‹ uvres de Édouard GrenierChapitre 51 sur 128 · L^ 'PLUIE · texte numérisé non relu

L^ 'PLUIE

J 'ai suivi tout le jour le bord de la rivière; Un brouillard gris flottait sur la vallée entière. Perdu dans son nuage et son cher souvenir, J'allais sans trop songer qu'il faudrait revenir. Sous un crêpe de deuil la nature endormie Semblait aussi pleurer la mort de mon amie. Nul chant d'oiseau ; la brise, en passant sur les bois, Semblait mener un chœur de lamentables voix; L'écluse aux flots troublés roulait des voix éteintes : Tout était triste et noir, gémissements et plaintes. La pluie enfin tomba; des nuages rampants Chaque arbre retenait les larmes en suspens, Pour mieux les laisser choir sur mon front au passage. Mais déjà d'autres pleurs me baignaient le visage, Pleurs d'amour, de regrets, de douceur et de fiel, Et ces gouttes d'eau-là ne venaient pas du ciel.

L'^%'B'Ji,E

Cl LE n'était encor qu'une enfant frêle et blonde, Qu'elle vivait à part et s'isolait du monde. Un de ses grands bonheurs était de se percher Dans les branches d'un arbre et de s'y bien cacher ; Et seule, elle restait ainsi de longues heures. Immobile à rêver — et c'étaient les meilleures, Disait-elle plus tard, quand, la main dans la main, Nous causions tous les deux de ce passé lointain, Où son âme ignorait mon âme et moi la sienne. — A quoi donc songeais-tu, rêveuse aérienne? Sans doute l'avenir se peignait à tes yeux Sous les traits enchanteurs d'un bonheur radieux... Hélas ! quel démenti te donnait avant l'âge Le sort qui te forgeait un si rude esclavage! Voyais-tu sous quel joug il faudrait te ployer? Et l'amertume assise à ton jeune foyer. Jusqu'à l'heure où l'amour, nous unissant dans l'ombre.

l8o POÈxMES ÉPARS

Brilla comme une étoile au bord de ton ciel sombre? — Maintenant que la mort t'a prise entre mes bras, K'est-ce pas? jusqu'à moi souvent tu descendras? Si ton âme aime encore à revoir cette terre, A rêver loin du sol dans un coin solitaire, Comme faisait l'enfant au matin de ses jours, Ah! viens à moi, descends, visite-moi toujours! Mon âme est un grand arbre aux vastes rameaux sombres Où le vent fait flotter les rayons et les ombres. Où le feuillage ému, plein de bruits enchanteurs, Des sèves du printemps vanne au loin les senteurs. Où la fraîcheur des nuits, lentement déposée. Transforme en diamants les pleurs de la rosée. Le zéphyr y frémit, et les oiseaux du ciel Y cachent leurs doux nids, et l'abeille son miel. Mille doux souvenirs s'abritent sous son dôme : Mais c'est toi que je veux, ô bien-aimé fantôme! Chère ombre à qui je dois tant de biens et de maux. C'est toi que je veux voir toujours dans mes rameaux !

TiESIG'K.^iTIO'K.

Allons, remettons-nous à vivre au jour le jour. Patience 1 La mort viendra; j'aurai mon tour. Ce ne sera pas long : le soir touche à l'aurore. Allons, 3gitons-nous, aimons, souffrons encore, C'est la loi; laissons-la s'accomplir sur nos fronts 1 L'ange s'ébauche en nous, tandis que nous souffrons; Et l'esprit à travers notre corps en ruines Monte et contemple mieux les régions divines. Comme en hiver le dôme éclairci des forêts Laisse voir sur les monts le ciel bleu de plus près. La souffrance est un feu qui purifie; et l'âme, Au lieu d'onde lustrale, a besoin de la flamme Q.ui consume et dévore et la dégage un peu Des passions d'en bas, cendre et scorie en feu, Poussière que le vent de la vie amoncelle, Qui voile trop souvent la divine étincelle. Pour que l'homme comprenne enfin la vérité

