A XVI. LETTRES
vous prétendez jouir et qui vous élève au-dessus de tout l'uiuvers. Oui, je vous applaudis, si vous entendez par votre indépendance Tempire que vous avez sur vous-même, par votre royauté le joug que vous avez imposé à vos passions; et vous pouvez vous âever sur beaucoup de ceux de votre espèce , si un amour ardent pour la vertu vous anime, et si vous lui dévouez, tous les jours, que dis - je? tous les moments de votre vie. Sans ces correctifs, l'indépentlaucc dont vous \ ous gloniiez n*est qu'un goût pour la i'aiiicaiitise eiiuubli par de belles épithctes; et cette paresse dont vous faites sans cesse Télo^e, en vous rendant inutile à tout, engendre l'ennui, qui en est une suite nécessaire. Ajoutez à ceci le jugement d'un public malin et toujours porté à médire: on appréciera votre oisiveté à sa juste valeur, et Dieu sait quels sai casmes on ne lancera pas de toutes parts pour se venger de Findolence avec laquelle vous envisagez le bien public
Si tout ceci ne suffît pas pour vous persuader, faudra- 1- il que je vous cite un passage de rÉcriture? «Tu gagneras too pdin à la sueur de ton corps. » Nous sommes dans le monde pour travailler; cela est si vrai, que sur cent personnes il y en a quati-eviiigt- dix -huit qui Ua\ aillent. jM>ur deux qui se targuent de leur inutilité; et s'il y a des lioïiimes assez fous pour mettre leur vanité à ne rien faire et à demeurer tout un jour les bras croisés, ceux qui s'occupciil sont plus heureux que les autres, parce que l'esprit veut quelque chose qui rattache et qui le distraie ; il lui faut des objets qui fixent son attention, ou Fennui s'empare de lui et lui rend son existence autant à charge qu*insiipportabIe. Je vous parle id sans retenue, parce que vous êtes fait pour la vérité; vous êtes digne de Tentendre, et je vous aime trop pour vous rien déguber. L'unique but oii j'aspire est de vous rendre à la patrie, et de lui procurer en votre personne un instrument utile et dont elle pourra tirer des services. Voilà ce qui dirige ma plume, et m'engage à vous exposer tout ce que Tamour patriotique m'inspire. Le zèle pour le bien public a servi de principe à tous les bons gouvernements anciens et modernes, il a fait la base de leui- grandeur et de leur prospérité; les conséquences incontestables qui en déiivent ont produit de bons cito} ens et de ces
L'AMOUR D£ LA i:'AXRl£. aaâ
âmes magnanimes et vertueuses qui ont été la gloire et le soutien de leurs compatriotes.
Excusez la longueur de cette lettre. L'aboudauce de la matière fourairait maint et maint volume sans être épuisée: mais il suffît qu ou vous montre la vérité pour dissiper l erreur et les préjugés, qui sont étrangers à un esprit tel que le votre. Je suis, etc.
LETTRE D'ANAPlSTÉMOiN.
J'ai lu votre lettre avec toute Fattention q»i'eUc mérite. J'ai été surpris de la multitude de raisons dont ^ ous m accablez. Vous avez résolu de me vainci-e et de mener mes opinions enchaînées à votre ehai" de triomphe. Je confesse qu'il y a beaucoup de force dans les motifs que vous employez pour jue persuader, et que j*aurai dé la peine à vous réfuter solidement. Pour me terrasser plus vite, vous dites que mon cœur est la dupe de mon esprit, que je plaide la cause de la paresse, que j'ennoblis ce vice en lui prêtant les apparences séduisantes de la modération ou de quelque vertu semblable. Eh bien, je conviens donc avec vous que Toisiveté est un défaut, qu*il faut être serviable et officieux envers tout le mond», que, sans aimer le peuple comme on aime ses proches, on doit non seulement s*intéresser à son bien-être, mais encore lui être utile autant que l'on peut. Je comjM'ends qu'il ne saurait arriver de malheur à la masse géneiaic à Lujuelle j'appartiens, sans que les effets en rejaillissent sur moi, ni que les particuliers souffrent, sans que l'Etal y perde.
Je vous donne gain de cause sur tous ces articles; je vous accorde encore en sus que ceux qui ont pai*t à Tadministration publique jouissent d'une partie de Tautorité souveraine; mais que m'importe tout cela? Je suis sans vanité et sans ambition. Quel motif aurais -je pour me charger d*un fardeau que je n*ai pas DL t5
a:<6 Wi. LETÏRKS
envie de porter, et pour mlngérer dans les alXaiiM», quand je vis heureux sans la jx-iisée de m*en mêler me vienne dans Tesprit? Vous avoue/, ([lie l'aniltition outrée est vicieuse. Vous devez donc
m'applaudir de ce que je i\y donne pas, et ne point exiger ijue j aljaiiJoime nia duucc Iraiiqiiillilé pour m'exposeï' de gaieté de cœur à tons les caprices de la lortuiie. Ah! mou cher ami. à quoi pense/. - \ ous en lae donnant de (rN conseils? Heprésenle/,vous des plus vives couleurs la dtnele tlii joui; «pie \ uiis \ (iulc£ m'iniposer, quel désagrément il entraine, et quelles en sont les suites fâcheuses. Dans Tétat oii je me trouve, je ne suis comptable de ma conduite qu'à moi-même, je suis le seul juge de mes actions, je jouis d'un revenu honnête, je n'ai pas besoin de gagner ma vie à la sueur de mon corps, comme vous assurez qu'il a été oi-donné à nos première paiimts. Par quelle folie, jouissant de la liberté, me rendrai -je donc l'esponsable de ma conduite envers dTauti'es? Sera-ce par vanité? Je ne la connais pas. Sera-ce pour lîpcr des gages? Je n*en ai pas besoin. J'irai doue sans laisou quelconque me mêler d'alïaircs qui ne me regardent point, désagréables, p< nihles, fatigantes, et qui dcmandeiil une aclivité laborieuse; el j'entreprendrais tous ces travaux, pourquoi? Pour me soumettre au jugement de quelque supéi'ieur dont je nai ni Tcnvie ni la volonté de dépendi-e? £t ne voyez -vous pas la multitude des personnes qui sollicitent des emplois? Pourquoi voulez-vous me mettre de leur nombi-e? Que je serve ou que je ne serve pas, les choses en iront également leur train. Mais de grâce souf&ez qu'à ces raisons j'en ajoute une plus forte encore. Enseignez -moi le pa^ s de l'Europe eu le mérite est toujours sur d^ètte récompensé. Montrez -moi celui où ce mérite est connu, où on lui l'end justice. Ah! qu*il est ftcfaeuic , après avoir sacrilic son temps, son repos, sa santé dans les emplois, d êti'e mis de eùlé, ou (i essuyer des disgrâces encore plus révoltantes! Les exemples de pareilles infortunes se |)réscntent en foule à ma mémoire. Si vos éperons m'encouragent aux travaux, cette bride m'aiTète sui*- le -champ. V ous deve^ jugei' par ce langage sincère (|ue je ne vous déguise rien ; je vous ouvre mon cœur en ami , je vous expose toutes les raisons qui ont fait im* pression sur mon esprit, d'autant plus que ee n'est pas nous qui
SUR L'AMOUK DE LA PATRIE. sa?
dippatoiis: diaeuii expose son opinion; c*est à la plus solide à l'emporter. Je m'attends bien que vous Jie demeurerez point en reste, et que dans peu vous me donnerez matière à de nouvelles réflexions; ce qui ^ ous vaudra une nouvelle réponse de ma part. Je suis avec une tendre efitime, etc.