ZA XVI. LETTRES
par là lui rendre service et lui témoigner ma reeonnaitsance. Mon ami Gicéfon dit dans une de ses lettres : «Je ne crois jamais pouvoir être trop reconnaissant.* «Ta! Thonneur de penser et de sentir comme lui, et j'ose espérer qu'après que vous aurez mûrement réfléchi à toutes les raisons que je viens de vous détailler, au lieu d'avoir des opinions difîérentes sur la conduite qu'il convient à un honnête boinnic de tenir, nous nous encouragerons mutuellement à remplir les devoirs d un bon citoyen, tendrement attach»' ù sa patrie et hrnlant de /.èle pour elle. \ ous m ave/, présenté des objections, j'ai été obligé de les résoudre; il m'a été impossible de resserre i< tant de choses en moins de paroles. Si vous trouvez ma lettre trop longue, je vous en demande excuse: vous m*aocorderez, j'espère» mon pardon, en faveur du sincère attaehement avec lequel je suis, etc.
vn.
LKTTRE D'AINAPISTÉMON.
Il fiint avouer, mon cher ami, que vous êtes bien pressant. Vous ne me faites pas grâce sur la moindre bagatelle. Pour détruire quelque petit raisonnement que je fortifie de mon mieux, vous dresses contre moi une violente batterie qui bat mes pauvres arguments en brèche, et qui ne cesse de tirer que lorsque mes défenses ruinées et entièrement bouleversées ne lui offrent plus de but sur lequel elle puisse diriger ses coups. Oui, vous l'avez • résolu, vous voulez à toute force que j'aime, que je serve, que je sois attaché à ma patrie, et ^ ous me pressez de telle sorte, que je ne sais presque plus connuent vous écbapper. Cependant on m'a parlé de je ne sais quel encyclopédiste qui a dit que la terre est l'habitation commune des êtres de notre espèce, que le sage est citoyen du monde, et quUl est partout également bien.
SUR L'AMOUR DE LA PATRIE
Jentenilis, îl y a qadque temps» un homme de lettres disserter sur ce sujet; je me plaisais à l'écouter; tout ce qu'il disait s'insinuait avec tant de fiidlité dans mon esprit, q[u'il me semblait l'avoir imaginé moi-même. Ces idées élevaient mon âme; ma vanité se complaisait quand je pensais que, cessant d'être le sujet obscur d'un petit Etat, je pouvais iii cnvisager désormais comme citoyen de l'univers; je deACuais iiiL»»utinent Chinois, Anglais, Turc, Français, Cvcc. selon (jiiil plaisait à ma fantaisie. Mon imag:inaUon parcourait toutes ces nations en idée. Je me transportais tantôt cheii^ l'une, tantôt chez l'autre, et je m'arrêtais auprès de celle où je me plaisais le plus. Mais il me semble déjà vous entendre. Vous voudrez encore faire évanouir ce rêve arable dont je m'ooeupe. U sera &cile de le dissiper, mais qu'y gagnerai -je? Les illusions qui nous charment ne valent- elles pas mieux que de tristes vérités qui nous répugnent? Je sais combien il est difficile de vous faire changer d'opinions; elles tiennent à des raisons si profondes, elles sont cramponnées dans votre esprit par tant d'arguments qui les y attachent, que j'essayerais en vain de les en arracher. Votre vie est une metlitation continuelle; la mienne coule douceinenl. je me contente de jouir, j'abandonne les réflexions aux autres, je suis satisfait si je parviens à m'amuser et à me distraire. Voilà ce qui vous donne tant d'avantages sur moi, principalement lorsqu'il s'agit de traiter de matières graves qui exigent beaucoup de combinaisons. Je me prépare done à vous voir armé de toutes pièces pour me forcer dans mes derniers retranchements. Je prévois qu'O faudra que je renonce au système d'indépendance que je m'étais si commodément arrangé, et que vos arguments vainqueurs m'obligeront de me tracer un nouveau plan de conduite plus conforme aux devoirs de ma condition que celui que j'avais suivi jusqu'à présent.
