‹ uvres de Édouard GrenierChapitre 53 sur 128 · T)IEU · texte numérisé non relu

T)IEU

/\dieu

! puisque ta main cherche à quitter la mienne, Ne crains pas que je veuille encor la retenir. Quoi ! ton cœur n'a donc rien, plus rien qui m'appartien — Ah! le déchirement terrible va venir! .

Ainsi tu ne vis plus de moi ! Ton âme entière, Qui plongeait dans mes yeux pour y chercher le jour, S'élance maintenant vers une autre lumière, Un autre azur plus jeune où tu pressens l'amour!

Puisses-tu l'y trouver! Puisse-t-il te suffire!

Borne là ton essai, sache te limiter!

A défaut de raison, que la pitié t'inspire!

On est trop malheureux quand il faut te quitter !

Ah ! ne souffre jamais du moins ce que je souftVe, Ce martyre d'un cœur qui se sent délaissé, Qiu voit la vie ouverte à ses pieds comme un goutîre, Ce gouffre horrible et noir que connut ton passé !

Je t'en ai délivrée, et c'est toi qui m'y plonges! Le bien que je t'ai fait devient mon châtiment... La vérité n'est donc qu'un tissu de mensonges, Puisqu'il me faudra croire un jour que ton cœur ment?

Et pourquoi me quitter? Est-ce parce que l'âge A sillonné mon front qu'il devait transformer? Mais quand je vins à toi, ce n'est pas mon visage, C'est mon cœur que tu vis et qui se fit aimer.

Eh bien I ce cœur si jeune est demeuré le même, Des misères d'en bas il est mieux dégagé ; Il est meilleur, plus fier, plus tendre encore : il t'aime.. Hélas ! comme il croyait cet amour partagé !

Nous avions traversé la saison des orages; Nos cœurs dans le devoir s'étaient réfugiés; Et déjà nous planions par delà les nuages, Dans l'azur rayonnant des pures amitiés.

Mais je te vis faiblir... Tu regrettais la terre : Le ciel était trop haut, l'air trop vif, trop subtil... Et voilà que ta main sur mon cou se desserre ! Quoi! le ciel avec moi, c'est donc pour toi l'exil?

Où vas-tu retomber? Aux ardeurs inquiètes, Au bruit, au tourbillon, aux hommages du bal, Aux rêveuses langueurs des lendemains de fêtes, Au froid du cœur, au train du monde si banal...

Va donc où ta Jeunesse et ton sexe t'entraîne ! Va briser d'autres cœurs encore en te jouant 1 Le monde acclamera ta beauté souveraine; Mais te cachera-t-il son vide et son néant?

D'autres t'admireront dans ta beauté de femme, Et cet amour d'une heure, ils te le diront mieux; Mais moi, ce que j'aimais en toi, c'était ton âme. Et l'ange qui passait quelquefois dans tes yeux.

Adieu! Tu n'as jamais compris quelle tendresse Enveloppait tes jours d'un éternel souci. Te suivait, te couvait en tous lieux et sans cesse. Ah! pauvre enfant! qui donc saura t'aimer ainsi?

Adieu ! Va, je le sais, ma plainte est inutile ; Mais quand, lasse du monde et brisée à demi. Tu chercheras des yeux pour mourir un asile. Souviens-toi, souviens toi de ton meilleur ami!

6 mai iSy....

c/4 L^ VE'N:,US T>E tSCILO

^UR ton socle de marbre, immobile et sereine, Ta beauté mutilée est encor souveraine, O Vénus ! et les jours sur toi glissent en vain. Ta lèvre peut garder son tranquille sourire ; L'Olympe est disparu, mais non pas ton empire : L'art rouvre un nouveau temple à ton culte divin.

Si tu n'es plus pour nous la 'déesse vivante Qui sème sur ses pas l'amour et l'épouvante, Dont la Grèce adorait les autels à Paphos, Des cultes du passé si tu n'es qu'un emblème. L'homme dans ta beauté peut s'admirer lui-même En voyant ce qu'il lit de ce bloc de Paros.

Jamais il n'a plus haut fait monter son génie ; La chasteté, la grâce à la grandeur unie, Trônent pour tous les temps sur ce blanc piédestal. Le marbre y devient chair, la chair esprit; la terre N'a rien su revêtir d'un plus beau caractère, Et l'art ne peut rêver de plus pur idéal.

