‹ Œuvres de Frédéric le Grand (volume 3)Chapitre 82 sur 97 · XV. ESSAI SUR LES F DUMES · texte numérisé non relu

XV. ESSAI SUR LES F DUMES

îéts concofarent avec les nôtres, et qui ne sont pas si procHes voisins, qu*on soit eoga|[é en quelque discuBsion dintéràt avec eux. Quelquefois des événements bizarres donnent lieu à des eombinaisons extraordinaires. Nous avons vu, de nos jours, des

nations de tout temps rivales et même ennemies marcher sous les mêmes bannièic>; liiais ce sont iks cas qui arrivent raiemenl, et qui ne serviront jamais d'exomples. (À's sorfes de liaisons ne pptivenL être (jue monientarjt'es , au lieu que le genre des autres, contractées par un intérêt commun, peut seul être durable. Dans la situation où TEurope est de nos jours, où tous les princes sont armés, parmi lesquels il sYlève des puissances prépondérantes capables d'écraser les faibles, la prudence exige qu*on s*aliie avec d'autres puissances, soit pour s*assttier des secours en cas d'attaque, soit pour r^nriiner les projets dangereux de ses ennemis, soit pour soutenir, à Taide de ces alliés, de Justes prétentions contre ceux qui voudraient s'y opposer. Mais ceci ne sufKit pas; il faut avoir cher, ses voisins, stirtout chez ses ennemis, des yeux et des oreilles ouverts, qui rapportent lidèleuient ce qu'ils ont vu et entendu. Les hommes soiiL méchants: il faut se jgarder surtout d'être surpris, parce que tout ce qui surprend eilraye et décontenance, ce qui n'arrive jamais quand on est préparé, quelque fâcheux que soit l'événement auquel on doit s'attendre. La politique européenne est si faUacieuse, que le plus avisé peut devenir dupe, s'il n'est pas toujours alerte et sur ses gardes.

Le système militaire doit être également assis sur de bons principes qui soient surs et reconnus par l'expérience. On doit eonoaitre le génie de la nation, de quoi elle est capable, et jus* cpi'oà l'on ose risquer ses entreprises en la menant à Tennemi.

Dans nos temps, il nous est interdit d'employer à la guerre les usages des Grecs et des Romains. découverte de la poudi*e à canon a changé entièrement la fa(,'on de faire la guerTC Maintenant c'est la supériorité du Icu «jui décide de la victolic: 1rs exercices, les règlements et la tactique ont été refondus pour les conformer à cet usage, et récemment, l'abus énorme des nombreuses artilleries qui appesantissent les armées nous force également d'adopté cette mode, tant pour nous soutenir dans nos postes

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que pour attaquer l'ennemi dans ceux qu'il occupe, au cas que d'importantes raisons l'exigent. Tant de raflineinents nouveaux ont donc si fort chans^é l'art de la guen e. que ( s( l aii de nos jours une U-mcrité impardonnable à un général, en imitant les Turenne, les Condé, les Luxembourg, de risquer une bataille en suivant les dispositions que ces grands généraux ont faites de leur temps. Alors les victoires se remportaient par la valeur et par la force; maintenant rartitterie décide de tout, et Thabileté du général consiste à faire àpprocher ses troupes de Tennemi sans qu*eUes soient détruites avant de commencer à l'attaquer. Pour se procurer cet avantage, il faut quHl fasse taire le feu de Tennemi par la supériorité de celui qu*!1 lui oppose. Mais ce qui restera élernellemenl stable dans Tart militaire, c'est la castramétrie, ou l'art de tirer le plus grand parti possible d'un Uu i ain ])our son avantage. Si de nouvelles découvertes se font encore, ce sera une nécessité que les i^énéraux do ces temps -là se prêtent à ces nouveautés, et changent à notre taoti(|ue ce qui exige correction.

