XVI. LETTRES
peut l'amour de la patrie sur Fâme énergique et généreiise d'un bon citoyen. Le génie plein de cet heureux enthousiasme ne trouve rien d'impossible, et il s'élève rapidement à l'héroïsme. La mémoire de ces grands hommes a été comblée de louanges; tant de siècles écoulés jusqirà nos temps n*ont pu Taffaiblir; leurs noms sont t ucorc cités avec vénération. Voilà des modèles dignes d'«'trc imités chez tous les peuples et dans tous les gouvernements. Mais il semble que l'espèce de ces âmes mâles, de ces hommes remplis de nerf et de vertu, soit épuisée. La mollesse a remplacé l'amour de la gloire, la fainéantise a succédé à la vigilance, et un misérable intérêt personnel a détruit Tamour de la patrie.
Ne pensez pas que je me borne aux exemples que fournissent les républiques; il faut que je vous en produise de semblables tirés de fastes d'États monarchiques. La France peut s'applaudir des grands hommes qu'elle a portés : les Bayard, les Bertrand Du Guesclin, un cardinal d'Amboîse, un due de Guise, qui sauva la Picardie, un Henri IV, un cardinal de Richelieu, un Sully, avant ce temps un président de I/Hôpital, excellent et vertueux citoyen, ensuite Turenne, Condé, Colbert, Luxembourg. \ iliars: enliti une nnillilude d'hommes célèbres, dont les noms ne sauraient tenir tous dans une lettre. Passons à l'Angleterre, où, sans parler d'un Alfred ni des grands hommes des siècles reculés, je passe rapidement aux temps modernes, qui me fournissent un Blarlborough, un Stanhope, un Chesterfield, un Bolingbroke et un chevalier Pitt, dont les noms ne périront jamais. L'Allemagne fit paraître de Ténergie durant la guerre de trente ans ; un Bernard de Weimar, un duc de Brunswic et d'autres princes y signalèrent leur eonrage, une landgrave de Hesse, régente du pays, sa fermeté. Il faut l'avouer, nous vivons dans le sîède des petitesses; les siècles des génies et des vertus se sont écoulés. Mais si , dans ce temps glorieux à l'humanité, les hommes de mérite ont eu la noble émulation de se rendre utiles à leur patrie, vous, qui ;n t/, du mérite comme t-ux, [>uurquoi ne suivez-vous pas leur illusti'C exemple? Renonce/. t[( néreusemenL aux excuses révoltantes que l'indolence a ous suggère; et si votre coeur est susceptible d'attendrissement , témoignez par vos services que vous aimez la patrie à laquelle vous deves votre reconnaissance. Vous n'êtes point
SUR L'AMOUR DE LA PATRIE. a3i
ambitieux, dites* vous. Je l'approuve; mais je tous blâme, si vous êtes sans émulation, car c*est une vertu de vouloir surpasser en nobles actions ceux avec lesquels nous courons In même
carrière. Un homme que sa paresse eiiipèchc d'agir est semblable à une statue de marbre ou de bronze, qui conserve à perpétuité l'attitude que le sculpteur lui a donnée. L'action nous distingue et nous élève au-dessus des végétaux, et la £ainéantise nous eu rapproche.
Mais allons encore plus au fait, et attaquons directement les motifs par lesquels vous pensez jusiifier votre inutilité et votre indifférence pour le bien publie. Vous dites que vous craignez de vous rendre responsable d*une administration quelconque. £n vérité, cette excuse ne saurait vous convenir; elle serait mieux placée dans la bouche d*un homme qui se défie de son peu de talents, qui sent son ineptie, ou qui craint que son peu de bonne foi ne Texpose à perdre sa réputation. Vous, qui avez de l'esprit, des connaissances et des mœurs, pouvez -vous vous exprimer ainsi? Va (jiiel mauvais jugement le public n'en ferait- il pas, si d'aussi mauvaises défaites lui étaient commes? Vous poursuivez; vous dites que vous u ctes maintenant comptable de votre conduite à personne. Ne Tètes- vous pas à ce public à l'oeil pénétrant duquel rien n'échappe? Il VOUS accusera ou de paresse ou d'insensibilité; il dira que vous rendez votre capacité inutile, que vous enfouisses vos talents, et que, indifférent pour tout le reste du monde, vous avez concentré votre attachement uniquement sur votre personne. Vous ajoutez que vous n*avcz pas besoin de servir, parce que vous êtes riclie. Je vous accorde que vous n*avez pas besoin de faire le métier de manœuvre pour subsister; mais c'est précisément parce que vous êtes riche que vous êtes plIl^ <il)li?é qu'un autre d'en ténujii^iier votre attachement et votie reconnai.ssaiicp à votre patrie, en la servant avec zèle et avec ardeur. Moins vous avez de besoins, plus vous avez de mérite : le ser\ ice des uns dérive de rindigeuce; les travaux des autres sont gratuits.
Vous me rebattex ensuite les oreilles de vieilles phrases usées : que le mérite est peu connu, et qu'il est encore plus rarement récompensé, qu'après avoir longtemps prodigué dans les emplois