De la terre et du ciel mystérieux mélange,

Plus divin que la femme et plus humain que l'ange,

Trait d'union sublime entre l'homme et les dieux,

Point culminant de l'art et de la poésie.

Où la beauté parfaite, en un éclair saisie.

Se fixe aux purs contours d'un marbre radieux!

Dix-huit siècles entiers, ô divine statue !

De ton autel natal, détrônée, abattue,

Dans la terre des morts tu dormis comme nous.

Mais quand tu reparus enfin à la lumière,

Ce fut un cri d'amour comme à l'heure première.

Et tu revis encor la terre à tes genoux.

Les générations se succédant sans cesse

Ramènent à tes pieds, mieux qu'aux temps de la Grèce,

Un flot toujours pressé d'admirateurs nouveaux.

Quel poète pieux, dans la foule fidèle.

N'est venu t'adorer en prenant pour modèle

Ta beauté, désespoir de ses pâles travaux?

Enfant, j'y suis venu; vieillard, j'y viens encore (Souvent le crépuscule ainsi rejoint l'aurore) ; Et j'espère y venir jusqu'à mon dernier jour. Ma place familière est là, dans ce coin sombre, Et ton œil impassible a pu voir à ton ombre Ma première jeunesse et mon dernier amour.

C'est là, t'en souvient-il? sous la fenêtre haute, Comme des écoliers qui se sentent en faute, Qn^ellc et moi nous venions nous blottir à l'écart; Et la main dans la main, heureux, sans nous rien dire. L'œil sur toi, nous mêlions, dans un double délire, A notre immense amour l'immensité de l'art.

La foule, autour de nous, bourdonnait dans les salles, Lançant aux dieux vaincus ses remarques banales. Sa naïve ignorance ou son rire moqueur. Mais nous, ne regardant que toi seule, ô déesse ! Perdus dans ta pensée et dans notre tendresse, Nous laissions le silence expliquer notre cœur.

L'art à notre amitié prêtait encor des ailes. Dans notre essor, pareils à deux, ramiers fidèles, Kous montions dans l'azur des hautes régions. La terre sous nos pieds s'enfuyait dans l'espace. Et quand nous retombions (car toute aile se lasse), C'était les pleurs aux yeux que nous nous souriions.

Ah! comme elle m'aimait alors! de quelle flamme L'ardente gratitude emplissait sa jeune âme! C'était plus que l'amour, même dans sa ferveur. Du sombre désespoir trop longtemps prisonnière, Je lui rendais la voix, la vie et la lumière, J'étais l'ange attendu, j'étais le Dieu sauveur!

Comment ne pas l'aimer aussi, ne pas la croire. Et ne pas m'enivrer de ce rêve illusoire? Des jours, des mois, des ans, elle-même l'a cru. Pour elle, c'était vivre enfin, c'était l'aurore ; Moi, je me retournais pour saluer encore Le reflet adoré du soleil disparu.

Tu n'as pu l'oublier, cette jeune mortelle.

Que même auprès de toi l'on osait trouver belle.

Qu'elle était digne alors de vivre sous ta loi 1

Elle te ressemblait dans sa fierté divine ;

Puis, ce regard étrange, où rien ne se devine...

Hélas ! j'aurais mieux fait de n'adorer que toi !

Toi, tu ne changes pas; telle tu fus, tu restes.

Dans l'immobilité des idoles célestes;

Si ton cœur est de marbre, il n'a pas de détours ;

Tu ne t'élèves pas au ciel pour redescendre ;

Tu ne t'enflammes pas pour n'être un jour que cendre;

Toi, tu ne promets pas d'éternelles amours!

Oh! qui m'eût dit qu'un jour, à cette même place,

Tiède encor d'un bonheur dont tout garde la trace,

Exilé de son cœur et par l'âge affaibli,

Je viendrais, dans ces lieux témoins de tant d'ivresse,

Verser furtivement à tes pieds, ô déesse !

Les pleurs de l'abandon et de l'injuste oubli !

Tout mon être eût crié : Non ! non ! C'est un blasphème ! Eh quoi ! tant de bonheurs, tant de souffrances même. Tant de rêves, d'espoir, de fautes, de pardons, Tant de serments cueillis sur une lèvre avide ! Tout cela pour tomber tout à coup dans le vide Et la muette horreur des mornes abandons !