Il est des États qui, par leur local et par leur constitution, doivent être des puissances maritimes; tels sont TAng^eterre, la Hollande, iaFran<%, r£spagne, le Danemark: ils sont enmonnés de la iner, et les colonies éloignées qu'ils possèdent leur prescrivent d'avoir des vaisseaux pour entretenir la communication et le commerce entre la mère patrie et ces membres détachés. H est d'autres Etats, comme FAutriehe, la Pologne, la Prusse et même la Russie, dont les uns pourraient se passer de marine, et les antres commettraient une faute iiupardojiiiable en politiqtie, s'ils divisaient leurs foi'ces et) voulant cmplover sur mer des troupes dont ils oui un besoin indispensable sur terre. Le nombre des troupes qu'un Etat entretient doit être en proportion des troupes qu'ont ses ennemis; il faut qu'il se trouve en même force, ou le plus faible risque de succomber. On objectera peut-être cpie le prince d<ût compter sur Ips secours de ses alliés. Gela serait bon, si les alliés étaient tels qu'ils devraient être; mais leur zèle n'est que tiédeur, et l'on se trompe à coup sûr, si l'on compte sur d'autres que sur soi-même. Si la situation des ilrontiëres est susceptible d'être défendue par des forteresses, il ne faut rien négliger pour en construire, et ne rien épargner pour les perfectionner.

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La France en a donné Tezemple, et elle en a senti Tavantage en différentes occasions.

Mais ni la politique ni le mintaire ne peuvent prospérer, si les iiiiaiices ne souL pas entretenues dans le plus grand ordre, et si le piiuce lui-même n'est économe et prudent. L'argent est comme la 1)3 guette des enchanteuis, par le moyen de laquelle ils opéraient des miracles. Les ^andes vues politiques, l'entretien du militaire, les meilleur intentions pour le soulagement des peuples, tout cela demeure engourdi, si Targent ne le viviiie. L'économie du souverain est d*autaiit plus utile pour le bien public, que s^il ne se trouve pas avoir des fonds suffisants en réserve, soit pour fournir aux frais de la guerre sans cbarger ses peuples dlmpdts extraordinaires, soit pour secourir les citoyens dans des calamités publiques, toules ces charges tombent sur les sujets, qui se trouvent sans ressource dans des temps malheureux où ils ont si grand besoin d'assistance. Aucun gouvernement ne peut se passer d'impôts; soit républicain, soit monarchique, il en a un égal besoin. Il faut bien que le magistrat chargé de toute la besogne publique ait de quoi vivre, que les juges soient payés, pour les empêcher de prévariquer, que le soldat soit entretenu, afin qu'il ne eonmiette point de violences faute d'avoir de quoi subsister; il faut de même que les personnes préposées au maniement des finances soient assez bien payées pour que le besoin ne les oblige pas d'administier infidèlement les deniers publics. Ces différentes dépenses demandent des sommes considérables; ajoutez -y encore quelque argent mis annuéDement de côté pour les cas extraordinaires : voilà cependant ce qui doit être nécessairement pris sur le peuple. Le grand art consiste à lever ces loads sans fouler les citoyens. Pour que les taxes soient égales et non arbitraires, l'on fait des cadabtres, qui, s'ils sont classifiés avec exactitude, proportionnent les charges selon les moyens des individus; cela est si nécessaire, qu'une faute impardonnable en finance serait si les impôts, maladroitement répartis, dégoûtaient fagriculteur de ses travaux; il doit, ayant acquitté ses droits, pouvoir encore vivre avec une certaine aisance, lui et sa famille, fiien loin d'opprimer les pères nouiricieis de l'État^ il faut les encourager à bien cultiver leurs teires;

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c'est en quoi consiste la véritable richesse du pays. La terre fournît les comestibles les plus nécessaires, et ceux qui la travaillent

isouL. coiiiiiie nous l'avons déjà dit, iti> vrais pcies nuumciers de la société.

On m'opposera peut-être que la Hollande subsiste sans que ses champs lui rapportent la cenlièrne partie de ce qu'elle consume. Je réponds à cette objection que c'est un petit Etat, chex lequel le commerce supplée à Fagricultui'e ; mais plus un gouvememeat est vaste, plus l'économie rurale a besoin d'être en* coui'agée.

