‹ uvres de Édouard GrenierChapitre 8 sur 128 · LIVRE PREMIER I · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER I

Lui dis-je en lui tendant la main. Combien de nuits Vos soins et vos regards m'ont-ils ainsi couvée? Chère Gritty 1 Ponrquoi m'avez- vous donc sauvée ? — Taisez-vous, me dit-elle, et ne blasphémez pas ! C'est Rosette qui vous rapporta dans ses bras, Depuis bientôt un mois, par une nuit d'orage, Et qui seule a voulu vous veiller sans partage. Elle n'a pas quitté d'un seul instant ces lieux. Voyant que vous aviez ouvert enfin les yeux, Elle vient de partir. Vous lui devez la vie. Ainsi qu'au bon docteur. Que je leur porte envie ! »

Rosette, mon sauveur ! lorsque sa trahison

A manqué me coûter la vie et la raison!

Rosette I que de maux ce nom seul fait renaître !...

Gritty, qui vit passer un nuage peut-être

Sur mes yeux et mes sens à peine raffermis,

Me dit : « Dormez ! Dormez ! » Et je me rendormis.

Quand je rouvris les yeux le lendemain, l'aurore Me trouva ranimée et plus vaillante encore. Rosette ne vint pas le matin ni le soir. Le lendemain non plus ; je n'eus plus à la voir. Je n'osais prononcer même son nom, de crainte De révéler le mal dont j'avais l'àme atteinte; Et pourtant je sentais que, dussé-je en mourir, Je devais d'elle au moins paraître m'enquérir. Attendons, me disais-je ; et l'attente fut vaine. Rosette ne vint pas. Au bout d'une semaine.

Je dis enfin, domptant mes sens irrésolus :

« Et Rosette? Pourquoi ne vient-elle donc plus?

— Ah! répondit Gritty tristement, la pauvrette

Est malade à son tour et paie ainsi sa dette.

Elle a trop présumé de sa force, et son corps

Succombe à cet excès de veilles et d'efforts;

Le docteur Franz n'est pas rassuré sur son compte.

Puisse sa guérison être certaine et prompte !

Et puissiez-vous bientôt vous-même rendre au moir.

A la pauvre malade une part de ses soins! »

Je ne répondis rien; mais l'âme est un abîme. Je sentis dans la mienne un changement sublime : La haine, la vengeance et l'âpre désespoir. Qui cernaient mon esprit de leur horizon noir, Et me faisaient errer au milieu des ténèbres, Déchirèrent soudain leurs longs voiles funèbres; Une pure lumière éclaira mes esprits; La tendresse, l'amour, que je croyais taris, La pitié, le pardon, la paix et la clémence. Inondèrent mon cœur comme une vague immense Je compris, ou plutôt Dieu me fit pressentir Jusqu'où Rose voulait pousser son repentir, Pour m'éviter sa vue à jamais sur la terre. Pauvre enfant ! dis-je enfin. Dieu te garde à ton père ! Et depuis ce jour-là, mon cœur tranquillisé Put penser sans horreur à qui l'avait brisé.

Bientôt je pus sortir; enfin, d'un pas plus ferme,

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