‹ uvres de Édouard GrenierChapitre 2 sur 128 · LIVRE P R E M I E · texte numérisé non relu

LIVRE P R E M I E

Gritty, ma gouvernante et mon unique amie, A cette heure est toujours plus ou moins endormie. La chère âme d'abord veut travailler un peu ; Puis la paix du manoir, le dîner et le feu L'assoupissent bientôt; le bas qu'elle tricote Glisse à terre, et le chat joue avec la pelote. Dormez, chère Gritty, cœur simple et grand, dormez ! Dieu vous garde, Gritty 1 vous seule encor m'aimez. Est-il vrai qu'à conter sa peine on la console? Essayons; que ma plume au hasard glisse et vole, Et raconte mon cœur aux feuillets complaisants!

Je suis une orpheline et n'avais pas dix ans

Quand la guerre éclata sur le pays de France.

La guerre ! met terrible où tient tant de souffrance !

NLais non ! je ne veux pas décrire ce passé ;

Un seul tableau me reste, et tout est effacé.

On rapporta mon père un jour dans la grand'salle,

Pâle et sanglant, le cœur traversé d'une balle.

On le coucha drapé dans son manteau guerrier.

Et devant lui ma mère à genoux vint prier.

Elle lé regarda sans dire une parole,

Puis tomba raide; une heure après elle était folle.

^L1is la mort, qui d'abord les avait divisés.

Sut réunir bientôt ces pauvres cœurs brisés,

Et leur enfant resta toute seule sur terre.

Le manoir, où grandit ma douleur solitaire, Est antique ; un vieux parc, à l'enclos sérieux,

Donne à cette maison un air mystérieux.

La ferme est à deux pas; tout au fond et derrière,

On voit monter au ciel, à travers la clairière,

La flèche du clocher du village voisin,

Dont le coq étincelle aux rayons du matin.

Tout est paix et silence, et devant l'orpheline

Chacun dans le pays avec respect s'incline.

Quand je passe au milieu de tous ces braves gens.

Je ne vois que sourire et regards indulgents.

Dieu bénisse ces cœurs aimants et le leur rende !

C'est ma famille... Hélas ! que n'est-elle moins grande!

Comme le souvenir est chez moi faible et fort! Pour retrouver ma mère il me faut un effort; Ou, si je la revois, c'est à travers un voile : Une ombre pâle avec des yeux comme une étoile, Et c'est tout. Rien de net, nul détail, nul contour. Mais mon père! Il est là, comme le dernier jour Qu'il me prit dans ses bras. Je le vois, je l'admire, Il me parle, m'adresse un triste et doux sourire. Me conseille : la mort ne me l'a pas ôté. Je lui fais chaque jour sa place à mon côté ; Et si je vis encor, c'est grâce à lui, je pense; Il est l'ange gardien dont la douce influence Contre tous les périls semble me protéger, Et, grâce à lui, le poids du jour m'est plus léger.

Un autre ange gardien plus visible me reste : C'est la bonne Gritty, dont l'amitié céleste,

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