LIVRE PREMIER
Il accourait d'en bas me tendre encor la main ; Et j'écoutais longtemps, à travers le silence, De ses pas décroissants la rapide cadence.
Un soir... Ohl je vivrais toute une éternité, Je n'oublierai jamais, jamais ce soir d'été! Paul venait de quitter à peine notre enceinte ; Ma main était encor tiède de son étreinte ; Le parc était tout noir; les grands taillis ombreux Ne se détachaient plus sur le ciel ténébreux ; Un orage planait dans l'air : c'était à peine Si la brise étouffée essayait une haleine ; Et la môme lourdeur pesait sur mon esprit. Je ne sais quelle idée enfantine me prit D'affronter comme lui la pluie et la tempête. Je me jetai bien vite un châle sur la tète. Et me voilà glissant dans l'ombre à pas craintifs, Sous les sombres arceaux des ténébreux massifs. Soudain j'entends des voix, des notes indécises ; Sur un banc à l'écart deux ombres sont assises. Je m'arrête en tremblant; la peur me cloue au sol. Bientôt certain accent, des mots saisis au vol, Me plongent dans l'horreur d'un effroi plus terrible. Grand Dieu ! non ! c'est un rêve, et ce n'est pas possible : Ce ne peut être lui I Paul! Paul, mon fiancé. Auprès d'une autre femme ! Oh ! non, c'est insensé ! Et cependant c'était sa voix pressante et tendre Qui disait doucement (et je devais l'entendre !) : « O chère âme I à quoi bon ces pleurs et ces remords ?
Ke t'inquiète pas; moi seul ai tous les torts; Je saurai les porter. Vois -tu bien, ma chérie, Dans notre monde à nous, il faut qu'on se marie, Mais mon cœur reste à toi. Cesse donc tes sanglots ! Je t'aimerai toujours, ô Rosette !» — A ces mots, Ne pouvant supporter l'horreur de mon martyre. Je tombai foudroyée à terre sans rien dire, Espérant que la mort m'emportait dans ses bras. Loin de ce monde impur et de ces cœurs ingrats.
Mais non ! je dus revoir la lumière abhorrée.
La fièvre, délirant dans mon âme ulcérée.
Longtemps la fit errer sous ce vague horizon
Où la folie en deuil lutte avec la raison,
La jeunesse vainquit; la nature obstinée
Me remit face à face avec la destinée.
Et le jour vint enfin où mon esprit, plus clair.
Revit tout le passe comme dans un éclair.
Et sentit l'amertume en mon âme oppressée
Noyer dans la douleur ma première pensée.
Tandis que mon premier regard appesanti
Autour de mon chevet reconnaissait Gritty,
Qui, les yeux sur mes yeux, essayait un sourire
Que de longs pleurs muets semblaient trop contredire.
Sa joue encor plus creuse et ses traits amincis
Portaient en longs sillons la trace des soucis.
De l'angoisse mortelle et des veilles sans nombre
Qu'elle avait dû passer à mon chevet dans l'ombre.
« Que je vous ai coûté de fatigue et d'ennuis.