PROLOGUE
Ici, dans ces couchants sur TEstérel en feu, Où l'azur se remplit de lumière et de gloires. Dans cet air frais et pur qui descend d'un ciel bleu. Dans ces îles dormant sur l'onde en lignes noires, Dans l'immuable aspect des lointains promontoires, Dans ces palmiers cherchant l'Egypte à l'horizon, Dans ces flots dont plusieurs peut-être ont vu la Grèce, J'ai salué celui qui fuit notre raison Et se laisse approcher par la seule tendresse : Il se dévoile ici plus qu'en tout autre lieu, Et j'ai baisé le bord de la robe de Dieu. Cannes, février iSjS.
Quand nous n'aimons plus rien, rien, pas même les roses ! I. R. G.
On ne saurait aimer ici-bas trop de choses. L'homme ne vit qu'un jour sous la splendeur des cieux ; Avant que pour jamais ses paupières soient closes, Sachons de la beauté rassasier nos yeux !
Aimons tout : la nature et ses métamorphoses, Les étoiles du ciel au cours silencieux, La source et l'océan, les grands monts et les roses. L'enfance et les tombeaux où dorment nos aïeux!
Aimons surtout la main qu'un ami vient nous tendre ! N'est-ce rien d'inspirer un culte pur et tendre. Et l'admiration, fille et mère du beau?
O poète ! la vie est parfois pleine d'ombre ;
Mais sur notre chemin, quand il devient trop sombre.
Dieu plaça l'amitié comme un divin flambeau.
Baume, iSjS.
SOXNETS 247
Au bord de l'océan sonore, intarissable, Dont le flot prête à l'âme un rythme solennel, Les yeux à l'horizon et les pieds sur le sable, Jai passé tout le jour loin du monde réel.
Emporté par un rêve au vol insaisissable,
Je me disais devant cette mer et ce ciel :
— Leur double immensité, dont la grandeur accable,
N'est rien auprès du cœur, ce chercheur éternel.
Comme eux il est profond et fertile en orages ; Comme eux de ses débris il sème ses rivages ; Comme eux il a des pleurs dont le goût est amer.
Rien ne peut le combler; il s'agite sans trêve, Il espère, il attend... Et perdu dans mon rêve, Je soupirai tout bas : « Q.uand viendra donc l'hiver? »
Le Havre, juillet iSjS.
Et l'hiver est venu ! mais non tel que mon rêve L'espérait, doux et calme, au pays des heureux. Près des flots bleus mourant à grands plis sur la grève, Aux rayons du soleil, sous des palmiers poudreux.
Non! c'est l'hiver du nord, à clarté pâle et brève. Aux jours froids, sombres, lourds, se ressemblant entre La neige à gros flocons tombe du ciel sans trêve, Et couvre l'horizon d'un linceul douloureux.
Tout se tait : je n'entends, avec le vent qui pleure, Que le balancier d'or qui bat froidement l'heure A coups secs et heurtés comme le glas d'un mort;
Et, pâle, ouvrant sans bruit l'alcôve mi-fermée, Muet d'horreur devant l'impitoyable sort, Je regarde mourir ma mère bien-aimée !
Baume, décembre iSjS.
Et vous ne m'avez vue qu'un instant !
C'est vrai, je vous ai vue un instant sur la terre. (Ne dites pas que c'est pour la dernière fois !) Mais qu'importe le temps à l'âme solitaire? Le cœur a ses instincts, si le monde a ses lois.
Quand l'admiration nous prend, pourquoi la taire? Et puis la sympathie élève aussi la voix : Vous êtes la douleur, la beauté, le mystère. De votre sort voilé c'est tout ce que je vois.
Et quand vous me peignez le mal qui vous consume, Quand vous jetez au ciel ce long cri d'amertume En tombant dans l'abîme ouvert au désespoir,
Comment puis-je rester dans une ombre discrète Et ne pas vous crier, sans que rien ne m'arrête : Vous avez un ami : pourquoi ne pas le voir?
