XVI. LETTRES
vos peines et vos soins, vous n'en risquez pas moins d*ètre né* gligé, même cl*encourir quelque disgrâee, sans qu*il y ait de votre £|ute. Ma réponse à cet article est bien aisée. Je suis convaincu que vous avez du mérite: Élites -le connutre. Sachez que dans notre siècle, ainsi que dans les précédents, quand il se fait de belles actions, on y applaudit. Tout l'univers n'a eu qu'une voix au sujet du prince Eugène; on admire encore ses talents, ses vertus et ses grands exploits. Lorsque le comte de Saxe eut terminé la glorieuse campagne de Lacffelt,» tout Paris lui ti riioii^ua sa reconnaissance. La France ri oublie point les oblîc'ations qu elle doit au ministère de Colbert; la mémoire de ce grand homme durera plus longtemps que le Louvre. L'Angleterre se glorifie de Newton, l'Allemagne, de Leibniz. Voulez -vous des exemples plus modernes? La Prusse honore et vénère le nom de son grand chancelier Cocceji, qui reforma ses lois avec tant de sagesse. l> Et que vous dirai-je de tant de grands hommes qui ont mérité qu*on érigeât leur statue dans les places publiques de Berlin ?« Si ces illustres morts avaient pensé comme vous, la postérité ignorerait à jamais leur existence.
■Vous ajoutez que tant de personnes sollicitent des emplois, qu'il serait inutile de vous mettre sur les rangs. Voici en quoi consiste le défaut de votre raisonnement. Si tout le monde pensait comme vous, il en résulterait nécessairement que toutes les places demeureraient vides, et par conséquent tous les emplois vacants. Vos principes ne tendent donc, s'ils étaient généralement reçus , qu'il introduire des abus intolérables dans la société. Lniin, supposons que par une injustice criante, après vous être acquitté de votre charge, il vous arrivât quelque disgrâce : ne vous restet-îl pas une grande consolation dans le bon témoignage de votre conscience, qui seule peut vous tenir lieu de tout, outre que la voix publique vous rendra également justice? Si vous le voulez, je vous citerai une foule d'exemples de grands hommes dont le
• Voywt IV, p. II.
1> Voy«z(. IV, p. %i et d-dcwnt, p- 3o et 3i.
La statup. Hu rminH Kleclcur a été élevée en 1703, celle du maréchal de Schweria en 1769, celle du général de Wintcrfeldl en 1777, celle du général de Seydlilz en 1784, celle du maréchal Keith en 1786, celle du géaéral de Zieica en 1 7^ » et celle du prinee Léopold dPAnlMlt-DeiMtt en »$op.
SUR L*AMOUR DE LA PATRIE. a33
malheur loin de diminaer a augmenté la réputatioD. En voici pris des républiques. Dans la ^erre que Xerxès fit aux Grecs, Thémistode sauva doublement les Athéniens» en leur &isant abandonner leurs murailles, et en gagnant la fameuse bataille de Salamine; il releva ensuite les murs de sa |>atrie, et construisit le port du Pirée. Gela n^empécha pas qu'il ne fût banni par le ban de l'ostracisme. Il soutint son infortune avec grandeur d*âme, et loin que sa réputation en soufïrît, elle s^en augmenta plutôt, et son nom est souvenl cité dans l'histoire avec celui des plus grands hiiinijies qu'ait portés la Grèce. Aristide, noumié le Vertueux, essuja UQ sort à peu près semblable : il fut banni, puis rappelé, toujours également estimé pour sa sagesse, ce qui fut cause qu'après sa mort les Athéniens accordèrent une pension à ses fdles, qui manquaient de subsistance. Vous rappellerai-je encore Timmortel Cicéron, qui fut exilé par une cabale pour avoir sauvé sa patrie? Vous rappellerai «je toutes les violences que Glodius, son ennemi, exerça contre ce consul et contre ses proches? Ce« pendant la voix unanime du peuple romain le raj^j^ ela; il s'en ej^rime lui-même ainsi : «Je ne fus pas simplement rappelé; mes «concitoyens me rapportèrent à Rome comme sur leurs épaules, «et mon retour dans ma ])atrie lut un véritable triomphe.» Le malheur ne saurait avilir le sage, parce qu'il peut tomber également sur les bons comme sur les mauvais citoyens; il n'y a que les crimes, si nous en conunettons, qui nous diffament. Ainsi, hien loin que les exemples de la vertu persécutée vous servent de bride et vous empêchent de vous signaler, laissez -vous plutôt exciter par mes éperons. Je vous encourage à remplir vos dC'* voifs, à mettre vos bonnes qualités au jour, à témoigner par des et&ts que votre cceur est reconnaissant envers la patrie, enfin k courir la carrière de la gbire, dans laquelle vous êtes digne de paraître. Je perdrai mon temps et mes peines, ou je vous persuaderai que mes sentiments sont plus justes que les vôtres, et les seuls qui soient convenables à un homme de votre naissance. J'aime ma patrie de cœur et d'âme; mon éducation, mes biens, mon existence, je tiens tout d'elle; aussi ({uand même j'aurais mille vies, je les lui sacriiierais toutes avec plaisir, si je pouvais • Ontio post reditum ut temUu, «hap. Xi ei XV.