‹ uvres de Édouard GrenierChapitre 6 sur 128 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Rire de demi-dieu que je ne pus comprendre,

Quelque chose d'ardent, de moqueur et de tendre,

D'avide, de méchant, en tout cas de trompeur.

Ce baiser me serra le cœur et me fit peur;

Il me brûla la lèvre et me parut étrange...

Je me sauvai bien vite. — Et voilà la vendange...

L'ai-je dit? Paul devait partir le lendemain.

Je ne le revis pas. Il reprit le chemin

De Paris, et plus tard, durant plusieurs années,

Visita du soleil les plages fortunées...

Quel vide tout à coup dans mon cœur ! Que les jours

Se traînèrent pour moi décolorés et lourds!

Je restais immobile et des heures entières

A regarder sans voir, des larmes aux paupières.

Cette torpeur dura quatre ans. Quand il revint,

J'étais grande ; j'avais dix-sept ans, et lui vingt.

Il n'était pas changé : sa figure un peu pale

Révélait seulement une beauté plus mâle.

L'ironie à sa lèvre avait mis comme un pli

Charmant : enfin c'était un jeune homme accompli.

Dès le premier regard il m'avait reconquise.

Il sut me rappeler d'une façon exquise

Nos souvenirs d'enfant, nos jeux et nos combats.

Tout ce qu'il regrettait, ajoutait-il tout bas,

Sur le Bosphore, en Grèce, au pied des Pyramides,

Au désert, en chassant les gazelles timides.

Mon image l'avait suivi partout; l'exil

N'avait fait que grandir son amour, disait-il.

l6 FRAXCINE

Et puis quels doux regards! Et je sentais, ravie, Le bonheur à longs flots revenir dans ma vie, En savourant ces doux discours les yeux baissés.

Chacun nous regardait comme deux fiancés. Son père, jeune veuf, remarié bien vite. Semblait prêter les mains à cet accord tacite. J'étais riche, et déjà, dès l'hiver précédent. J'avais dû repousser maint noble prétendant. Je ne pensais qu'à Paul, mon cousin et mon maître. Mon idole, mon rêve, en me disant : Peut-être Ne songe-t-il qu'à moi, comme moi seule à lui. Et maintenant le jour du retour avait lui ; Il m'aimait; il était resté fidèle et tendre; Je touchais au bonheur ; je n'avais qu'à lui tendre Cette main qu'il aimait à tenir dans sa main... Oh! quel réveil amer! quel aflFreux lendemain!

Il venait tous les jours au manoir ; sa soirée Surtout, sans y manquer, nous était consacrée. Comme je n'étais plus une enfant, près de nous Gritty, les yeux ouverts, ou bien sur ses genoux Laissant tomber sa laine et sa tapisserie. Paraissait présider à notre causerie.

Puis, quand l'heure au clocher allait sonner minuit. Sans réveiller Gritty, Paul me quittait sans bruit. Pour le revoir encore un seul instant peut-être, Sur les ombres du parc j'entr'ouvrais la fenêtre. Et parfois, écartant les rameaux du jasmin.

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