DOUTES
sua LES RÉFLEXIONS DE M. D'ALEMBËRT
SUR LA POÉSIE
M oi indigne, le dernier des poètes tran^ais, je prends la défense de mes confrères et de leur ait enchanteur, dans le silence de l'univers , contre la secte pernicieuse des gcoinctres qui l'attaquent. N'a -t- il autre chose à faire que cela? diront ces méchants géomètres. Cela se pourrait, leur répondra -t- on; mais l'honneur d'un art divin à vengcj', et l'esprit de corps que l'on prend en devenant poëte, forcent à l'action et à rompre un silence qui deviendrait criminel, si on le continuait quand il s'agit d'un â grand intérêt. Venons au fait.
Les géomètres prétendent que des personnes qui ont aimé la poésie dans leur jeunesse la trouvent ennuyeuse dans leur décrépitude. Tant pis pour eux; mais que cela prouve-t-il? Quelle est Fintention des géomètres en avançant le Csdt? Je crois que je la devine, et suis en conscience obligé de la révéler. Les vidllards sont des gens sages, disent-ils, revenus des erreurs et des préjugés de la Jeunesse, instruits par une longue expérience, et considérés du public. 51 nous prouvons qu*à cet âge ces sages sont dégoûtés de la poésie, nous dénions la poésie, et en même temps nous faisons honte à toutes les personnes qui veulent passer pour raisonuâhles . de s'y attacher. Par là nous affaiblirons considérablement son pai'ti, et nous les amuserous délicieusement avec
6a VI. KKFLEXIOJSS SUR L£S HÉFLEXIOISS
nos courbes, nos tangentes, nos cydoïdes, notre ebatnette et toutes les gentillesses que nous possédons, et dont jusqu'ici le débit a été fort mauvais. Quelle conspiration, et que d'ennui se répandrait sur la surface de la terre, s'il leur était possible d exécuter leur projet!
La poésie est une peinture vive et harmonieuse de tous les ol>jcts de la nature et des sentiments du cœur. Or, je soutiens qu'étant telle, on ne peut s'en dégoûter sans a% oir perdu le tact de l'âme, à moins de l'avoir eu toute sa vie paralytique.
Ainsi la poésie ne saurait soitir de mode ; elle peut être mieux produite dans un temps que dans un autre; cela dépend du génie ou du peu de talents de ceux qui la cultivent.
Les sonnets, virelais, ballades, bouts -rimes ont été négligés avec raison, parce que leur succès, s'ils réussissent, n*est point acheté par la peine qu'ils coûtent L'élégie est plus à la mode que jamais. On ne fait que changer son nom. Le quart des bonnes tragédies sont -elles autre dhose? Une élégie d'appareil déplaît, parce que ce sont des sentiments feints, et que la plupart des auteurs l'allongent trop, ce qui la rend ennuyeuse. On a partagé le département des cgiogues; ce qui est description champêtre entre dans une infinité de pièces d'agrément, et l'amour, partout oii on peut le mettre dans les premiers âges de TuuiN ers. La principale richesse consistait dans les troupeaux. Les pasteurs qui avaient les bergeries les plus nombreuses étaient grands seigtunus, et leurs troubadours l'cprésentaient par leurs cliauls le? charmes de la vie champêtre. Théocrite, qui touchait à ces tenq)s, représentait ces mœurs dans ses idylles, et elles plaisaient, parce que la mémoire n'en était pas efTaccc chez les Grecs. Virgile imita Théocrite, et les Romains instruits dans la belle littérature des Grecs goûtaient leurs ouvrages itmique les niœuis fussent dgà fort changées. Mais dans le siècle de luxe et de mollesse où nous vivons, nos mœurs sont devenues Fopposîte de cette simplicité douce qui régnait dans ces premiers temps. Les beigers que nous voyons sont des gueux à demi abrutis par le commerce perpétuel qu'ils ont avec leurs troupeaux. U ny a plus moyen d'enûire des Aniafyllis ou des Tirds, et par conséquent ils ne peuvent plus jouer de rdle. Cependant nous avons le Suiswau de madame
D£S GEOMETHKS SUR LA POiiISiE.
