LIVRE III
Quel plaisir n'est-ce pas, dans ce monde frivole, D'entendre tout à coup une mâle parole. De voir une âme enfin, et le divin rayon Que donne aux traits l'ardeur d'une conviction.
^ Fiu d'oclohre iSSi.
L'autre jour, je venais de voir une malade. J'avais le cœur serré ; j'étais triste et maussade. Je me dis: Allons voir madame Heller; un mot De sa bouche, un regard, me remettront bientôt; Et j'allai. — Dans la cour, je m'arrête, j'écoute : J'entends le piano. C'est le docteur sans doute. Dois-je entrer? J'hésitais, et, le pied suspendu, Je m'arrête ; bientôt le motif entendu Me retient. Il jouait cette sombre sonate Où Beethoven avec tout son génie éclate (Je devrais dire avec sa grande âme plutôt; Car elle n'est au fond qu'un sublime sanglot). Je m'assis sur le banc qu'un grand rosier ombrage. Et, le front appuyé sur le léger treillage. Immobile, les yeux au ciel, je me livrai Tout entière aux transports de mon cœur enivré. D'un coup d'aile enlevée au ciel par l'harmonie. Je suivis dans son vol l'impétueux génie. Sa tendresse orageuse et sa sauvage ampleur Font surgir du chaos un monde de douleur.
On nage en plein éther, et par delà les nues On découvre à ses pieds des sphères inconnues, Où tout semble plus beau, plus grand, plus radieux Un univers peuplé de géants et de dieux, Mais où le désespoir, planant sur toutes choses. Jette seul des accents amers et grandioses; Monde étrange, mêlé d'ombres et de splendeur, Où la douleur s'oublie à force de grandeur.
Les accords se taisaient que j'écoutais encore : Je vibrais plus longtemps que l'insirument sonore, Sans pouvoir secouer le sombre enchantement. Mais bientôt le clavier reprit plus doucement. Un air suave et doux, une fraîche harmonie. Un sourire divin de tendresse infinie, La beauté, l'innocence, et la grâce dans l'art, Le don suprême enfin! Je reconnus Mozart. Et je restai clouée à ma place indiscrète, En admirant le jeune et savant interprète Dont l'art et le talent, jusqu'alors ignorés, Savaient traduire ainsi mes maîtres adorés. Déjà le jour cédait la place au crépuscule. L'ombre me dérobait; je restai sans scrupule. Une étoile bientôt se leva dans l'azur. Comme pour écouter le chant céleste et pur Qui montait vers le ciel par la fenêtre ouverte. J'oubliai tout : ma vie inutile et déserte. Mes ennuis, mes chagrins, et dans mes tristes yeux Je sentis s'amasser des pleurs délicieux.
Le monde était changé; Dieu semblait me sourire. O musique ! ô magie ! étrange et pur délire ! l\ir quel charme inconnu, par quels liens puissants, ]'cux-tu régner ainsi sur notre âme et nos sens? A ces accords si doux, une émotion tendre, Une pais ineffable en mon cœur vint descendre. Mais lorsque tout se tut, au lieu d'aller les voir, Je m'esquivai bien vite et revins au manoir. Ne voulant pas gâter par un mot, une phrase, Les délices sans nom d'une pareille extase. J'évitai tout le monde et me couchai sans bruit, Pour l'emporter en rêve avec moi dans la nuit.
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Ce matin, dans les bois j'errais à l'aventure. Emportée au galop de ma jeune monture.
L'air vif, ce mouvement rapide, aérien, M'avaient fouetté le sang et me faisaient grand bien J'avais l'esprit tranquille et l'âme reposée ; Les branches sur mon front secouaient la rosée Avec l'odeur des bois plus douce qu'un parfum. Tout à coup j'aperçus sur son cheval bai-brun Le docteur qui passait le long de la clairière. Je l'eus bientôt rejoint et j'allai la première Lui dire le bonjour que l'on doit aux amis. Après un léger trouble, et quand il fut remis.
I04 FRÂNCIXE
Il me donna bien vite et très bien la réplique. L'entretien sans tarder roula sur la musique. « Oh! comme vous savez bien cacher votre jeu, Lui dis-je avec malice en soulignant un peu.
— Comment? que voulez- vous dire, Mademoiselle?
— Rien que la vérité, qui du reste est fort belle.
— Vous m'intriguez. — Je tiens le fait de bonne part.
— Quels sont ces médisants? — Beethoven et Mozart.
— Voilà de beaux secrets si chacun les pénètre 1
— Quelquefois les secrets s'en vont par la fenêtre.
— Oh ! j'y suis, — Vous n'aurez jamais, assurément, Un public plus charmé. — Dites mieux, plus charmant Et moitié sérieux, et moitié badinage,
Nous avons terminé ce gai marivaudage
Par l'offre qu'il me fit gentiment, sans façons.
De venir quelquefois me donner des leçons.
J'acceptai. C'est une âme attristée et naïve,
Un cœur droit qui n'ira jamais à la dérive.
Il a comme sa mère une candeur d'enfant
Qu'heureusement pour lui beaucoup d'esprit défend.
'K.ovembre 1881.
Véra vient de m'écrire une lettre fort tendre. Bonne et franche comme elle ; elle tient à m'apprendre, Avec précaution et le plus doucement, Ce que Florence appelle un grand événement : j