‹ Œuvres de Frédéric le Grand (volume 3)Chapitre 85 sur 97 · XVI. LETTRES · texte numérisé non relu

XVI. LETTRES

ou par quelque rêre-creux de législateur, pour exiger des hommes une peiftetion qui n*est pus à leur portée? Gomment vouKez-Tous qu'on aime le peuple? Gomment se sacrifier pour le salut d'une province appartenant à notre monarchie, lors même qu'on n'a

jamais vu cette province? Tout cela se réduit à m'expliquer comment il est possible J aimer avec ferveur et avec enthousiasme oe que l'on ne connaît pas du tout. Ces réflexions, qui se présenLent si naturellement à l'esprit, m'ont persuadé que le parti le plus convenable pour un honnne setise était de véç^éter tranquillement, sans soins, sans inquiétude, pour descendre au tombeau, oii nous allons tous, en se donnant le moins de peine qu'il est possible.' J'ai toujours dirigé ma vie conformément à ce plan -là. Il m'arriva un jour de rencontrer M. le professeur Garhojos, dont le mérite vous est connu. Nous nous entrethimes sur ce sujet, et il me repartit arec cette vivacité qui lui est propre : Je vous fêtieite, monsieur, d'être un aussi grand philosophe. Moi! point du tout, lui dis -je; je n'ai connu aucun de ces gens -là, et je n'ai rien lu de leur façon; toute ma bibliothèque, voyez -vous, est composée de peu de livres; vous n'y trouverez que le ParfaU agriculieur, les gazettes et Falmanach courant, c'en est bien assez. — Cepeiidani, poursuivit -il, vous êtes rempli des maximes d'Epicure, et je croirais, à vous entendre, que vous ave/, fréquenté ses jardins. — Je ne connais ni Epicure ni ses jardins, lui dis -je; mais (ju enseigue donc cet Epicure? De g^râce, daignez m'en instruire. Alors mon professeur, prenant un air de dignité, me parin ain«i : Je VOIS que les beaux esprits se rencontrent, puisque M. le baron pense de même qu'un grand philosophe. Épicure avait prescrit à son sage de ne se mêler jamais ni des affisîres ni du gouveinement Ses raisons étaient tdles : pour ipie l'âme du sage conserve cette tranquillité dans laquelle il fait consister le bonheur, il ne faut pas qu'elle s*expose à pouvoir être agitée par le chagrin, par la colère ou par d'autres passions que les soins et les affaires amènent nécessairement après elles. Il vaut donc mieux éviter tout embarras, tout travail désagréable, et, laissant aller le monde comme il va, réunir ses soins sur sa propre conservation. — Bon Dieu, lui dis -je, que cet Epicure me charme! De grâce, prêtez-moi son livre. — Nous n avons de lui,

SUR L'AMOUK DE LA PATRIE. S19

reprit Tantre, point de corp§ de doctrine complet, mais seulement quelques fragments épars. Lucrèce a mis une partie de son

système en beaux vers. Nous trouvons des lambeaux des opinions de notre philosophe dans les ouvrages de Cicéron, qui, étant d'une secte difTérciile, réfute et détruit toutes ses assertions.

Vous ne sauriez croire couihieu je m'applaudis d'avoir trouvé dans moi-même ce qu'un vieux fthilusophe ^ec a pensé il y a près de trois mille ans. Cela me conhruie de plus en plus dans mes sentiments. Je me félicite de mon indépendance , je suis libre, je suis mon maître, mon souverain, mon roi; j'abandonne à des fous turbulents le songe des g^randeors impenses après lesquelles ils courent; je ris de Tayidité des avares, qui accumulent de vains trésors qu'ils sont forcés de quitter en mourant; et, fier des avantages que je possède, je m'élève au-dessus de tout l'univers. Je me flatte de votre approbation, puisque je pense comme un philosophe que je n'ai jamais ni vu ni lu; il faut que la nature seule ait produit cette conformité d^opinions; il faut donc qu'elles soient vraies. Ayez la bonté de me dire ce que vous en pensez; peuL-èUe nous nous rencontrerons; mais, quoi qu'il en soit, rien n'affaiblira les sentiments d'estime et d'amitié avec lesquels je suis, etc.

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