Une autre espèce d'impdts qu'on lève sur les villes, ee sont les accises. Elles veulent être maniées avec des mains adroites, pour ne point charger les comestibles les plus nécessaires à la vie, comme le pain, la petite bière, la viande, etc., ce qui retomberait sur les soldats, sur les ouvriers et sur les artisans; d'où il s'ensuivrait, pour le malheur du peuple, que la main-d'œuvre l'ehausserait de prix; par conséquent les marchandises deviendraient si chères, qu'on en perdrait le débit étranger. C'est ce qui arrive jnaiiitcjiajit en liuilaiidc et en Angleterre. Ces deux nations, ayant contracte des dettes immenses dans les dernières guen'es, ont créé de nouveaux impôts poiu' en payer le dividende; mais comme leur maladresse en a charge la main-d'œuvre, ils ont prestjuc écrasé leurs manufactures. De là, la cherté en Uollaride étant augmentée, ces républicains font fabriquer leurs draps à Verviers et à Liège , et l'Angleterre a perdu un débit considérable de ces laines en Allemagne. Pour obvier à ces abus, le souverain doit souvent se souvenir de l'état du pauvre peuple, se mettre à la place d'un paysan et d'un manu&cturier, et se dire alors : Si j'étais né dans la classe de ces citoyens dont les bras sont le capital, que désirerais -je du souverain? Ce que le bon sens alors lui indiquera, son devoir est de le mettre en pratique. 11 se trouve des provinces, dans la plupart des Etats del'Euiopc, où les paysans, attachés à la glèbe, sont serfs de leurs gentilshommes: c'est de toutes les conditions la plus malheureuse et celle qui révolte le plus i humanité. Assurément aucun honnnc n'est né pour ctre l'esclave de son semblable; on déteste avec raison un pareil abus, et l'on croit qu'il ue faudrait que vouloir

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pour abolir cette coutume barbare; mais il n'eu est pas ainsi, elle tient à d'anden» contrats faits entre les possesseur» des teives et les colons. Uagrieulture est arrangée en conséipience des services des paysans; en voulant abolir tout d'un coup cette abcuninable gestion, on bouleverserait entièremeirt; l'économie des terres, et il faudrait en partie indemniser la noblesse des pertes qu'elle soufû'irait eu ses revenus.

Ensuite s'offre l'aiticle des manufactures et du coiiiuierce, non moins important. Pour qu'un pavs se conserve dans une situation ilorissante, il est de tonte lu't csiilé que la balance du commerce lui soit avantageuse : s'il pa^ e plus pour les importations qu'il ne gagne pai* les exportations, il faut nécessairement qu'il s'appauvrisse d'année en année. Qu'on se figure une bourse ,oit il y a cent ducats : tirez - en journellement un, et n'y remettez rien^ vous conviendrez qu'au bout de cent jours la bourse sera vide. Voici les moyens d*obvier à cette perte : faire manufacturer toutes les premières matières qu'on possède, faire travailler les matières étrangères pour y gagner la main-d'oeuvre, et travailler k bon marché pour se procurer le débit étranger. Quant au commerce, il roule sur trois points : sur le superflu de vos den- , rces, que vous exportez; siu* celles de vos voisins, qui vous enrichissent en les A cndant; et sur les marchandises étrangères que vos besoins exigent et que vous importez, C est sur ces productions que nous venons d'indiquer, que doit se régler le commerce d'un Etat: voilà de (juoi il est susceptible par la nature des choses. 1/ Angleterre, la Uollaude, la France, l'Espagne, le Portugal, ont des possessions aux deux Indes et des ressources plus étendues pour leur marine marchande que les autres royaumes; profiter des avantages qu'on a, et ne rien entreprendre au delà de ses forces, c'est Ze conseil de la sagesse.

Il nous reste à parler des moyens les plus propres pour maintenir invariablement l'abondance des vivres, dont la société a un besoin indispensable pour demeurer florissante. La première chose est d'avoir soin de la bonne culture des terres, de défricher tous les teri'ains qui sont capables de rapport, d'augmenter les Uoupcaux puur gagner d'autant plus de lait, de beuiTe. de fromage et d'engrais; d avoir ensuite un relevé exact de la quantité

de boisteaux des différentes espèces de grains gagnés dans de bonnes, dans de médioœs et dans de mauvaises années; d'en décoiiipler la consommation, et, par ee résultat, de s'instruire de