l82 POÈMES ÉPARS

Et sente, faible atome en cette immensité, Que la vie est un point dans les siècles sans nombre Son génie un vain souffle et son bonheur une ombre, Il est bon qu'au milieu de nos mille tracas La foudre sur nos seuils éclate avec fracas, Qu'on voie à nos banquets le malheur apparaître, Et que l'esprit tremblant reconnaisse son maître. Il est bon que la mort, qui réveille et confond, Ouvre à nos yeux soudain cet abîme sans fond, Et que de tous côtés, pour seule perspective. S'étende l'infini comme une mer sans rive.

STELLA 'K.UOV^

J 'aurais voulu que ton image Se prolongeât sur tous mes jours, Que ta tendresse sans partage Fût le dernier de mes amours...

Mais, ô ma pauvre bien-aimée !

Ta tombe est à peine fermée, Que je vais à d'autres douleurs !

Un astre plus puissant qui passe M'emporte avec lui dans l'espace, Et m'arrache à toi, tout en pleurs

Éternelle faiblesse humaine' Malgré mes regrets, mes remords.

Je vais où le destin m'emmène, Moi, si fidèle à tous mes morts! Hélas I un jour désabusée.

Mon âme s'en viendra, brisée,

Honteuse de cet abandon, Demander à ta froide pierre, A deux genoux dans la poussière.

L'aumône d'un dernier pardon!

A U'ME VIV^'^LTE

LES TLEU%S

A SZERETLEK

J "ai vu des pleurs errer au bord de ses paupières. Qu'un sourire forcé ne voilait qu'à demi, Ces pleurs mal contenus, que les âmes trop fières Ne savent pas verser, même auprès d'un ami.

Quoi ! si jeune et déjà souÔrir ! Lorsque la vie Semble avoir à tes pieds répandu tous ses donsl Q.uand on possède tout ce que la terre envie, Se tlétrir dans l'ennui des mornes abandons!

l86 POÈMES ÉPARS

Ah ! laisse ouvrir ton cœur ! Laisse couler tes larmes ! C'est la source qui doit féconder ton désert. La vie est un combat ; les pleurs trempent nos âmes ; Et l'on n'est doux et fort que si l'on a souffert.

iS-j....

^4Î\CITIE

Souvent je m'interroge et tout bas me demande

Et cherche d'où me vient cette amitié si grande,

Cette pure, tranquille et noble passion

Q.ui dans mon soir d'hiver glisse un si doux rayon.

Q.u'aimé-je donc en elle, et que puis-je en attendre?

Quel est cet intérêt à la fois triste et tendre

Qui m'attache à ses pas, et comme un doux aimant

Attire mes pensers vers elle à tout moment ?

Serait-ce sa beauté? J'en connais d'aussi belles.

Sa douleur? Mais, hélas! j'en sais de plus cruelles.

Sa jeunesse et ce front chargé de blonds cheveux?

Son grand art, quand ses doigts, au jeu souple et nerveux,

Éveillent Beethoven sur les touches d'ébène?

Ses yeux bleus aux cils noirs? Sa grâce souveraine?

Ou bien l'âme cachée en ce corps si charmant,

Cette âme qui se meurt silencieusement.

Et, comme une martyre expirant sur le sable,

Se fait de sa pudeur un voile impénétrable,

Et cache à tous les yeux la blessure sans nom

Q.ue lui fit en plein cœur leur stupide abandon?

— Ah ! douleur ou beauté, que m'importent les causss !

Quels que soient les rayons dont tu te décomposes 1

Je te reconnais bien, c'est toi, prisme adoré.

Étincelle divine où dort le feu sacré !

Chaste étoile qui tremble et qu'un nuage assiège,

Pâle et dernière fleur qui grandit sous la neige,

Flot suprême d'amour, flot > pur, pacifié.

Qui vient mourir au bord et n'est plus qu'amitié 1

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