Parc Monceau, mai iSjcf.
Travailler beaucoup. Voyager un N'être pas détestée.
Travailler, voyager, aimer : tel est, Madame, Votre idéal; il est charmant, et c'est le mien. Le clavier de la vie a là toute sa gamme ; Le mal, c'est qu'on ne sait en jouer assez bien.
Moi, je renverserais les termes du programme : Je serre votre gerbe avec un seul lien ; Je ne fais qu'un rayon de cette triple flamme : Aimer! car sans l'amour tout le reste n'est rien.
Travailler, c'est aimer une idée, une cause; Voyager, c'est chercher un nid où l'on se pose. Ainsi tout se résume en un rêve pareil.
La course de nos jours, dans sa brève durée, Par la même lumière est toujours éclairée : L'amitié, cette lune, ou l'amour, ce soleil.
Baume, juillet i8~^.
Sur les Alpes au front ceint de neige éternelle, Comme aux bords où l'orange en plein sol a mûri, Que la nature fût pleine d'horreur ou belle, Partout, votre pensée en mon âme a fleuri.
Avec la liberté d'un vieil ami iîdèle
Et ce que le respect a de plus attendri,
Je me suis demandé bien souvent : « Q.ue fait-elle ?
Est-ce que son chagrin ne s'est pas amoindri?
« N'a-t-elle pas encor fléchi la destinée? Est-elle donc toujours sur ce lit inclinée A veiller, à pleurer, à combattre la mort ? »
Hélas 1 je connais trop cette lutte inégale,
Et comme on plie enfin sous l'horrible rafale...
Ah ! qu'au moins cette fois l'amour soit le plus fort !
De la Spei:{ia à Gènes, septemhre iSj^.
Le silence ici-bas a plus d'une apparence.
Il prend selon les jours et les cœurs maint aspect;
Il peut être la froide et pâle indifférence,
L'oubli même ! (Poor soûls ! we are so imperfect I)
Mais il peut être aussi la suprême éloquence, La voix du cœur, le frère attendri du respect. L'unique messager qu'admette la souffrance... C'est le mien! Q.ue jamais il ne vous soit suspect 1
Votre âme et sa douleur sauront bien le comprendre. C'est celui d'un ami, discret, fidèle et tendre. Dont la vie a perdu comme vous sa douceur.
Car nous avons au cœur la même plaie amère; Si vous pleurez un fils, moi je pleure une mère. Que notre peine au moins trouve en l'autre une sœur 1
Baume, ociohre 1^79.
Septembre est revenu, le mois qui vous ramène Le tableau déchirant d'un douloureux passé ; Hélas ! et vous allez revoir cette semaine Et ce jour qui vous prit votre cher trépassé!
Le temps ne guérit pas toujours notre âme en peine. Comme le char d'un dieu qui n'est jamais lassé Et promène partout sa cruauté sereine, Il revient écraser le cœur qu'il a blessé.
Qu'importe ! laissons faire ; ici-bas tout commence ; Rien ne finit peut-être et le cercle est immense. Ceux que nous pleurons tant doiv-ent revivre ailleurs.
Comment croire qu'ici l'existence soit close? Les étoiles du ciel sont là pour quelque chose. Et l'infini n'est plein que de mondes meilleurs.
Baume, septembre iSSi.
Après avoir lu la Vie sombre.
Sur ces bords enchanteurs où vous ne venez plus, J'ai passé tout le jour à vous lire, ô poète ! Troublé par les accents de votre âme inquiète Et vos doutes amers contre Dieu résolus.
Mais pour mieux méditer les vers que j'avais lus, J'interrompis soudain la lecture incomplète, Et je levai les yeux : le ciel était en fête, Le soleil rayonnait sur les fleurs des talus;
Les pêchers rougissaient sous les palmiers tranquilles ; La mer d'un nœud d'azur ceignait au loin les îles; Le bonheur éclatait partout dans ce beau lieu.
