LIVRE II
Juin iSjç.
Q.ue par moments la vie est donc belle et facile ! Mes jours coulent heureux comme une onde tranquille Qui glisse sur sa pente en reflétant le ciel. Mon âme est sans nuage et ma coupe sans fiel. Etre aimée, adorée; aimer, donner son âme. C'est planer dans l'azur, la lumière et la flamme ; C'est consumer ses jours comme un encens divin; C'est vivre! on peut mourir après. Le reste est vain.
Juillet iS-;^.
Il est un petit lac, triste, inconnu sans doute, Q.ui dort près d'une tour, à deux pas de la route. En rentrant, nous l'avions côtoyé l'autre soir; Nous sommes revenus aujourd'hui pour le voir, Heureux d'aller ainsi comme à la découverte. Une barque était là sur la rive déserte ; Karol prit l'aviron, et, le suivant sans peur. Nous voilà tous voguant sur l'élément trompeur. Pauvre cher laghetto ! goutte d'eau triste et pâle. Que le brouillard voilait d'une gaze d'opale, Avais-tu jamais vu sur tes flots endormis
Deux couples plus contents, un quadrille d'amis Plus gais, plus oublieux des misères du monde ? Nul poète jamais n'a célébré ton onde, Tes bords sont peu riants, ô Lago del Torre ! Kul reflet n'embellit ton flot décoloré ; Seule une fleur des eaux, à tige souple et molle, Entr'ouvre sur ton sein l'or mat de sa corolle : C'est le froid nénufar qui croît près des roseaux, Sur les remous profonds où s'endorment les eaux. Gritty l'aime et prétend que la fleur est jolie ; Qu'elle eût fait le bonheur de la pâle Ophélie ; Et, pour prouver son dire, elle en fit un bouquet Qu'elle mit sur son cœur avec un air coquet. Mais pourquoi donc alors Karol et la marquise. Echangeant un regard de malice comprise. Sans pouvoir contenir leurs rires étoufi"ants, Ont-ils poussé des cris comme de grands enfants?
^'loûl i8j^, d l'aube, sur le balcon.
O jour, ô jour béni ! Pour garder ta mémoire, Je voudrais enchâsser dans l'or et dans l'ivoire Les moindres souvenirs de tes instants trop courts. Mais comment retracer ce plus beau de mes jours?
Essayons! d'un crayon rapide, mais fidèle. Fixons l'enchantement de cette heure si belle;
Laissons couler ici sans ordre et sans dessein
La lave de bonheur qui m'inonde le sein.
Hier, oui, c'est hier, puisque le jour va poindre.
Au môle, après dîner, Karol vint nous rejoindre.
Nous marchâmes longtemps comme on fait deux à deux.
Mais, au bout du chemin, un démon hasardeux
Me pousse, je le quitte, et, seule, m'aventure
(En tremblant toutefois) sur la noire mâture
De l'eStacade en bois, aux pieds cerclés de fer,
Qui termine le môle et plonge en pleine mer.
Le sentier n'est plus là qu'une poutre, et dans l'ombre
Le vide ouvre au-dessous l'horreur d'un gouftre sombre
Où la mer qui mugit rejette aux curieux
L'écume de ses flots brisés et furieux.
Karol me suivait seul, car la chère marquise Et Gritty, toutes deux tremblantes de surprise. S'arrêtèrent devant les périls du chemin. Karol me rejoignit, et, me prenant la main. Se mit à me gronder doucement, l'hypocrite ! Au fond il bénissait mon audace subite. Sa main ne quitta plus la mienne ; un seul faux pas, Et nous trouvions la mort dans l'abîme d'en bas. J'avais peur maintenant; je tremblais; nous allâmes Nous asseoir tous les deux au bord du brise-lames Dont les flots ébranlaient la base de granit, Et d'où l'œil peut errer jusqu'où la mer lînit.
La lune se levait ; nous étions seuls au monde.
Autour de nous, partout, l'immensité de l'onde,
Et sur nos fronts le ciel semé d'étoiles d'or
D'un second infini nous enserrait encor.
