‹ Œuvres de Frédéric le Grand (volume 3)Chapitre 62 sur 97 · DU SYSTEME DE LA NATURE · texte numérisé non relu

DU SYSTEME DE LA NATURE

Le Sjrsième de la noiwe est un ouvrage qui séduit à la première lecture, et dont on ne découvre les défauts, cachés avec beaucoup d*art, qu'après Tavoir relu à différentes reprises. L*auteur a eu Fadresse d*éloigner les conséquences de ses principes, pour dérouter rexamen des critiques; cependant Tillusion n*est pas assez forte pour qu'on ne s'aperçoive pas des inconséquences et des contradictions dans lesquelles il tombe souvent, et des aveux contraires à son système que lu force de la vérité jiaraît lui arracher, lies matières de métaphysique qu'il traite sont obsouros et hérissées des plus grandes diiliciiltés. I! |>ai dounable de se tromper quand on s'eng^a^e dans ( ( 1 il>> t iiiî lu- (mi ( aui d'autres se sont égarés. Il semble cependant (jii en entilant cette route ténébreuse, on peut la parcourir avec moins de risque, si Ton se défie de ses lumières, si Ton se souvient que dans ces recherches le guide de lexpérience noua abandonne, et qu*il ne noua reste que des probabilités plus ou moins Ibrtes pour appuyer nos* opinions. Cette réflexion est suffisante pour inspirer de la retenue et de la modestie à tout philosophe à système; aotre auteur apparemment n*a pas pensé ainsi, puisqu'il fait gloire d'être dog* matique.

Les points principaux qu'U traite dans cet ouvrage sont: 1* Dieu et la nature; a* la fatalité; 3* la morale de la religion, comparée avec la morale de la reli^on naturelle; 4° les souvc** rains , causes de tous les malheurs des Ktals.

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Quant au premier point, on est un peu surpris, vu son importance, des raisons que Tauteur allège pour rejeter la Divinité. Il dit qu'il lui en coûte moins d'admettre une matière aveugle que le niouvement l'ait agir, que de recourir à une cause intelligeiile agissant par elle-même; comme si ce qui lui coûte moins de peine à arranger était plus vrai que ce qui lui coûte des soins à éclaircir. '3 H avoue (pie c'est 1 indignation que lui ont donnée les persécutions religieuses qui l'a rendu athée. Sont -ce des raisons pour fixer les opinions d'un philosophe, que la paresse et les passions? Un aveu aussi ingénu ne peut qu'inspirer de la défiance à ses lecteurs , et le moyen de Ten croire, s*ii se détermine par des motifs aussi frivoles! Je suppose i|ue notre philosophe se livre quelquefois avec trop de complaisance à son Imagination, et que, frappé des définitions contradictoires que les théologiens font de la Divinité, il confond ces définitions, que le hou sens lui sacrifie, avec une nature intelligente qui doit néoessatrement pré* sider au maintien de runivers. Le monde entier prouve cette intelligence; Il ne faut qu'ouvrir les yeux pour s'en convaincre. I/homme est un être raisonnable produit par la nature; il faut donc que la jiaLure soit infiniment plus intelligente que lui , ou bien elle lui aurait coinnninitjiie des perfections quelle ne possède pas elle-même; ce qui serait une contradiction formelle.

Si la pensée est une suite de notre organisation , il est certain que la nature, immensément plus organisée que l'homme, partie imperceptible du grand tout, doit posséder finteiligence au plus haut degré de perfection. La nature aveugle, aide du mouvement, ne peut produire que de la confusion; et comme elle agirait sans combinaisons, elle ne pourrait jamais parvenir à des fins détermmées, ni produire de ces chefs-d'ceqvre que la sagaeité humaine est obligée d*admirer dans Finfimment petit comme dans rinfiniment grand. Les fins que la nature s'est proposées dans ses ouvrages se manifestent si évidemment, qu'on est forcé de reconnaître une cause souveraine et supérieurement intelligente qui y préside nécessairement En examinant l'homme, je le vois naître le plus débile de tous les animaux, privé d'armes offensives et défensives, incapable de résister aux rigueurs des saisons, exposé

j3 Secoode partie, cbap. XU.