Le printemps réfutait si bien vos vers trop tristes, Que, mêlant la nature aux dizains pessimistes, Pour collaborateur je vous ai donné Dieu.
Hyères, avril i8SS.
L^ SULI'K,^
V^^AND j'ai franchi ta passe, ô Sulina! mes yeux Ont pu compter au pied du double promontoire Vingt navires brisés, mornes, silencieux. Que battaient sans répit les flots de la mer Noire.
Comme ces chars rompus, versés sur leurs essieux, Qui hérissent le sol où passa la victoire, Chacun tournait sa quille ou ses mâts vers les cieux, Leur racontant la même et lamentable histoire.
Et moi, l'esprit perdu dans un regret amer, Je me disais : Le monde est comme cette mer; Les écueils sont partout : malheur à qui dévie 1
Jeune ou vieux, faible ou fort, fier ou découragé, Tous sombrent : qui de nous n'est pas un naufragé ? Oh ! quelle Sulina terrible que la vie !
Baume, avril i86S.
DILED^CÎSCE
L* E S morts que nous aimons et qui nous ont aimés, Où vont-ils ? notre esprit cherche en vain à les suivre, Les autres univers à nos yeux sont fermés; C'est par fragments que Dieu nous entr' ouvre son livn
Mais eux? Ces chers absents, parla mort transformés, Sont-ils sevrés de nous quand le sort les délivre? Des mondes inconnus où Dieu les a semés Nous aiment-ils encor? Nous regardent-ils vivre?
S'ils nous ont délaissés, ô Dieu! quelle rigueur 1 Et s'ils peuvent nous voir et lire en notre cœur, A quels oublis faut-il que leur tendresse assiste 1
Unis ou séparés, oublieux ou jaloux,
Un double abîme, hélas! se creuse entre eux et nous;
Et je ne sais encor lequel est le plus triste.
Paris, février j8/J.
^ D^CoiT)^^CE T)E H. "K..
* E n'est pas un lien banal qui joint nos âmes ; Le temps ne pourra pas l'emporter par lambeau; Car c'est Dieu qui lui-même en a serré les trames : Notre jeune amitié naquit sur un tombeau.
Nuit funeste et terrible où nous nous rencontrâmes Au chevet de cet être et si doux et si beau, Le plus sûr des amis, la plus tendre des femmes, A l'heure où de ses jours s'éteignait le flambeau !
O souvenir sacré 1 Pleins des mêmes alarmes. Nous avons sur son front versé les mêmes larmes Et dit le même adieu, l'adieu si' déchirant.
Mais elle ! pour calmer la blessure trop vive,
Et voulant que son culte en quelque cœur survive,
Elle nous a légués l'un à l'autre en mourant.
Baume, janvier iSj6.
'N.EIGE ET FLEU%S
A MADEMOISELLE F R É D É R I aU E PELLETIER
Vous l'avez dit : avril aux fraîches matinées Voit la neige tardive, aux flocons hésitants, Descendre quelquefois sur les fleurs étonnées, Comme un dernier baiser de l'hiver au printemps.
Nous aussi nous voyons la neige des années Se poser tout à coup sur nos fronts triomphants. Quoi! nos roses déjà seraient-elles fanées? K'était-ce pas hier que nous étions enfants?
Mais sous le froid contact de ce temps qui nous vole, Sous nos cheveux blanchis et leur pâle auréole, Comme un trésor caché tout un printemps fleurit :
Chez vous, c'est d'un cœur pur la jeunesse éternelle,
Et, visible reflet de l'àme paternelle,
La tranquille bonté qui pardonne et sourit.
Baume, juillet iSjj.
^ D^C^'DED^COISELLE LOUISE %E^T>
Apres avoir lu les Poésies posthumes de soit frère.
