‹ Œuvres de Frédéric le Grand (volume 3)Chapitre 86 sur 97 · LETTRE DE PHIL0PATR · texte numérisé non relu

LETTRE DE PHIL0PATR

Je croyais, mon cher anû, avoir satisfait votre curiosité en vous exposant dans leur liaison mes opinions touchant les devoirs des dtoyens; mais en voici bien d'une autre. Je vois que vous voulez

me mettre aux prises avec Epicure. Ce n'est pas un rude adversaire; aussi je ne refuse pas le combat, et puisque aous ni avcz introduit dans la lice, je ferai de mon mieux pour fournir ma carrière. Cependant, pour ne point embrouiller les choses, je

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suivrai vos objections selon Tordre dans lequel vous les rapportez dans votre lettre.

Je Gonmienioerai done par vous fiiire remarquer qu'il ne suffit pas à un honnête homme de ne point être criminel; il doit être vertueux. S*il ne transgresse pas les. lois, U. évite les punitions; mais s*il n*est ni serviahle, ni officieux, ni utile, il est sans mérite , et par conséquent il &ut qo*iI renonce à Testime du public. Vous conviendrez donc que vous êtes engagé par votre propre avantage à ne vous pas séparer de la société, et même à travailler avec 7.èle à tout ce qui lui peut être hoti et utile. Quoi! vous croiriez, que raniour de la patrie est une vertu idéale, (juand tant d'exemples dans tant d'histoires témoignent combien cet amour a produit de grandes choses, en élevant des hommes véritablement sublimes au-dessus de l'humaaiLé, et en leur inspirant les plus nobles et les plus fameuses entreprises! Le bien de la société est le vôtre. Vous êtes si fortement lié avec votre patrie, sans le savoir, que vous ne pouvez ni vous isoler ni vous séparer d'elle sans vous ressentir vous-même de votre faute. Si le gouveraement est heureux, vous prospérerez; s'il souf&e, le contre -coup de son infortune njaillira sur vous; de même, a les citoyens jouissent d'une opulence honnête, le souverain est dans la prospérité, et si les citoyens sont accablés de misère, la situation du souverain sera digne de compassion. L'amour de la patrie n'est done pas un être de raison, il existe réellement. Ce ne sont pas ces maisons, ces murailles, ces bois, ces chaïups, que j'appelle votre patrie, mais vos parent?, voire femme, vos enfants, vos amis, et ceux (jni travaillent j)Our votre bien dans les différentes branehes de radiniaistration et qui vous rendent des services journaliers, sans que vous vous donniez seulement la peine de vous informer de leurs travaux. Ce sont là, voyez- vous, les liens qui vous unissent à la société : l'intérêt des personnes que vous devez aimer, le vôtre et celui du gouvernement, qui, indissolublement unis ensemble, composent ce qu'on appelle le bien général de toute la communauté.

Vous dites qu'on ne saurait aimer la populace, ni les habitants d'une province qu'on ne connaît pas. Vous avez raison, si vous entendez qu'il s'agisse d'une union intime comme entre

SUR L'AMOUR D£ LA PATRI£. aai

amis; mais îl n'est question envers le ]»euple que de cette bienveiilaïue que nous devons à tout le monde, jdus encore à ceux qui habitent avec nous le même sol, et qui nous sont associés; et poiir les provinces qui tiennent à notre monarchie, ne devonsnous pas au moins leur rcndi'e les licvoirs qu'on doit à des alliés? Supposé que dans votre présence un inconnu tombât dans une riviëre, ne Tassistericz - vous pas pour Tempédier de se noyer? Et si vous rencontriez un passant qu'un assassin serait prêt d'égorger, ne vous verrait- on pas voler au secours du premier, et ne tâcheriez -vous pas de le sauver? Ce sont ces sentiments de pitié et de compassion qiie la nature a imprimés dans nos âmes, qui nous portent, comme par instinct, à nous assister mutuellement et à nous animer aux devoirs que les hommes ont à remplir les uns envers les autres. Je conclus donc que si nous devons des secours aux inconnus même, à plus forte raison les devons -nous aux citoyens auxquels nous lie le pacte social. Souffrez, que je touche encore un mot des provinces de notre mon trchie, envers lesquelles vous me pai'aissez si tiède, roînprenez,-vous donc pas que si le gouvernement perdait ces provinces, il en serait aflaibli , et ([ue par conséquent, les ressources qu'il en a tirées venant à lui manquer, il serait moins en état de vous assister, si vous en aviez besoin, qu'il ne l'est à présent?

Vous voyez, mon cher ami, par ce que je vous expose, que les combinaisons de Tétat politique sont très -étendues, et qu'on ne s'en fait point d'idée juste à moins de les approfondir; mais voici une nouveUe assertion que je ne saurais vous passer. Quoi ! vous, qui êtes doué d'esprit et de talents, vous osez avancer que la véçétatioii des [iLintes a de ra\anUii;e sur l'activité aninjale! Se peut-il qu un iioinme sensé préfère un lâche repos à un travail honorable, une vie nioiie, efleminée autant <jn'in»itile, à des actions vertueuses qui rendent immortel le nom de celui qui les a faites? Oui, nous allons tous nous acheminer vers notre tombeau, c*eBt une loi commune; mais la différence qu'on met entre les morts, c'est que les uns sont oubliés aussitôt qu'enterrés, et que ceux qui se sont souillés de crimes laissent une mémoire odieuse; au lieu que les honunes vertueux dont les services ont été utiles à la patrie, comblés de louanges et de bénédictions,

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