‹ Œuvres de Frédéric le Grand (volume 3)Chapitre 84 sur 97 · LETTRES · texte numérisé non relu

LETTRES

8UK L'AMOUR DE LA PATRIE

LETTRE D'AiNAPISTÉMOlN.

Je suis trop touché de la bonne réception que vou8 m'avez faite à voLi'c canipagiie pour ne pas aous en témoigner ma reconnaissance. J*ai trouvé dans votre ciini[ a^nie les plus grands Liens que puissent posséder les lionvnies, la liberté et rainilié. De crainte d'abuser de votre complaisance, je vous ai quitte, en regrettant de me séparer de vous. Le souvenir des jours heureux que j'ai passés dans votre terre ne 8*e£Pacera jamais de ma mémoire. Les bieus qui nous arrivent sont passagers , et les maux ne sont que trop durables; mais la réminiscence du bonheur dont nous avons joui en perpétue la durée. Ma mémoire est encore tout occupée de ce que j'ai vu, surtout de ce que j'ai entendu, principalement de cette dernière conversation que nous eûmes ensemble le soir, après souper; mais je regrette que vous vous soyez borné à des idées générales, en parlant des devoirs des citoyens, et que vous ne soyez, descendu en aucun détail. Vous me feriez un plaisir sensible, si vous vouliez vous étendre davantae:c sur cette matière importante : elle intéresse tous les hommes, et mérite par conséquent d être profoudcmcal discutée. Je vous confesse quune vie tranquille, plus tournée à la jouissance qu à la méditation, m'avait détourné de réfléchir sur les liens de la

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société et sur les devoirs de ceux qui la composent. Je pensais qu*il sufiGsait d*être honnête homme et de respecter les lois, et je ne présumais pas qu il en fallût davantage. La confiance que j'ai en vous est si grande, que je ne crois personne aussi eapahie que vous de in éclairer sur cette matière. Il en est encore tant d'autres sur lesquelles v ous pourrie/, ui iiisti uii c ! Mais je nie boiiie k celle-ci. Daignez donc me comniuiiiqucr tout ce que vos études ou vos réflexions vous ont fourni de connaissances sur re sujet. Tout le monde agit, peu de personnes pensent; loin d être du nombre de ces inconsidérés, vous examinez attentivement les matières, vous pesez les raisons pour et contre, et vous n acquiesces qu*aux vérités évidentes; vous ne vivez, pour ainsi dire, qu'avec les auteurs anciens et modernes, vous vous êtes approprié toutes leurs connaissances; ce qui rend votre conversation si agréable et si intéressante, que, lorsque l'absence empêche de vous entendre, on veut au moins vous lire pour s'en consoler. Si vous daignez contenter ma curiosité en me communiquant vos réflexions, ce sera ajouter les sentiments de la reconnaissance à ceux de Testime et de l'amitié que j'ai pour vous. Vale.

LETTRE DE PHDLOPATROS.

Je suis sensiblement flatté des expresdons obligeantes dont tous vous servez à mon égard ; je les dois à votre poBtesse, et non à

la réception que je vous ai faite. Vous rendez justice à mon iaLciition, quoique les effets n'v aient pas autant l'épondu que je l'aurais désiré. Au lieu Uc vous amuser, comme li aurait été séant, par d* s |i[ri]>os vifs et enjoués, la conversation a tourné sur des matières graves et sérieuses. J'en suis l'unique cause : je mène une vie sédentaire; accablé d'infirmités, exclu du tourbillon du grand monde, la lecture a tourné insensiblement num

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esprit du eàté des réflexions; ma gaieté s*est perdue, une triste raison i'a remplacée.

n m^est échappé de vous parier comme je pense lorsque je

suis seul, renfermé dans mon cabinet. J'avais l'esprit occupé des républiques de Sparte et d'Athènes, dont j'avais Jii l'histoire , et des devoirs d'un bua citoyen, dont vous voule/. que je vous fasse une plus ample explication. Vous me faites trop (rhonncur. Vous me prenez pour un Lycurgue, poiu* un Solon, moi, qui nai jamais promulgué de lois, et qui ne me suis mêlé d'autre gouvernement que de celui de mes terres , où je vis depuis bien des années dans la plus profonde retraite. Puis donc que vous voulez que je vous expose en quoi je fais consister les devoirs d*un bon citoyen, soyez persuadé que je m'en acquitterai uniquement dans rintention de vous obéir, et non dans celle de vous instruire.

