LIVRE m
Avec un autre cœur plein de tendre indulgence. Je l'aime ainsi qu'un frère, et le revois enfant, Comme en nos jours heureux, superbe et triomphant : Et si l'amant m'adresse un regard triste et sombre, Je demande pardon doucement à son ombre De tous ces maux que j'ai subis, non provoqués; Et je pleure tout bas sur nos destins manques.
Janvier iSSi.
Q.ui viendra me chercher dans ce désert? Personne. J'y mourrai lentement sans que nul me soupçonne. Quelquefois en voyant tomber la neige au loin. Les pieds sur les chenets, je me mets dans mon coin A rêver; je me fais mon roman à moi-même. Ce n'est pas très nouveau, je reprends un vieux thème. Des grelots tinteraient sur la route, une nuit. Une chaise de poste, accourant à grand bruit, Passerait devant nous comme un éclair qui brille. Tout à coup, en tournant la borne de la grille, L'équipage au galop serait dans le fossé. Jurons, plaintes, clameurs : le ressort est cassé, La roue à bas; que faire? Au manoir on s'agite, On accourt; pour la nuit on offre un humble gîte; Si l'on daigne accepter, on sera trop heureux, Et cxtera ! Mais quoi ! dans ce désordre affreux La comtesse a le pied foulé ! Plein de tendresse,
Son fils, jeune et charmant, auprès d'elle s'empresse Et l'emporte à demi mourante dans ses bras. Le docteur vient bien vite, et^ sans nul embarras. Dit qu'on ne peut partir avant une quinzaine. Le vicomte charmant s'en console sans peine, Car l'amour a déjà pris son cœur... Mais bientôt Je m'éveille et je ris... ou j'éclate en sanglot.
S\Cars 1881.
J'ai souvent, trop souvent des lettres de Florence. Je ne puis voir ce timbre avec indifférence : Il évoque des jours que je dois oublier. Véra surtout m'écrit; son style singulier. Plein de grâce, d'entrain, dans un français fort drôle, Me raconte ce monde où j'ai joué mon rôle, Me dit ceux qui de moi gardent un souvenir Et demandent toujours quand je dois revenir. Y revenir ! grand Dieu ! jamais, jamais ! ce monde Ne sait donc pas comhien ma blessure est profonde? Non, tous mes souvenirs en sont trop ulcérés. Bords de l'Arno, jamais vous ne me reverrez !
^vril 18S1.
J'écris de moins en moins ; mon âme est vide et sèche. Jadis elle courait comme une source fraîche
Sur ces feuillets légers qu'elle aimait à couvrir. Je sens qu'elle s'épuise et qu'elle va tarir. Grand Dieu ! quoi ! l'âme aussi peut linir de la sorte? Oh ! supplice ! exister avec une âme morte ! N'avoir plus de pensée et rien que des penchants ! Vivre comme la bête ou la plante des champs! Encore si j'avais leur paix, leur innocence, Si j'étais sans espoir et sans réminiscence. J'accepterais ce lot. Mais sentir dans son sein Le cadavre des jours que l'on regrette en vain; N'être plus qu'un cercueil ambulant qui promène Les cendres de son cœur parmi la foule humaine ! Ce n'est plus l'existence et ce n'est pas la mort. Seigneur! sauvez mon âme, épargnez-moi ce sort!
Vt<:ai iSSi.
J'étais seule au jardin, triste et la mort dans l'âme, Lorsque madame Heller vint avec la jeune femme Du tisserand à qui j'ai payé le loyer. « Nous venons tous les deux pour vous remercier, Dit-elle. La pauvre âme, hier tant éprouvée, Tient à venir baiser la main qui l'a sauvée. » La tisserande alors se jette à mes genoux. Et veut les embrasser. « Vite, relevez-vous, Dis-je, c'est à Dieu seul qu'on rend un tel hommage. J'irai vous voir bientôt : retournez à l'ouvrage. »
Elle part tout en pleurs, heureuse en son émoi, Et nous laisse au jardin, madame Heller et moi.