\-J ■£ nos jours quel que soit le nombre, Tout destin reste inaccompli.
Mais rien ne meurt de ce qui sombre, Et Dieu ne connaît pas l'oubli.
Une fleur naît de tout décombre ; Tout germe est désenseveli; Rien ne s'évanouit dans l'ombre; Tout par la mort est ennobli.
Toute idée en appelle une autre; Tout esprit peut nourrir le nôtre; Tout soupir se mêle au grand chœur;
Et ces pages où vit une âme Seront le foyer plein de flamme, Où s'allumera plus d'un cœur.
Paris, février iSj^.
^ ^4'yLT)%E THEU%IET
J'ai passé tout le jour dans les bois. Loin des villes Où par tant de dégoûts nous sommes assaillis, Quel bonheur d'oublier nos discordes civiles Dans les parfums flottants et la paix des taillis !
Assis dans la clairière où croissent les myrtiles, Je vois passer les bœufs et les gens du pays. L'ombre qui croît au pied des chênes immobiles M'annonce enfin le soir : à regret j'obéis,
Je me lève et regagne à pas lents la demeure Où tout me parle encor de celle que je pleure. Humble toit, lieu béni qu'un ange a visité ;
Et, songeant aux heureux comme vous, cher poète, A qui Dieu laisse encor leur mère, je souhaite Q.u'il vous garde longtemps cette félicité !
Bauiue, jinllcl iSjç}.
^ ^C^'D^C\CE 'DE H. 'NL.
/\iNSi qu'un vieux pasteur assis sur une cime Qui regarde à ses pieds s'écouler un torrent, riuiant sur tout, du haut d'une douleur sublime, Je vois s'enfuir les jours d'un œil indifférent.
Je me dis : Chacun d'eux m'entraîne vers l'abîme, Et je m'en réjouis, tant mon chagrin est grand. J'ai tout perdu ; mon deuil n'est que trop légitime ; Comme un soldat vaincu, mon cœur navré se rend.
A quoi bon vivre encor, lutter et se défendre?
Si j'obtiens la couronne, où puis-je la suspendre?
Pour qui tout cet effort? — Pour moi? Grand Dieu ! jamais.
Peut-on s'aimer soi-même? Oh! la triste chimère 1 La mort, l'aveugle mort, en me prenant ma mère, M'a pris toute ma force et tout ce que j'aimais.
Baume, août iSj^.
Pour sa fèie.
JLe temps vole et fuit: les années, Les mois, les semaines, les jours.
Comme des perles égrenées.
Glissent de nos mains sans retours.
Gerbes fraîches ou fleurs fanées.
Ennuis trop longs, bonheurs trop courts, Dans l'océan des destinées Tout s'engloutit, et pour toujours.
Mais il est des jours que l'on aime.
Où le cœur revit de lui-même Tout un passé qui dure encor ;
Ces jours-là, l'amitié dévote, Qu'on s'appelle Aline ou Charlotte, Les marque de son stylet d'or.
Paris, 4 novembre il
^ ViC^T)^O^CE ViC. ViC.
l->'iEU VOUS a tout donné : la beauté, la richesse, D'un charme pénétrant le dangereux pouvoir, Et deux beaux fronts d'enfants où mettre une caresse, Amour profond et pur, doublé d'un saint devoir.
Sous vos pieds pas un pli de rose qui vous blesse ; Dans votre ciel d'azur pas un nuage noir... D'où vous vient donc au cœur cette étrange faiblesse D'avoir tous ces bonheurs et de ne pas les voir ?
Allons, ouvrez les yeux et relevez la tête! Secouez de vos jours la langueur inquiète ! Ce sont tous vos amis qui parlent par ma voix.
Ouvrez-leur un peu plus votre âme trop fermée : Pourquoi vous refuser au bonheur d'être aimée, Et peut-être d'aimer pour la première fois ?
Paris, novembre iSSo.