La nouvelle philosophie veut avec raison que Ton commence par définir les termes et les choses , pour éviter les mésentendus et pour llxer les idées sur des objets déterminés. Voici donc comme je déliiiis ie boa citoyen : c'est un homme qui ^ cst lait une règle invariable d'être utile, autant qu'il dépend de lui, à la société dont il est membre. Voici les causes qui amènent ces devoirs. L'espèce humaine ne saurait subsister isolée; les nations les plus barbares même forment de petites communautés. Les peuples civilisés que le pacte social a réunit se doivent mutuellement des secours; leur propre intérêt le veut, le bien général Texige, et sitôt qu*ils cesseraient de s'entr*aider et de s'assister, il s'ensuivrait d'une façon ou d'une autre une confusion totale, qui entridnerait la perte de chaque individu. Ces maximes ne sont pas nouvelles; elles ont servi de base à toutes les républiques dont l'antiquité nous a transmis la mémoire. I.es républiques grecques étaient fondées sur de pareilles lois; celle des Romains avait les mêmes principes. Si nous les avoits vues par la suite du temps détruites, c'est que les Grecs, d'un esprit inquiet, et jaloux les uns des autres, s'attirèrent eux-mêmes les malheurs qui les accablèrent, et que quelques citoyens romains, trop puissants pour des républicains, bouleversèrent leur gouvernement par une ambition désordonnée; c'est qu'enfin rien n'est stable dans ce

• Voyet «l>d«sMu, p. ig6.

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monde. Si vous résumez ee que rhistoire rapporte sur ce sujet, vous trouverez qu'on ne peut attribuer la chute de ces républiques qu*à des citoyens aveuglés par leurs passions, qui, préférant leur bien particulier à Tintérét de leur patrie, ont rompu le pacte

social, et ont comme enoemis de la communauté à laquelle ils .ippai U'uaiciiL

Je me 8ou\ iens que vous étiez d'opinion qu'on pouvait s'attendre à tiouver des citoyens dans les républiques, mais que \ ous ne croyiez pas qu'il y en eût dans les monarchies : soufïrez que je vous désabuse de cette erreur. Les bonnes monarchies, dont TadministraLion est sage et pleine de douceur, forment de nos jours un gouvernement qui approche plus de Toligarchie que du despotisme; ce sont les lois seules qui régnent. Entrons dans quelque détail. Représentez -vous le nombre des personnes employées dans les conseils^, à l'administration de la justice, à ceDe des finances, dans les missions étrangères, dans le conunerce, dans les armées, dans la police int^eure; ajoutez -y celles qui ont leur voix dans les provinces d'états : toutes, vous dis-je, parllcipenL à 1 autorité sou\eraine. Le prince n'est donc pas un despote qui n'a pour règle que son caprice. On doit renvisager comme étant le point central où aboutissent tout<'s les lignes de la circonférence. Ce gouvernement procure dans ses délibérations le secret qui manque aux républiques, et les difîérentes branches de l'administra Lion , étant réunies, se mènent de front, comme les quadriges des Romains, et coopèrent mutueilenient au bien général du public. De plus, vous trouverez toujours moins d'esprit de parti et de faction dans les monarchies, si elles ont à leur téte un souverain ferme, que dans les républiques, qui sont souvent déchirées par des citoyens qui briguent et cabalent pour se culbuter les uns les autres. S*il y a en Europe quelque exception à faire à ce que je viens de dire, ce peut être à l'égard de l'empire ottoman ou de quelque autre gouvernement qui, méconnaissant ses véritables intérêts, n'ait pas lié assez étroitement l'iutéi'èt des particuliers à ceux des souverain*?. l)n rovciume bien gouverné doit être comme une famille, dont le souverain est le père, et les citoyens, ses enlants; les biens et les maux sont communs entre eux, car le monarque ne saurait être heureux quand ses peuples

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sont misérables. Quand cette union est bien cimentée, le devoir de la reconnaissance produit de bons citoyens, parce que leur union avec TÉtat est trop intime pour qu*ik puissent s*en séparer; ils auraient tout à perdre et rien à gagner. Voulez-vous des

exemples? Le gouvernement de Sparte était oligarchique, et il a produit une multitude de grands hommes dé\oués à la patrie. Home, après qu'elle eut perdu sa liberté, vous ibuniit des Agrippa, des Thraséa Pétus, des lïelviJIn^ l*i lt.cus, unCorbulon» 1111 Agricola, des empereurs l ile, Marc- AurMe, Trajan, Julien, enfin une cpiantité de ces âmes mâles et viriles qui préféraient les intérêts et l'avantage du public au leur propre. Mais je ne sais comment imperceptiblement je m'égare; je voulais vous écrire une lettre, et si je ne m'arrête, je vais composer un traité. Je vous en fais mille excuses. Le plaisir de m'entretenir avec vous m'entraîne, et je crains de vous importuner. Soyez toutefois persuadé qu^entre tous ceux qui forment le corps politique auquel je tiens, il n'en est aucun, mon cber ami, que je sois plus porté de servir que vous, étant avec toute l'estime possible, etc.

LETTRE D'ANAPISTÉMON.

Je vous fiiis mille remerciments de la peine que vous vous donnez pour m*expliquer une matière dont je n*avais que des idées fort vagues, et que j'avais peu examinée. Au lieu d'avoir trouvé votre lettre trop longue, eUe m*a paru trop courte, parce que j*entrevois qu*fl vous reste encore quantité de choses à m'expliquer; cependant ne trouvez pas étrange que je vous fasse quelques objections. Éclairez mon ignorance , détruisez mes préjugés, ou bien fortifiez -moi dans mes idées, si elles sont justes.

Est-il possible qu oii aime véritablement sa patrie? Ce soidisant ainoui' n aurait -il pas été inventé par quelque philosophe

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