La brise qui venait du large, à chaude haleine.
Nous versait les parfums de quelque île lointaine.
Sauf le rythme des flots on n'entendait nul bruit.
Un silence charmé planait sur cette nuit...
Mon cœur, mon cœur si faible, en proie à trop d'ivresse
Déborda tout à coup d'extase et de tendresse;
Une larme glissa lentement sur mon sein
Et vint mouiller sa main qui retenait ma main...
« Qu'avez-vous ? me dit- il de sa voix argentine.
Et d'où viennent ces pleurs, ô ma chère Francine?
Ne savez-vous donc pas que je vous aime? Eh bien,
Que vous faut-il encor 1 » Je répondis : « Plus rien 1 »
Puis, sentant défaillir mon cœur, j'ajoutai vite :
« Revenons! le retour me fait peur, et j'hésite. »
Il me vit chanceler, prête à faire un faux pas.
Ainsi qu'au Morteratsch il me prit dans ses bras,
Et m'emporta sans peur sur la poutre inégale;
Sa moustache légère effleurait mon front pâle...
J'aurais voulu rester ainsi l'éternité.
Mais déjà nous étions à l'autre extrémité.
Sur les dalles du môle, où la bonne marquise
Et Gritty m'attendaient. « Voyez, la peur l'a prise, »
Dit-il, et me posant à terre entre leur main.
Il disparut dans l'ombre en disant : « A demain ! »
Et depuis ce moment, assise à cette place.
J'ai laissé fuir sans bruit les heures dans l'espace.
Immobile, les yeux fixés sur le ciel noir,
Sans oser respirer, sans penser et sans voir,
J'ai laissé sur la mer descendre au loin la lune.
Les étoiles du ciel s'effacer une à une,
Et la nuit achever son paisible parcours,
Sans que rien de mon rêve ait pu rompre le cours ;
J'aurais crains d'affaiblir et de perdre en moi-même
L'extase où m'a jetée un mot, un seul : Je t'aime !
Il erre autour de moi comme un écho charmant.
Et me laisse un frisson au cœur à tout moment...
Le lemJonain.
A peine ai-je trempé ma lèvre à ces délices Que le fiel a rempli ce plus doux des calices. Est-ce donc une loi qu'un souffle empoisonneur Flétrisse en se jouant l'aube de tout bonheur? Que je souffre, ô mon Dieu! mon âme saigne toute. Le pire des tourments, quand on aime, est le doute.
La marquise aujourd'hui recevait au salon. Je rêvais dans un coin du boudoir quand mon nom Vint frapper mon oreille en sursaut. La portière Sous ses plis onduleux me cachait tout entière. J'allais paraître ; un mot cloua mes pieds au sol : « Marquise, votre amie épouse donc Karol?
Disait la voix flùtée et douce d'une amie.
On en parle partout, mais c'est une infamie
Que de répandre ainsi de tels bruits! On sait bien
Que Francine ne peut épouser un Prussien ;
Son cœur est trop français. Peut-être ignore-t-elle
Que de son amoureux l'origine est bien telle.
Il faut la prévenir en ce cas. Dites-lui
Que le major Karol sert encore aujourd'hui ;
Qu'il déteste la France, et qu'il a fait la guerre
Où l'on dit que Francine a vu périr son père.
Qui sait? Peut-être a-t-il été son meurtrier... »
J'ai fui d'horreur chez moi pour pleurer et crier.
L'abîme sous mes pas de plus en plus se creuse. Comment tout dire ? Hélas ! que je suis malheureuse !
Karol venait d'entrer au salon. Pas bien loin, Gritty près du boudoir travaillait dans un coin. A peine avait-il pris cette place qu'il aime, On sonne ; un domestique annonce ; à l'instant même, Paul paraît sur le seuil... avec lui le malheur! Paul, le front haut empreint d'encor plus de pâleur. Qui fixe un long regard sur moi ; mon sang se fige : « Quoi ! c'est vous ! de retour ! Et la princesse ? dis-je. — Je ne l'ai point suivie et je reviens d'ailleurs. »