‹ uvres de Édouard GrenierChapitre 39 sur 128 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Avril 1SS2.

Plus je pense à mon grand projet, plus je l'approuve ; Plus je sonde des yeux l'avenir, plus je trouve Tristesse, solitude, ennuis devant mes pas. Sans compter les chagrins que je ne prévois pas. J'ai fait part à madame Heller de mon idée Ce matin, c Mon enfant, êtes-vous décidée? Me dit-elle, surprise, après un court moment De silence, en baissant les yeux. Si c'est vraiment Votre vocation, oui, si Dieu vous appelle, C'est bien ; il n'en est pas sur terre de plus belle : Quoique à vous dire tout, je croie avec raison Q.ue sans changer d'habit, de vie et de maison. Libre, vous pourriez faire avec votre fortune Autant de bien qu'au joug d'une règle commune. Mais si c'est votre idée, essayez du couvent; Nos cœurs seront à vous tout comme auparavant. « Alors, ouvrant ses bras, la femme austère et sainte Me serra sur son sein dans une douce étreinte ; Et j'entendis sa voix, comme un suprême adieu. Murmurer tendrement : « Soyez heureuse en Dieu ! »

Reste à parler encore à Gritty. Je redoute

Ce moment; je prévois sa douleur; il m'en coûte

De contrister ce cœur si bon, si maternel. Mais tout est sacrifice à qui monte à l'autel.

V^Cai 18S2.

O faiblesse 1 ô mortels aveugles que nous sommes ! Qu'est-ce que les désirs et les projets des hommes? Sans cesse ballottés, flottants, irrésolus, Nous sommes le jouet d'invisibles reflux... Oui, c'en est fait! ma vie est enfin décidée; Mais dans un autre sens où Dieu seul m'a guidée. Oh ! que je suis heureuse, et comme enfin mon cœur D'une céleste paix savoure la douceur!

Je venais à Gritty d'ouvrir toute mon âme : Certes, j'avais prévu sa douleur et son blâme; Mais je ne croyais pas à cette explosion De colère, de pleurs et d'indignation.

« Q.uoi ! vous quitteriez tout ! ce pays qui vous aime, Ces champs, cette maison, vos pauvres et moi-même, Moi qui suis seule au monde et n'y connais que vous I Vous ne le ferez pas ! j'embrasse vos genoux. Mon Dieu 1 si vous saviez quelle erreur est la vôtre I Vous voulez donc briser mon cœur et puis. . . un autre ?

— Quel autre ? demandai-Je. — Eh ! ne voyez- vous pas Que le docteur vous aime et que c'est son trépas? »

Ces mots, qui sur mon cœur tombaient comme la foudre, M'arrêtent; je ne sais plus à quoi me résoudre. je tremble, je pâlis. « Qui te l'a dit? — Mes yeux.

— Mais sa mère m'approuve. — Interrogez-la mieux, Et vous verrez. — Eh bien, va la chercher de suite.

— J'y cours, et vous saurez la vérité bien vite. » Elle vole, revient avec elle. « Pardon,

Lui dis-je, répondez par un oui, par un non; Votre fils m'aime-t-il? — Oui, me répondit-elle.

— Alors, pourquoi m'avoir de façon si formelle Conseillé le couvent? — C'était votre désir.

— Et vous saviez pourtant quïl pouvait en mourir?

— Oui. Vous êtes trop riche, et pour une âme fière Cette inégalité fait plus qu'une barrière,

— O ma mère, lui dis-je en tombant dans ses bras. Qu'il vivel je le veux; vous aussi, n'est-ce pas? » Et toutes trois, mêlant le sourire et les larmes, Nous avons prolongé cet instant plein de charmes. « Gardez-moi le secret, dis-je enfin, et, ce soir. Allons au mont Chesnu tous quatre nous asseoir. »

Et là-haut, sur l'étroite et rude plate-forme Qui monte vers le ciel comme un autel énorme. Je dis à Franz : « Voici ma main ; la voulez- vous ? Franz, ivre de bonheur, la reçut à 2:enoux.

114 FRAXCIXE

Nous prîmes à témoin le ciel, ces bois, ces cimes, Cette Alsace lointaine... Et quand nous descendîmes, Les cœurs comme les mains à jamais enlacés. Devant sa mère et Dieu nous étions fiancés.

Page 1