‹ uvres de Édouard GrenierChapitre 22 sur 128 · LIVRE il · texte numérisé non relu

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En soulignant ces mots de deux regards railleurs, Calme et froid, lentement mon cousin nous salue, Et s'assied devant moi, puis ainsi continue : « Au risque de déplaire et de vous déranger, Comme je ne suis pas pour vous un étranger. Et que tout haut partout dans la ville on publie Vos projets d'avenir et le nœud qui vous lie. Vous me pardonnerez ma brusque invasion En faveur de mon but et de l'intention. Voici, Monsieur, les droits sur lesquels je me fonde : Je suis le seul parent que Francine ait au monde ; Le sang m'ordonne donc ici d'intervenir Et de m'inquiéter de son jeune avenir.

Votre famille est pauvre et ma cousine est riche ; Vous êtes d'un pays où la noblesse entiche, Tandis que notre sang à nous est plébéien : Mais qu'importe ! ceci, c'est peu de chose ou rien. Francine, voici plus : j'arrive d'Allemagne; Monsieur est Allemand, il a fait la campagne De France, il a pris part à ces égorgemcnts Où votre père est mort. Qu'il dise si je mens! Il est plus qu'Allemand, il est Prussien; son père L'était déjà : tous deux nous haïssent. J'espère Q.ue ces renseignements sont nets et suffisants. Sont-ils exacts. Monsieur? »

Deux regards méprisants De Karol pâle et froid sont la seule réponse. Ce silence en mon cœur comme un poignard s'enfonce. Je me lève ; mon corps fléchit sous mes genoux.

Mais je ne tombe pas. « Paul, dis- je, laissez-nous.

Il suffit; maintenant le reste me regarde, w

Et je m'assieds, le cœur brisé, sombre et hagarde.

Paul hésite à partir devant mon désespoir.

« Adieu, dit-il enfin. — Non, Monsieur, au revoir ! »

Lui réplique Karol. Paul s'incline avec grâce

Et part. Karol et moi nous restons face à face.

Alors plus près de moi, d"un ton profond et bas : « Oui, je suis Allemand; ne le saviez- vous pas? J'ai cru que subissant l'ascendant de la gloire, La patrie à vos yeux n'était qu'un accessoire ; Et, laissant de côté votre faux point d'honneur. Que dans le seul amour vous cherchiez le bonheur. Me serais-je trompé ? suis-je donc un autre homme, Parce que mon pays d'un autre nom se nomme, Et que depuis mille ans nos peuples acharnés Ont ravagé le sol où tous deux sommes nés? due font à notre amour ces haines, ces colères? Laissons là ces griefs et ces torts séculaires. Nous nous aimons, c'est tout ; le reste importe peu. Oublions-le, partons! Sous des soleils de feu, Venez, cherchons au loin quelque part un asile, Où poser comme un nid notre bonheur tranquille ; Où seuls et loin du monde, oubliant, oubliés, Je passerai ma vie en rêvant à vos pieds. Pour vous je quitte tout : parents, devoirs, patrie, Honneurs, gloire, avenir! Pour vous je sacrifie Tout ce qui jusqu'alors a fait mon seul bonheur.

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