‹ uvres de Édouard GrenierChapitre 3 sur 128 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Le tendre dévouement maternel et profond, Me sacrifierait tout comme les mères font. Car sous mon toit désert la pauvre et sainte fille Retrouve et m'a rendu l'ombre d'une famille. Elle est ma mère, et moi, je suis, non sans douceur, A la fois son enfant, sa maîtresse et sa sœur.

Comment peindre les jours où, me serrant près d'elle. Je grandis à son ombre et sous sa main fidèle, Après l'heure funèbre où mon père, navré, Me laissa dans ses bras comme un dépôt sacré? Rien n'entra dans ma vie et dans ma solitude. Jusqu'au jour où me vint un compagnon d'étude Et de jeux, un enfant de mon âge, un cousin, Paul, lycéen déjà, qui du château voisin Venait me visiter aux vacances d'automne, Et daignait avec moi s'amuser en personne. Bientôt il remplit tout, mon coeur et la maison; Et l'année à mes yeux n'eut plus qu'une saison. J'attendais de longs mois; puis enfin, en septembre. Par la fenêtre ouverte il entrait dans ma chambre. Et tombait dans mes bras en riant comme un fou; Et nous nous envolions au hasard, Dieu sait où !

Paul était vif, ardent, impétueux, fantasque, Ne vivant que de bruit, de malice, de frasque. Souriant et vainqueur, beau comme un jeune dieu, Aimé de tout le monde, il régnait en tout lieu; Et je n'ai pas besoin d'ajouter, j'imagine,

Comme il régnait en maître au cœur de sa cousine.

Il avait mis, avec son entrain sans pareil,

Dans ma sombre existence un rayon de soleil,

Et ma jeune âme avide, et si longtemps froissée,

S'emplissait lentement de sa seule pensée.

Je ne vivais qu'en lui, que par lui, que pour lui,

Et mes jours n'avaient plus de vide ni d'ennui.

O courses dans les prés ! ô lentes promenades,

Où, la main dans la main, comme deux camarades,

Nous errions au soleil de longs après-midis,

Dans l'enclos du vieux parc, notre frais paradis !

O jours de liberté, de candeur printanière,

Où l'âme sans détour se donne tout entière,

Et comme un jeune oiseau s'élançant dans l'azur.

Ou nageant comme un cygne au miroir d'un lac pur,

Croit que pour le bonheur seul cette vie est faite !

Où chaque heure a son charme et chaque jour sa fête ;

Où tout parle d'amour à nos sens ingénus !

O mes jours de bonheur, qu'ètes-vous devenus?

Je vais en décrire un, un seul 1 et dans mon âme. Au risque d'attiser cette première flamme. Je m'en vais, de mes jours secouant la langueur. Remuer un instant les cendres de mon cœur. Je choisirai le jour des vendanges, l'année Qu'il quitta le pays ; une étrange journée. Pleine de souvenirs folâtres et charmants, Dont je n'ai pas compris les avertissements. J'aurais dû deviner déjà cette âme étrange...

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