FRANC IXE
Au milieu de ces fleurs germant sur des débris, Je revis de plus près avec mes morts chéris. Je ne fais pas sarcler à l'entour de leur tombe, Et je laisse y pousser ce qui du ciel y tombe. Que ce soit le gazon ou la mousse sans fleur. Ou le pavot des champs à l'ardente couleur, Le plantin des oiseaux, la timide ancolie. Le serpolet, l'épi sauvage qui se plie. Le liseron grimpant, l'éclatant bouton d'or, La ronce ou l'ortie; oui, même l'ortie encor; J'aime et j'accepte tout; car c'est Dieu qui les sème. Et qui sait? leur racine a touché ceux que j'aime; Peut-être, en s'infiltrant au coeur des chers défunts, De leurs débris sans nom fait-elle des parfums; La terre connaît bien d'autfes métamorphoses ! Pourquoi non? En tout cas, j'aime à rêver ces choses. Aussi tout ce qui vient sur ce sol m'est sacré Comme ce qu'il recouvre, et je l'y laisserai. Oui, je l'y laisserai, quoi qu'on pense ou qu'on dise. Je sais bien qu'on me blâme et que je scandalise; J'ai surpris par moments plus d'un propos moqueur. Mais pourvu que l'oubli ne vienne pas au cœur, Que l'on aime toujours, que rien ne vous console. Qu'on sarcle dans son sein l'ortie et l'herbe folle, C'est bien, cela suffit, le reste importe peu. Et l'on peut vivre en paix sous le regard de Dieu. Voilà ce que j'ai dit, de plus simple manière, A Babet, en sortant le soir de la prière, Quand cette bonne vieille avec mille détours,
Sur ce chapitre-là mit enfin le discours. Je ne l'ai pas touchée, encor moins convertie ; Passe encore des fleurs! mais l'ortie! oh! l'ortie! Des roses dans un pot, à la bonne heure, bien ! Mais l'herbe du bon Dieu ! non, ce n'est pas chrétien.
Septembre iSSi.
La poupée était pauvre et laide, une guenille. Rien de plus; et pourtant cette petite fille La serrait sur son cœur avec ravissement. « C'est ton enfant, lui dis-je. — Oh ! parlez doucement, Mademoiselle, elle est malade et vient à peine De s'endormir; aussi je retiens mon haleine De peur de l'éveiller ; c'est que je l'aime tant ! « J'ai souri; mais combien j'étais triste en partant!
La femme est dès l'enfance une petite mère. C'est d'abord un morceau de bois, une chimère, Que la petite fille embrasse nuit et jour. Et berce sur son sein déjà rempli d'amour. Cette figure en cire ou dans le bois coupée. Le monde ignorant croit que c'est une poupée : Mais elle ! elle sait bien que c'est son propre enfant Qu'elle habille, nourrit, et protège, et défend. Dont il faut réprimer les volontés fantasques ; Sans cela! Dieu du ciel! il ferait de ces frasques
Qu'une mère ne peut tolérer sans danger,
Et qu'elle doit toujours, verge en main, corriger.
O merveilleux instinct ! ô voix de la nature 1
Qui montrez en jouant à toute créature
La route, le devoir et l'avenir distinct;
O voix de la nature ! ô merveilleux instinct 1
Vous en qui je croyais, m'avez-vous donc trompée?*
Quand aurai-je l'enfant promis par ma poupée?
Octobre 1881.
Je suis de jour en jour plus forte, et je ressens
Déjà de tants d'efforts les effets bienfaisants.
Pour donner plus de suite à l'œuvre commencée,
Pour mieux remplir mes jours et brider ma pensée,
J'ai pris soin d'inviter, tous les dimanches soir,
Les filles du village à venir au manoir;
Les plus grandes du moins, celles dont la culture
Peut le mieux profiter d'une bonne lecture;
Et je leur lis alors quelque récit touchant
De guerre ou de voyage, et parfois même un chant
D'Homère, VIliade, ou plutôt VOdyssèe,
Dont les tableaux naïfs plaisent à leur pensée.
Et j'aime à voir comment ces esprits enfantins
S'éveillent aux récits de ces âges lointains.
Tout ce monde naissant est pour eux plein de charmes.
Bien souvent, dans leurs yeux, j'ai vu courir des larmes Pour Achille, Priam, la belle Briséis, Et les héros tombés au bord du Simoïs.
D'autres fois je révèle à leur âme attendrie La gloire et les malheurs de la mère patrie : Les Gaulois promenant leur vaillance en tous lieux. Sans crainte, si ce n'est de voir tomber les cieux; Les luttes avec Rome, et plus tard, quand l'empire. Vainqueur de l'univers, sous l'univers expire, La France commençant l'œuvre des temps nouveaux; Les croisades, les rois, le peuple et ses travaux; Et surtout Jeanne d'Arc, l'enfant pure et sublime, A qui d'avoir sauvé la France on lit un crime, Honneur de notre histoire, ange né parmi nous. Nom sacré qu'on devrait ne dire qu'à genoux; Enfin quatre-vingt-neuf rayonnant sur le monde ; Les fautes, la grandeur et la chute profonde ; Puis le relèvement, la foi, l'espoir fécond, La volonté de n'être à nul autre second.
C'est ainsi qu'en causant j'instruis mes écolières. Et toujours mes leçons finissent en prières Pour ce cher vieux pays de France, notre amour, Que ses fils sauront faire encor si grand un jour.
jo ociobrc jSSi.
Hier, nous étions tous chez mon oncle, aux Marnièrcs. On effleura d'abord différentes matières ; Puis soudain, sur un mot presque au hasard lancé, La conversation revint sur le passé, La guerre et ses horreurs ; chacun contait ses peines, La France en deuil perdant tout le sang de ses veines. Mais combattant encor, puis son effort si grand Pour remonter la pente et reprendre son rang. Franz Heller se taisait. A travers son silence Je voyais que son cœur se faisait violence; L'amertume plissait ses deux lèvres : « Eh bien. Dit mon oncle, docteur, vous ne nous dites rien?
— Que voulez-vous? j'aurais peut-être trop à dire.
— Dites toujours. — Alors, dussiez-vous en sourire. Au risque de passer pour un rêveur, un fou.
Que l'ardente chimère emporte Dieu sait où. Je dirai qu'il est bien qu'un peuple se rachète En payant sa rançon. Mais il est d'autre dette. Tout devoir pour la France est-il donc accompli Quand le sac des vainqueurs de notre or s'est rempli ? Si c'est une revanche, à mon sens, elle est mince. Nous a-t-elle rendu l'une et l'autre province? En ressentons-nous moins la plaie au trou sanglant Que la patrie en pleurs porte encore à son flanc.