plancher mobile. La nuit vient ; tout est noir, sauf deux ou trois falots ; Et l'on persiste encore à flâner sur les flots.

Mais quoi! pensera-t-on, quel plaisir incommode! Moi, je trouve cela très drôle, et c'est la mode. Est-ce tout? Non, j'oublie encor le point final Et le suprême attrait : le Neptune et son bal. Mais je suis fatiguée et l'ennemi s'éveille : Un clairon suraigu résonne à mon oreille; C'est le moustique affreux... Laissons là le tableau; Vite, allons nous coucher et soufflons le flambeau.

C\Cai iSjp.

Une forêt de pins, sombre, immobile et haute, A deux pas de la ville, au loin borde la côte. Les arbres, s'évasant en grands parasols verts, Protègent à leurs pieds mille sentiers couverts, Où croissent des genêts, des bruyères, des mûres. Nul oiseau ; seuls au loin l'on entend deux murmures : L'air sonore agitant les pins à leurs sommets, Et la voix de la mer qui ne se tait jamais. Les deux bruits sont pareils, et l'oreille indécise Prend le vent pour la mer et la mer pour la brise. Mais qu'elles soient des eaux ou du ciel, ces deux voix Rythment l'âme et les pas du rêveur dans ces bois, Et l'on sent de partout au fond du cœur descendre Je ne sais quelle paix religieuse et tendre. Comme si l'on errait dans un semple sacré.

Hier, seule, au hasard, mon pas s'est égaré

Sur le sable léger de cette solitude ;

Et l'heure a passé vite et sans inquiétude :

Si j'ai pensé, j'aurais grand'peine à dire à quoi.

L'oubli de tout, des jours, des autres et de soi,

Serait-il le bonheur? Quel étrange problème!

Mais je me calomnie et me trompe moi-même :

Mon esprit seul dormait ; mon cœur en ce moment

Évoquait de lui-même un fantôme charmant.

Je le faisais asseoir près de moi sur la mousse;

Je l'entendais me dire, avec sa voix si douce.

De ces mots ravissants qu'on prend pour des aveux,

Qui pénètrent le cœur et comblent tous les vœux;

Et perdue en ce rêve et dans la paix profonde

De ces bois, j'oubliai quelques instants le monde,

Ses tracas qu'il nous faut apprendre à dominer,

Les méchants, les cousins... et l'heure du dîner.

Juin iSjç).

Olga m'a dit hier d'une façon charmante : « Je vois que ton cousin te gêne et te tourmente. Sans vouloir pénétrer dans vos secrets passés. Je te vois malheureuse, et pour moi c'est assez. . Voyons, ma chère enfant, veux-tu que je l'emmène ? Je puis te l'enlever une grande semaine

Au moins, et te donner ainsi quelque répit. Il en éprouvera sans doute du dépit; Mais il n'osera pas refuser, si je daigne L'inviter. Nous irons visiter la Sardaigne, Gênes, la Corse, Alger, la Grèce, et caetera. Mon yacht m'attend ; demain il nous emportera : J'emmènerai ma cour de poursuivants fidèles, En te laissant Gritty pour ange aux chastes ailes, Véra pour tendre amie, enfin pour défenseur Le beau Karol. C'est dit, pas vrai? petite sœur! «

Que répondre à ces mots si doux? Cette princesse Est un sphinx ravissant qui vous jrompe sans cesse. Elle cache un grand cœur sous son air fier et fou. J'ai ri; puis je me suis suspendue à son cou.

Juin iSj^.

Ils sont partis. Je suis seule enfin; je respire, Et je revis ; tout semble à présent me sourire. Le bonheur m'enveloppe et me dérobe aux yeux. Comme la nue errante où se cachaient les dieux. J'ouvre l'aile ; mes pieds touchent la terre à peine. Oh ! que la vie est douce et de délices pleine ! Mon Dieu ! qu'il faut pourtant peu de chose à nos cœurs Pour leur faire oublier le sort et ses rigueurs ! Une présence aimée, un seul mot, un seul geste,

Ou d'un regard muet l'éloquence céleste, Ce n'est rien et c'est tout; et la joie à longs flots Vient inonder ce sein qu'étouffaient les sanglots ; Et la pauvre âme humaine, oubliant et ravie, Recommence en tremblant le rêve de la vie.

Pins tranquilles ! forêt dont le dôme agité

Abrita notre joie et ma félicité !

Amis silencieux qui nous prêtiez votre ombre,

Avez-vous deviné les doux rêves sans nombre

Qui traversaient mon coeur quand, assise à vos pieds.

J'embrassais d'un regard toutes mes amitiés,

Gritty, Véra, Karol, couchés sur la bruyère ?

Dans un chaste abandon de gaieté familière

On riait, on causait, on rêvait au besoin ;

Et par instants la mer, qui murmurait au loin,

Elevait jusqu'à nous sa clameur grandissante.

Comme pour rappeler Olga, la chère absente,

A qui nous devions tous ces bienheureux loisirs.

Pour prolonger encor jusqu'au soir nos plaisirs,

Nous fîmes apporter notre dîner sur l'herbe.

Et le retour eut lieu par une nuit superbe.

Karol à mes côtés était silencieux;

Mais il avait le ciel dans l'âme et dans les yeux.

Nous nous sommes quittés presque sans nous rien dire

Quel mot eût égalé notre muet délire?

Le plus doux eût troublé, comme un son indiscret,

L'ineflFable bonheur dont mon cœur s'enivrait.

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