Qu'est-ce donc que la vie, et quelle est sa misère, Si tout, même l'amour, n'est qu'un souffle éphémère? L'inconstance, ô nature! est donc la grande loi? Quoi ! la grâce est un leurre et la tendresse un piège ? Qui nous a réunis ? Pourquoi la rencontrai-je ? Pourquoi nous séparer? Pourquoi souffrir? Pourquoi?.

O Vénus ! ô statue ! ô déesse éternelle ! Le regard calme et froid de tes yeux sans prunelle Semble me contempler avec étonnement.

Tandis que je t'ouvrais ce cœur qui se déchire, J'ai cru voir sur ta lèvre un étrange sourire Comme un muet reproche errer confusément.

Tu n'as que trop raison. C'est vrai ; la plainte est vaine Et mon cœur plein d'amour n'est pas fait pour la haine. Laissons là les regrets, l'amertume et les pleurs. Elle était jeune et femme; elle était admirée. D'ailleurs, qui sait? son âme aussi fut déchirée, Et Dieu seul, qui voit tout, a connu ses douleurs.

Puis, n'ai-je pas mes torts? Je devais me connaître; De son cœur et du mien j'aurais dû rester maître; Mes jours d'illusion étaient plus que passés; Il fallait me borner à l'amitié... — Sans doute 1 Mais qui donc s'arrêta jamais sur cette route. Et dit à la ieunesse, à l'amour : C'est assez l

C'est l'heure maintenant. Comme ces fleurs divines Qui croissent au désert dans un temple en ruines Que le pardon grandisse en mon cœur dévasté 1 Oublions les oublis, les serments, les parjures; Soulevons le linceul où dorment nos blessures; A défaut du bonheur, cherchons la vérité 1

L'amour, si grand qu'il soit, n'est pas tout dans la vie. La femme peut tromper ainsi que la patrie. Mais pour nous consoler Dieu sourit autre part; Regarde ! un autre azur s'ouvre aux ailes humaines : C'est l'amitié virile aux douceurs souveraines. C'est la divine paix de l'étude et de l'art.

A UXE VIVANTE 20$

Seul, l'art ne trompe pas; seul, il reste fidèle,

Et, fixant nos regards sur un divin modèle,

Il apaise nos cœurs en remplissant nos jours.

Lui seul, couvrant de fleurs le gouflre où tout s'abîme.

Aux misères d'en bas prête une voix sublime,

Et porte à Dieu nos chants, nos pleurs et nos amours.

L'art, c'est la liberté de l'esprit, la revanche

Du cœur contre le sort ; et, quand le monde penche.

C'est le levier divin qui le remet debout.

Au réel trop étroit il ajoute le rêve.

Et la création entre ses mains s'achève ;

Car il met la justice et la beauté partout.

Adieu, Vénus! Adieu, déesse! Adieu, statue!

Je te quitte plus calme et presque heureux : ta vue

M'a rendu l'espérance et la sérénité.

Je ne bâtirai plus sur l'onde ou sur le sable ;

Mon culte désormais sera l'impérissable.

Et mon dernier amour, l'immuable beauté.

Paris, iSj...

2o6 POÈMES É P A R S

Jl L'OVELI

L.-'iEU sévère, au front pâle, aux lèvres toujours close Aux mains pleines de fleurs sur les tombeaux écloses, O frère de la mort, qui sur les pas du temps Effaces nos projets et nos vœux inconstants, Qui fermes toute plaie, endors toute souffrance, Et sèmes sur nos maux la froide indifférence. Comme l'hiver la neige aux flancs noirs d'un ravin ; Oubli, céleste ami, consolateur divin!

Toi qui sur le passé qui s'efface et recule Jettes le voile d'or d'un vague crépuscule ; Toi qui, dans les grands cœurs que tu n'oses flétrir, N'as jamais rien détruit de ce qui doit périr. Dieu puissant ! je t'ai bien maudit dans ma jeunesse ! Mais à présent je sais... Il faut que tout renaisse. Que l'herbe pousse au pied des vieux chaumes brisés, Que la source remonte à ses bords épuisés. Que, dans l'àtre noirci qui toujours brûle ou fume.

Sur la cendre d'hier un feu nouveau s'allume, Que dans les profondeurs de leur éther dormant Les astres, même au ciel, vivent de changement; Dieu fort! si tu régis tous ces globes de flammes, Tu peux bien sous ta loi plier aussi nos âmes : Oubli! Dieu triste et bon, père de l'avenir, Je t'accepte en ce jour et je veux te bénir 1

LETTRES ET E'KVOIS

Page 1