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sans cesse à être dévoré par les bètes finvees. Potir compenser k faiblesse de son corps, et afin que l'espèce ne pérît point, la jiatuie l'a tloué d'une intelligence supérieuie a cuUe des autres créatures, avantage par lequel il se procure artirieiellement ce que, d'ailleurs, la nature paraît lui avoir letuse. Le plus vil des animaux resserre eu son corps un laboratoire plus artîstemeut' fabriqué que celui du plus habile chimiste; il prépai'e les sucs qui reaouvellent son être, qui s'assimilent aux parties qui le com* |>osent, et qui prolongent son eadstenee. Goaunent cette organi* sation merveilleuse et nécessaire à tous les êtres animés pour leur conservation pourrait- elle émaner dWe cause brute, qui opère* rait ses plus grandes merveilles sans même s^en apercevoir? Il n*en faut pas tant pour confondre notre philosophe et ruiner son système; l'œil d'un ciron, un brin d'herbe, sont suffisants pour lui prouver l'intelligence de Touvrier. Je vais plus loin; je crois nièine (jifen admettant comme lui une première cause aveugle, on pourrait lui démontrer que la généra lion des espèces deviendrait incertaine, et dégénérerait au hasard en éties divers et bizan'es. II ny a donc que les lois immuables d'une nature Intel* ligente qui , dans cette multitude de productions , puissent maintenir invariablement les espèces dans leur entière intégrité. L*au* teur tâche en vain de se faire illusion; la vérité, plus forte que lui, le contraint de dire *4 que la nature rassemble dans son labo* ratoire immense des matériaux pour former de nouvelles productions ; elle se propose donc une fin; donc elle est intelligente. Pour peu qu'on soit de bonne foi, il est impossible de se refuser à celle vérité; les objections même tirées du mal physique et du mal moral ne saui ctient la renverser : réternité du monde détruit cette dillieulté. La nature est donc sans contredit mtelligeuLe, agissant Loujoms conformément aux lois éternelles de la pesanteur, du mouvement, de la gravitation, etc., qu'elle ne saurait ni détruire ni changer. Quoique notre raison nous prouve cet être, que nous Tentrevoyions, que nous devinions quelques-unes de ses opérations, jamais nous ne pourrons assez le connaître pour le définir, et tout philosophe qui attaque b fantôme créé par les théologiens combat en effet contre la nue d^Izion, sans

i4 Première partie, chap, VI,

iS8 XIL KXAMEi\ CRITIQUE

effleurer en aucune façon eet être auquel tout Tuniveri sert de

preuve et de témoignage.

On sera sans doute bien étonné qu'un philosophe aussi édairé

que notre auteur s'avise d'accréditer les eiTciirs anciennes des générations saus gernie et par oorruption; il cite Needham,* ce médecin anglais qui, tiouipé par une fausse expérience, crut avoir fait des anguilles. Si He tels faits étaient véiitahles, ils pourraient convenir aux opéraliuns d'une nature aveugle ; jnais ils sont démentis par toutes les expériences. Croirait -on bien encore que le même auteur admet un déluge universel? absurdité, miracle inadmissible pour un géomètre, et qui ne peut en aucune façon s'ajuster à son système. Ces eaux qui submergèrent noti'e globe furent -elles créées exprès? Quelle masse énorme pour s*élever au-dessus des plus hautes montagnes! Furent- elles depuis anéanties? Que devinrent -elles? Quoi! il ferme les yeux pour ne pas voir un être intelligent, présidant à cet univers, que toute la nature lui annonce, et il croît au miracle le plus opposé à la raison qu'on ait jamais imaginé! J'avoue que je ne conçois point comment tant de contradictions ont pu se concilier dans une tête philosophique, et comment en composant son ouvrage l'auteur ne s'en est pas aperçu lui -même. Mais allons plus loin.

l! a prcî^quc copié littéralement le système de la fatalité tel que Leiiun/. l'expose et ({iie WolfT l'a eonunenlé. .le crois, pour bien s'enteiulre, qu'il fatit delinir 1 idée (ju on at(a«'hc à la liberté. J'entends par ce mot tout acte de notre volonté qui se détermine par elle-même et sans contrainte. iNe pensez pas qu'en pai-taut de ce principe je me propose de combattre en général et en tout point le système de la fatalité; je ne cherche que la vérité, je la respecte partout où Je la U*ouve, et je m*y soumets quand on me la montre. Pour bien juger de la question, rapportons l'argument principal de l'auteur. Toutes nos idées, dit-il, nous viennent par les sens et par une suite de notre organisation; ainsi toutes nos actions sont nécessaires. On convient avec lui que nous devons tout à nos sens comme à nos organes; mais Fauteur devait s'apercevoir que des idées reçues donnent lieu h des combinaisons nou-

• Jean Tnrhcrvil! NtcfHiani, physificii cclèbre par ses observations microscopi<]ucs, oé à Loudics ea ijtà, mort à Bruxelles le 3o dccetubre 1781.

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