Nous étions sur le banc qu'un chèvrefeuille embaume ; La brise sur nos fronts secouait son arôme ; Le soleil se couchait; l'air était pur et doux; Un silence enchanteur régnait autour de nous ; La paix tombait du ciel ainsi qu'une rosée. Madame Heller, sa main sur mes deux mains posée, Et plongeant tendrement son regard dans le mien, De sa voix grave ainsi commença l'entretien : « Ma chère et douce enfant (permettez à mon âge De prendre en vous parlant ce maternel langage). Vous voyez le bonheur que fait un peu d'argent. Et combien il est doux d'aider un indigent. Votre cœur en reçoit une heureuse secousse, Dieu vous fait la leçon, et sa leçon est douce; Sachez bien la comprendre et souffrez qu'un instant J'ose vous l'expliquer moi-même en insistant. On voit trop qu'un chagrin en secret vous dévore. Vous venez de souffrir et vous souffrez encore... Ne me répondez pas; je n'attends nul aveu. Que votre douleur reste entre vous seule et Dieu 1 Moi, j'ai souffert aussi ; car comme vous, Francine, J'étais, en commençant la vie, une orpheline. J'ai perdu mon époux que j'aimais tendrement, Puis une fille unique — autre déchirement; Enfin, perte suprême et que rien ne remplace. J'ai dû quitter leur tombe et mon pays d'Alsace.
Malgré tant de chagrins je suis encor debout. Mais j'ai mon fils, mon fils qui me tient lieu de tout. »
Elle dut s'arrêter; une tendresse exquise
Se peignait dans sa voix par les larmes surprise;
Mais bientôt, retrouvant sa noble gravité,
Elle reprit ainsi son discours arrêté :
« Vous en savez plus long que moi sur bien des choses ;
Car les livres pour vous n'ont pas de lettres closes :
Mais j'ai vécu. La vie et Dieu m'ont plus appris
Que ce qu'on peut trouver dans les savants écrits.
Je sais que la douleur dans l'humaine existence
N'est pas et ne doit pas être une déchéance.
Souffrir, c'est recevoir d'en haut un don sacré ;
Vers Dieu qui nous sourit c'est monter d'un degré;
C'est, en initié, de la bouche divine
Recueillir de plus près la céleste doctrine.
Et quelle est-elle ? Un mot suffit sans longs discours :
C'est de nous oublier pour les autres toujours.
La vie est un vain rêve au bord d'un précipice :
Elle n'a de valeur que par le sacrifice ;
Ce n'est qu'en la donnant aux autres qu'on est grand.
Heureux qui sait le voir ! heureux qui le comprend 1
Et plus heureux encor qui le met en pratique !
C'est le commandement divin, suprême, unique.
Donnez votre âme à tous, vivez en eux, par eux;
Vos jours mieux dépensés deviendront plus heureux.
Essayez, mon enfant, buvez à cette source.
Ouvrez aussi votre âme en ouvrant votre bourse.
Un mot, un bon regard jeté sur l'indigent, Le touchera bien plus encor que votre argent. En tout cas, le bienfait, par une loi suprême, Vous fera plus de bien à vous qu'au pauvre même ; Car votre âme alanguie et pliant sous le faix Trouvera, grâce à lui, le plus grand bien : la paix. Quoique malade encor, cette âme est toujours belle ; Dieu la fit de cristal; on voit à travers elle. Un chagrin, un mécompte, un amer souvenir, Même une faute, enfant, ne peuvent la ternir; Elle est faite avant tout pour vivre d'héroïsme Et des mâles vertus qu'ignore l'égoïsme. Sortez donc des langueurs de cet ennui profond ; Tout ennui vient toujours de l'égoïsme au fond. Sans remettre à demain, commencez tout de suite ; Aux pauvres du pays faisons une visite; Descendons au village, où plus d'un pauvre enfant Lutte et meurt sans secours sous un mal étouffant : Mon fils pour le pays craint une épidémie. Vous venez, n'est-ce pas? — Oui, vénérable amie! » Lui dis-je en l'embrassant. Vite un châle, un chapeau ! Et bientôt nous voilà descendant le coteau.
Amsi de seuil en seuil faisant notre tournée, Auprès des malheureux j'ai passé la journée. Nous avons commencé d'abord par les parents Dont les pauvres petits étaient les plus souffrants. Laissant derrière nous dans plus d'une cabane. Où le fléau sévit, hélas! et la mort plane,