Dcthoulittes, qui est une pièce «hannaote, et nous plaignons bien les algiébristes» auxquels elle n*a pas Tliowieur de plaire. La satire en vera, loin d*être ennuyeuse, a un ad qui réveille et qui plaît, parce que llMMome est né malin; mais elle est plus dan-
gcieuse que la prose, à cause qu'elle se retient facilement. Ses héraisliclies devieauent pro\eil)es, et niallieui au nom qui s'y liouve enfermé! La satii'e eu prose a l'aNaiitaîje de s'oublier plus tôt, et s'il faut de la satire « elle est plus compatible av ec l'iiumanitc. Les petits vers, s'ils ont de la gaieté, de la naïveté et de la gentillesse f sont le siège de la bonne plaisanterie. S'il y en a de mauvais , cela n empêche pas que les bons ne fassent les charmes des sociétés; mais nos géomètres, qui sont perchés sur Tanneau de Saturne, ne savent pas ce que c'est que tout cela; la vapeur des équations les empêche de savoir ce qui se passe sur ce petit globe terraqué.
Le peuple versificateur est bien à pUindre d*étre foudroyé par des curvilignes. Cependant il ne se croit pas perdu, et 11 est persuadé que trente bons vers fout plus de plaisir au public que tout le calcul des épfaémérides ne lui en fera jamais. Voici encore un
luLi e tour dangereux de ces barbai-es géomètres. Ils s'en prennent aux poètes médiocres, dont par nidibcui le nombre aboutie, et, faisant entre voii' que leur crédit baisse, ils veulent en tirer des principes dont les conséquences tendront à la ruine de la poésie; et cela est si vrai, qu'ils déclarent que Virgile n'a pas i honneur de l'es amuser. Ils eu attaqueraient encore bien d'auties, mais ils craignent les vivants, et les morts ne mordent point; qu'ils se barbouillent d'algèbre, qu'ils pâlissent sur leui' eaK-ul infinitésimal, qui est la chose la plus amusante du monde; mais qu'ils s^abstlenoent en même temps de porter la guerre dans une province voisine dont ils ne connaissent ni les lois ni les coutumes, et oii ils embrouilleraient tout sous le prétexte spécieux de réformer les abus.
Messiem's les géomètres voudraient être les maîtres du genre humain. Us se saisissent de la raison comme si eux seuls avaient
des droits sur elle; ils vous parlent avec emphase de l e^prit philosophique, comme si un ne pouN ait le posséder que par minus X, et ceut choses pareilles. Qu ils sachent que la raison appai'tieut
k tous les états de la vie, et que l'analyse, la méthode et le jugement sont aussi nécessaires au poëte qu*au caleulateur.
En fait de poésie, la raison se prête aux charmes de Timagination; die ne dédaigne point le merveilleux, pourvu qu'il ne soit pas extravagant; eUe examine sévèrement les pensées, FexacliLude grammaticale, rinvcntion, le nœud, le développement des pièces, les caractères, s'il y en a, l'ordre, la nw iliudc, la tissure de rouvra}j;c, le dialogue, si c'est iiti diaïue; mais elle laisse à Foreille à jii-cr de riianaoïiie, cL au goût à décider de certains agrémciils qui plaisent dans un pays et déplaisent dans un autre. Varignon* n'a aucun théorème poui- formel' le goût ou l'oreille; Duvemey « doit s'en tenir à son scalpel, et c'est à un Despréaux à juger les poètes. Un certain géomètre qui a perdu un œil en calculant 1) s'avisa de composer un menuet par a pbts b. Si on l'avait joué devant le tribunal d'Apollon, le pauvre géomètre eouiait risque d'être écorcfaé vif comme Manyas.
La poésie est instructive dans le poème épique, dans le dramatique, oii elle représente de grandes vertus et de grands vices; elle reprend aigrement dans la satire; elle corrige les mceurs en Badinant dans la comédie, ou en se déguisant dans Tapologue ; elle délasse, amuse et réjouit dans d*autres pièces. Cicéron, ce père de la patrie et de l'éloquence, avoue*» qu*il se délassait le soir des fatigues du barreau par les charmes de la poésie, l^es plus beaux génies de l'antiquité faisaient leurs délices de cet art divin. La poésie a des genres différents, tous ont leur mérite; n'en excluons aucun, et gardons -nous de ces sauvages calculateurs qui veulent diminuer le nombre de nos plaisirs.
Ces sauvages mesurent tout avec la mcme toise, le théorème comme une cpigranune, et ils voudraient soumettie à l'algèbre ÏArt poétique de Despréaux comme le calcul des forces vives. Qu'ils apprennent qu'on ne calcule ni le sentiment ni le plaisir. Qu'ils se défient de leurs organes engourdis par l'opium du caleui
• Pterve Varîgnoa, mathématician célibn, nk à Gaan en i654* nMtt «n
Joseph -Guichard Dovctiuyr oéUbre anatoiniste, né à Feun en Fores* m
1648» mort en lySo.
I> Léonard Euler.
• PfO Archia poêla, chap. VL