Mais il s'élève sans cesse de nouvcanx doutes en mon esprit. Vous êtes le médecin auquel je ( onlie les maux de mon âme; c'est à vous à les guérir. Vous m avez parlé d'un pacte social; personne ne me l'a fait connaître. Si ce contrat existe, jamais je ne l'ai signé. Selon vous, je suis engagé avec la société; je l'ignore. Je dois acquitter selon vous une dette; à qui? A la patrie. Pour quel capital? Je n'en sais rien. Qui m'a prêté ce
XVL LETTRES
capital? <iuand? où est •il? D*ailleiin je conviens avec vous que si tout le monde demeurait oisif et désœuvré, notre espèce périrait nécessairement; c^est toutefois ce qu*on n*a pas k eraîndrCf
parce que le besoin contraint le pauvre au travail, et que si quelque riche s'en dispense, cela ne tire ^lëre à conséquence. Selon vos principes, tout serait en action dans la société, tout aurait, tout travaillerait. Vn État de cette espèce serait pareil à ces ruches d'abeilles où chaque mouche est occupée, Tune à distiller le suc des fleurs, l'autre à pétiir le miel dans les alvéoles, et une troisième à In propagation de Tespèce, et où Ton ne connaît de crime irrémissible que Foisiveté. Vous voyez que j'y pro* cède de bonne foi. Je ne vous caclie rien, je vous expose tous mes doutes. J*ai de la peine à me défaire si promptement de mes préjugés, slls sont tek. La coutume, cetto midtresse impérieuse des hommes, m*a &çonné à certain genre de vie auquel je suis attaché; peut-être quil faudra me fiimiliariser davantage avec les idées nouvelles que vous nie présentez; je vous avoue que j'ai encore quelque répugnance à plier sous le joug que vous m'imposez. Renoncer à ma tranquillité, vaincre ma paresse, cela demande de terribles etforts; m'occuper sans cesse des aiTaires d'autrui, me tracasser pour le bien public, cela m'effarouche. Aristide, Thémistode, Gicéron, Régulus, me présentent sans doute de grands exemples de mapianimité, de grandeur d*âme, auxquels le public a rendu justice; mais que de peine pour acheter un peu de ^oire! On rapporte qu'Alexandre le Grand, après une de ses victoires, s'écria : «O Athéniens, si vous saviev ce qu'il en coûte pour être loué de vous! Vous ne me passerez pas ces réflexions; vous les trouverez trop molles, trop efféminées. Vous voulez un gouvernement dont tous les citoyens ne soient que nerf et qu'énergie, où tout soit force et action; et je nie ddute que vous ne tolérez le repos que pour les imbéciles, les iniirmes. les aveugles et les vieillards. Comme je ne nu; tiome pas de leur nombre, je m'attends à subir condamnation. Je ue saurais vous cacher que la matière que nous dissertons est beaucoup plus étendue que je ne me l'étais figuré. Que de différentes branches y concourent, que de combinaisons infinies pour Cbnner • PlvUique, Vie ifAiemmdre, ditp. tio.
SUR L'ÂMOUR Dïù LA PATR1£. aS;
im corps de tant de parties qui constituent un gouvernement
régulier! Nous avons peu de livres sur ce sujet, ou ceux qui existent sont d'une pédanterie assommante. Vous avez tout approioinH, et vous mettez, vos eonnaissances à ma portée. Je vous ai robligatioii de m'avoir instniit, jusqu'aux difficulLés près que je viens de vous expliquer. Continuez, je vous prie, comme vous avez commencé. Je vous regarde comme mou maître, je me fais gloire d'être votre disciple. Le rapport que les citoyens ont les uns avec les autres, les liens divers qui unissent la société, ce qu'exigent nos devoirs, toutes ces idées bouillonnent et fermentent sans cesse dans ma tête; je ne pense presque plus à autre ebose. Quand je rencontre un agriculteur, je le bénis des travaux qu*il endure pour me nourrir; si j'aperçois un cordon* nier, je le remercie intérieurement de la peine qu'il se donne de me cbausser; passe-t-il un soldat, je fais des vœux poiu* ce vaillant défenseur de ma patrie. Vous ave/, rendu T)ion cœur sensible; j'étends maintenant les sentiments de ma reconnaissance sur tous mes concitoyens, mais principalement sur vous, qui, m'ayant développé la nature de mes obligations, m'avez procuré un plaisir nouveau; vous avez parlé, et l'amour du prochain a rempli mon âme d'une sensation divine. C'est avec la plus haute estime et la plus parfaite reconnaissance que je suis, etc.