LIVRE III
Il V manque ce don ineffable et vainqueur
Par lequel ce qui vient du cœur pénètre au cœur.
Aussi pour me refaire, au sortir de l'église,
Je rouvre l'Évangile, afin que j'en relise
Quelque page au hasard, et surtout ces sermons
Que le Sauveur aimait cà dire sur les monts.
Octobre iSSo.
Le temps est un vain mot; c'est une idée abstraite, Une convention que notre esprit s'est faite Pour alléger la vie en divisant son poids Par les heures, les jours, les semaines, les mois. Mais, en dépit des jours à marche régulière, L'âme a sa notion du temps particulière. Ici par les soleils il n'est plus limité, Et tel instant paraît toute une éternité.
A peine quelques mois me séparent de l'heure Où nous avons quitté cette vieille demeure; Me voilà revenue à mon point de départ. J'ai tant vécu par l'âme et d'une vie à part Si profonde, si forte et tellement intense, Qu'elle contient pour moi des siècles d'existence. Je ne suis plus la même; un nouvel être est né Dans ce cœur en poussière et ce corps ruiné. J'ai vécu par deux fois et deux fois je suis morte ;
Et je sais désormais ce que la vie apporte.
Ce n'est plus moi : je suis mon aïeule à présent;
La Francine qui souflFre est une pauvre enfant
Dont j'ai pitié ; selon la guise maternelle,
Je calme sa douleur en pleurant avec elle.
Il me semble que c'est dans un sanre univers
Que tous ces sentiments si forts et si divers
D'ivresse et de tourment, de souffrance et de joie.
Ont fondu sur mon cœur pour en faire leur proie.
La vie à tout jamais n'a plus rien à m'offrir.
C'en est fait : je sais tout ; je n'ai plus qu'à mourir.
'Décembre 1880.
La mort transforme tout : c'est le creuset céleste Où l'alliage impur se fond, et seul l'or reste. Quand nous avons fermé les yeux de nos chers morts, Et jusqu'au cimetière accompagné leur corps, Lorsque le long cortège en silence s'écoule, La justice se lève et parle à cette foule; Et tous, amis, rivaux, adversaires, parents, Jugent le mort avec des cœurs bien différents. Les fautes, les travers, les torts, les ridicules, Ce qu'on blâmait hier encore et sans scrupules, Tout s'efface : on ne voit plus que le pauvre humain Qui vient de s'en aller où nous irons demain. Depuis que Paul est mort, et mort pour moi, j'y pense