‹ uvres de Édouard GrenierChapitre 25 sur 128 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Je souffre ; mais j'ai fait mon devoir : il suffit. Si mes jours sont troublés, ma conscience est pure. La paix viendra peut-être après cette torture. Dieu seul alors, qui sonde et juge les esprits, Saura comment je l'ai payée et de quel prix.

Ja,

J'ai scellé d'un cachet funèbre le volume Où jadis mon esprit courait avec ma plume. Je ne veux plus revoir ce tableau trop naïf Où mon cœur confiant parle et se peint au vif, A l'heure où ma jeunesse, assise sur des tombes. Vit ses rêves s'enfuir comme un vol de colombes. Puisque aussi bien la mort n'a pas voulu de moi, Je vivrai, mais sans but et sans savoir pourquoi; Ou du moins j'essaierai de voir si je puis vivre. A nouvelle existence il faut un nouveau livre. J'ouvre donc celui-ci. Quels pensers, quels travaux, Aurai-je à retracer sur ces feuillets nouveaux? Jadis j'aurais tremblé devant ces pages blanches; Mais à présent je n'ai plus d'espoir de revanches, De bonheurs à rêver, à craindre de malheurs. D'avance ces feuillets sont tous voués aux pleurs. N'importe ! dans ce livre où j'épanche mon âme Ma conscience dicte ou l'éloge ou le blâme; Il est le confident, sans échos indiscrets, .

De ma pensée intime et de mes chers secrets, L'ami dont les conseils sont acceptés sans crainte, Le fil léger, mais sur, dans le noir labyrinthe, Où parmi tant de deuils, de pleurs et de débris, Les puissances du ciel guident mes pieds meurtris. Je suis donc revenue au pays, à la vie. Si c'est vivre que d'être à jamais poursuivie Par la même pensée et le regret amer De tout ce qui jadis vous était doux et cher... Que dire du retour et de ce long voyage? Jour et nuit j'ai vécu comme dans un nuage Ou comme dans un rêve : un rêve de douleur; Les objets n'avaient plus ni forme ni couleur; Les monts ceints de forêts et les plaines sans bornes Défilaient devant moi silencieux et mornes. Sans laisser une image ou l'ombre de leurs traits Sur le miroir terni de mes esprits distraits. Ils glissaient sur mes yeux sans atteindre mon âme. Que m'importaient le monde et ce soleil sans flamme ? Mon monde, mon soleil, c'était mon désespoir : Une image implacable, éternelle, un point noir Et sanglant, absorbait, fixait seul ma pensée. Par moments j'espérais devenir insensée.

Et j'appelais la mort à grands cris, mais en vain ; Dieu ne m'octroya pas ce remède divin.

Combien de jours dura cette torpeur voilée? Je l'ignore. Un matin je vis une vallée Dont l'aspect me semblait n'être pas inconnu.

De sa sombre langueur tout à coup revenu,

Mon esprit, ou plutôt mon cœur, prêt à renaître,

Parmi de chers objets parut se reconnaître.

Au détour du chemin, sur le ciel d'un bleu clair,

Je vis un vieux clocher se détacher dans l'air;

Puis des arbres, un parc, un grand toit, des tourelles...

l:t mon cœur réveillé vola d'un trait vers elles.

Il avait reconnu ce lieu cher et sacré.

Et tout à coup, baissant la tète, j'ai pleuré.

Maintenant j'ai revu la place abandonnée.

Tous mes vieux serviteurs, toute la maisonnée,

La cour, mes fleurs, mes paons, mon cheval et mon chien.

Mais ce monde autrefois si cher ne m'est plus rien.

Je suis un étranger sur mon propre domaine.

Dans ce manoir désert lorsque je me promène

Et franchis des salons les seuils si longtemps clos.

Mon pas semble étonner le sommeil des échos.

Je me dis, en voyant mon reflet dans la glace :

Quelle est donc cette femme^ à la démarche lasse.

Au front pâle et pensif, que j'aperçois là-bas?

Mon œil voilé de pleurs ne me reconnaît pas.

SiCars iS8o.

Ce qui me pèse au fond n'est pas la solitude ; Quoiqu'elle soit souvent une amie un peu rude,

Je l'aime, et nous avons un commerce charmant. Ce n'est pas elle, non, mais c'est l'isolement; L'isolement du cœur, cet exil où notre âme Ne sait plus où répandre et rallumer sa flamme. Ne donne et ne reçoit plus rien; sombre désert Où la tendresse en vain se flétrit et se perd, En jetant ses parfums dans l'air qui les ignore. Oh ! combien ont souffert de ce mal qui dévore ! Combien d'hommes, d'enfants, de vierges, de grands o Sont morts en le cachant au regard des moqueurs! Vivre seul ! ô torture ! ô destinée amère ! Le soir, ne plus sentir le baiser de sa mère. N'est-ce pas se coucher vivant dans le linceul? Il faut être égoïste ou Dieu pour vivre seul. Non, l'homme n'est pas fait pour vivre seul au monde. Sans qu'une main amie à la sienne réponde, '

Sans qu'un regard ému se lève sur ses yeux, !

Quand ils se sont remplis de pleurs silencieux. ]

Rien de faible ne vit isolé sur la terre : I

Le roseau des grands lacs ne croît pas solitaire ; 1 Les sapins des forêts, les animaux des champs, i

Les oiseaux voyageurs et même les méchants, '

Ont comme moi l'horreur de cette solitude. Ah! si jamais le sort que nul mortel n'élude ;

M'y condamnait un jour, si j'étais seule, eh bien, A défaut de Grittv, j'embrasserais mon chien.

Page 1