ce qu'il y a tl< superflu, dont Texportation doit être permise, ou de ce qui manque à la consommation, et que le bcsoiii demande qu'on se procure. Tout souverain attaché au bien public est obligé de se pourvoir de magasins abondamment fournis, pour supplfifif à la mauvaise récoite et pour prévenir la famine. Nous avons vu en AUemagne, dans les mauvaises années de 1771 et de 177a, les malheurs que la Saxe et les provinces de l'Empire ont soufferts» parce que cette précaution si utile avait été négligée. Le p^ple broyait Técorce des ehènes, qui lui servait d'aliment Cette misérable nourriture accéléra sa mort; nombre de familles ont péri sans secours; c'était une désolation universelle. D'autres, pâles, blêmes et déebamés, se sont expatriés pour cfaerdier des secours ailleiu's; leur vue excitait la compassion, un cœur d'ai* lain y aurait été sensible. Quels reproches leuis uiagisLrals ne devaient -ils pas se faire d'être les spectateurs de ces calamités gaiis y pouvoir porter de rcmiide!

Nous passons maintenant à un autre article, aussi intéressant peut-être. 11 est peu de pays où les citoyens aient des opinions pareilles sur la religion; elles différent souvent entièrement; il en est d'autres qu'on' appelle des sectes. La question s'élève alors : faut- il que tous les citoyens pensent de même, ou peut -on permettre à diacun de penser à sa guise? Voilà d*abord de sombres politiques qui vous disent : Tout le monde doit être de la même opinion, pour que rien ne divise les citoyens. Le théologien y ajoute : Quiconque ne pense pas comme moi est damné, et il ne coii\ieuL pas que mon souverain soit roi des danuiés; il faut donc les rôtir dans ce monde, poui qu'ils prospèrent d'autant mieux dan? l'autre. On répond à cela que janiRis nue société ue pensera de mciue; que chez- les nations chrétiennes la plupart soutanthropomorpbites; que cbez les catholiques le grand nombre est idolâtre, parce qu'on ne me persuadera jamais qu'un manant sadie distinguer le cuite de iatiie et d'hyperdulie; il adore de bonne foi l'image qu'il invoque. Voilà donc nombre d'hérétiques dans toutes les sectes chrétiennes ; de plus , chacun croit ce qui lui parait vrai-

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semblable. On peut contraindre par violence un pauvre miséraUe à prononcer un certain formulaire, auquel il dénie son consentement intérieur; ainsi le persécuteur n*a rien gagné. Mais si Ton remonte à Torigine de la société ^ il est de toute évidence que le

souverain n'a aucun droit sur ]:i façon de penser des citoyens. * Ne faudrait -il pas être eu démence pour se fî^rer que des hommes ont dit à un homme leur semblable : Nous vous élevons au-dessus de nous, parce que nous aimous à être esclaves, et nous vous donnons la puissance de diriger nos pensées à votre volonté? Ils ont dit au contraire : Nous avons besoin de vous pour maintenir les lois auxquelles nous voulons obéir, pour nous gouverner sagement, pour nous défendre; du reste, nous exigeons de vous q[ne vous respecties notre liberté. Voilà la sentence prononcée, elle est sans appel, et même cette tolérance est si avantageuse aux sociétés où eUe est établie, qu'elle £adt le bonheur de rÉtat. Dès que tout culte est libre, tout le monde est tranquille; au lieu que la persécution a donné lieu aux guerres civile» les plus sanglantes, les plus longues et les plus destructives. Le moindre mal qu'attire la persécution est de Jaire émi<^n<'r les persécutés; la France a eu des provinces dont la population a souffert, et qui se ressentent encore de la révocation de Tédit de Nantes.

Ce sont là, en général, les devoirs qu'un prince doit remplir. Afin qu*il ne s'en écarte jamais, 0 doit se rappeler souvent qu'il est homme comme le moindre de ses sujets; s'il est le premier

juge, le premier général, premier financier, le premier ministre de la société, ce n*e8t pas pour qu'il représente, mais afin qu'il

en remplisse les devoii-s. Il n*est que le premier serviteiu- de rÉtat,*» obligé d'agir avec probité, avec sagesse et avec un entier désintéressement, comme si à chaque moment il devait rendre compte de son adininistration à ses citoyens. Ainsi il est coupable, s'il prodigue l'argent du peuple, le produit des impôts, en luxe, en faste, en débauches, lui, qui doit veiller aux bonnes mœurs qui sont les gardiennes des lois, qui doit perfectionner l'éducation nationale, et non la pervertir par de mauvais exemples. C'est un

a Voyez ci-d«Miu, p. 6 et 38.

k Voyez (û •dem», p. 197. •

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